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Quand les idées allaient à pied

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Carte vénitienne des côtes africaines (détail) établie au début du 16è siècle. © G Dagli Orti, Paris
Comment voyagent les idées ? Question incongrue, surtout posée dans une revue traduite dans plusieurs dizaines de langues et diffusée dans le monde entier. Si, renonçant à distinguer entre les notions de représentation, de croyance, d'information, nous nommons très généralement idées tous les produits d'un esprit humain qu'un autre esprit est susceptible de s'approprier, nous constatons qu'elles ne font que cela: voyager. Qu'il y ait des bouddhistes en Californie ou que l'on étudie le théorème d'Euclide en Chine, que les revendications d'un mouvement politique latino-américain soient discutées en Australie, tout cela n'étonne pas plus que d'utiliser des télévisions japonaises ou de porter des vêtements tissés au Pakistan.
 
La globalisation, la mondialisation, toutes ces notions qui ont elles-mêmes voyagé par lesquelles on tente de résumer les changements récents désignent autant la circulation des choses et des marchandises que celle, immatérielle, des connaissances, des modèles, des jugements... Les conceptions philosophiques et politiques qui ont cours en Occident exaltent la fécondité d'une libre circulation des idées que la technique semble faciliter. Bien sûr, on y débat pour savoir quels discours ne devraient pas être autorisés à se répandre, si le pouvoir sur les moyens de diffusion n'équivaut pas parfois à une manipulation des esprits, et, en somme, si la mauvaise monnaie des stéréotypes, de la désinformation ou de l'insignifiance ne chasse pas la bonne. Mais, dans tous les cas, la question du «comment» ne retient guère l'attention, tant elle semble résolue.
 
C'est oublier un peu vite qu'une idée est un invisible que son trajet rend visible, et que, pour changer le monde, il lui a fallu le parcourir. Sauf dans le cas limite, et de portée forcément restreinte, que constitue la transmissionverbale directe, obstacles et intermédiaires s'interposent entre l'origine d'une idée et son repreneur cet autre cerveau qui se l'approprie, parfois bien plus tard ou bien plus loin.
 
Pour vaincre le temps et l'espace, l'idée doit durer et bouger. Il lui faut s'inscrire dans une mémoire et se transporter. Bien entendu, pendant toute la durée de ces opérations entre quelques fractions de seconde sur Internet et des siècles pour certaines croyances religieuses , l'idée a changé, et les causes de ce changement sont multiples: aléas de la traduction, déformations dues à un intermédiaire ou à un copiste, mise en forme imposée par la transmission, phénomènes de perte, de censure, de parasitage, d'interprétation, etc. Le transport a changé le contenu.
 

Chemins physiques et voies de l'esprit

Les idées se propagent par des voies bien précises que bouleverse la technique: l'imprimerie multiplie les livres et rend la conservation des idées moins dépendante des hasards d'une copie, d'une destruction, d'une censure ou d'un itinéraire coupé. Avec le télégraphe, pour la première fois, un message va plus vite qu'un homme; avec les ondes, les paroles et bientôt les images ne passent plus d'un point à un autre, mais couvrent des territoires, se moquant des frontières et des murs; avec la télématique et l'interconnexion de millions de mémoires d'ordinateurs, inscrire, rechercher et diffuser des données deviennent quasiment une même opération.

Gravure mexicaine du 16e siècle. La premiere imprimerie créée à Mexico en 1539. © G Dagli Orti, Paris
La premiere imprimerie créée à Mexico en 1539. Gravure mexicaine du 16è siècle. © G Dagli Orti, Paris
© G Dagli Orti, Paris

Pendant la plus longue partie de notre histoire, les idées n'ont voyagé que par «portage», voire colportage, parcimonieusement et difficilement, avec une escorte humaine progressant lentement et dangereusement. Bref, sur des routes. Des siècles durant, il n'y a pas eu de différence entre diffusion et pérégrination, propagation et accompagnement, pas plus qu'il n'y a eu de mouvement des idées sans mouvement des voyageurs et des choses. Consignées dans un manuscrit, mises en images, et tout simplement crues ou mémorisées par des gens de science ou de foi, les idées allaient à dos de cheval ou de chameau, dans des cales de navires ou à pas d'homme. La portée, le rythme de propagation, et finalement le succès de techniques, de conceptions scientifiques ou de croyances religieuses dont nous héritons s'expliquent par tout ce qui a stimulé ou limité les mouvements terrestres et maritimes des hommes.
 
A juste titre, I'UNESCO a repris le thème des routes pour fédérer des projets centrés sur celui du dialogue, de l'interpénétration des cultures. Ces routes immémoriales ont pris leur nom d'une richesse qui y transitait: routes de la soie, route du fer, et même route des esclaves. D'autres routes sont déterminées moins par les mouvements commerciaux que par le centre vers lequel elles convergent: Jérusalem, la ville sainte des trois religions monothéistes; al-Andalus, la province où cohabitèrent en paix trois cultures.
 
La métaphore est claire: par la route vient tout ce qui est nouveau, ce qui s'échange et qui nous change, tout ce qui excède nos limites et nous transforme; à cause de la route, il y a toujours un peu de l'autre en nous et toute prétention à faire de l'identité un isolât suppose une clôture impossible. Bien sûr de tels contacts ne sont pas nécessairement heureux ou pacifiques: les envahisseurs, les persécuteurs, les prisonniers et les déportés arrivent aussi par la route. Mais si le mouvement déforme ou parasite les idées, la réciproque est également vraie: les conquérants assimilent la civilisation des vaincus, les victimes de la traite fécondent les cultures de leurs terres d'exil.
 
En somme, s'il y a des lieux de mémoire qui symbolisent le passé commun des communautés, il existe aussi des routes de mémoire: des itinéraires géographiques précis qui conservent la trace d'un mouvement physique lié à un changement mental. Au mystère, chronologique, de la conservation de génération en génération de croyances, de modèles, de savoirs, de références et d'autres formes de représentation s'ajoute l'énigme, géographique, de leurs déplacements du mouvement de l'immatériel. La question de la durée rappelle celle de la portée. En suivant le parcours des supports palpables ou des groupes de voyageurs, on comprend mieux par où et sous quelle forme passent la technique du fer ou du papier, l'astronomie ou le chiffre zéro, le bouddhisme ou l'islam, une légende ou un genre de musique. Et ce qu'ils deviennent en transitant.
 
Toute réflexion sur l'origine des cultures, tout discours sur leur complexité, leur dialogue, leur interfécondation renvoie à des réalités très concrètes: Quels hommes faisaient le voyage? En combien de temps et avec quel taux de perte? Quelles langues parlaient-ils ? Quelles sortes d'archives ou de correspondance tenaientils? Quelles images transportaient-ils?
 
L'adoration des Mages (détail) du peintre italien Andrea Mantegna (1431-1506).  © G Dagli Orti, Paris
L'adoration des Mages (détail) du peintre italien Andrea Mantegna (1431-1506). © G Dagli Orti, Paris
© G Dagli Orti, Paris

Soldats, marchands, prédicateurs

Un des plus grands voyageurs est le soldat: non seulement la guerre favorise les inventions techniques et stimule les moyens de transmission, mais elle provoque aussi des brassages, installant les vainqueurs sur d'autres terres, faisant fuir des populations, en déportant d'autres, mais les obligeant à mêler leurs croyances ou leurs connaissances. Parfois le conquérant est le premier à comprendre la valeur des informations nouvelles. Les troupes d'Alexandre le Grand sont accompagnées d'expéditions scientifiques; les armées omeyyades ramènent d'Asie centrale des artisans papetiers; Tamerlan épargne dans ses massacres les savants, les écrivains ou les artistes dont il voulait s'assurer les services. Et si l'on considère l'espionnage comme une autre forme de guerre, nous lui sommes redevables de la circulation de nombreux secrets techniques (dont le plus célèbre est celui de la soie), cartographiques, scientifiques...
 
Les routes des idées se confondent aussi avec celles des marchandises: la quête des produits lointains, source de profits à la mesure des risques et du temps de voyage, est une des principales raisons qui ont toujours lancé jusqu'au bout du monde des individus organisés, soucieux de former des réseaux, d'assurer la fréquence et la sécurité des voyages, sachant souvent écrire et curieux du nouveau. 
 
Certes, le dessein des marchands n'est ni de transformer le monde, ni de le décrire, et ce qu'ils disent ou notent n'est pas toujours archivé ni diffusé, mais avec eux, idées et informations se propagent comme subrepticement. Les affaires, en particulier, sont indirectement un des grands vecteurs des religions: se regroupant à l'étranger et pratiquant leurs cultes, les négociants font souvent des conversions. C'est ainsi que les marchands arabes propagèrent le Coran bien plus loin que ne l'avait porté la conquête arabe du premier siècle de l'Hégire. Parfois la route du prédicateur se confond avec celle du marchand pour de simples raisons de sécurité et de logique: il est plus sûr de voyager avec les caravanes ou les navires marchands jusqu'aux villes cosmopolites où le message religieux sera mieux accueilli par un milieu plus ouvert. C'est ainsi que le moine bouddhiste suit, lui aussi, les voies du trafic.
 
Les religions universalistes sont la troisième grande cause du voyage des idées, délibéré cette fois. Bouddhisme, christianisme, islam déterminent avec quel corps d'écrits canoniques, avec quel type d'images, sous quelle forme d'organisation communautaire les diffuseurs de la foi doivent répandre le salut à travers le monde. De telles questions suscitent des querelles doctrinales, voire des hérésies. Faut-il représenter le corps du Bouddha, peindre le Prophète, tolérer les icônes? Le Coran doit-il être traduit, la Bible répandue? Quels soutras appartiennent au canon? Qui doit interpréter la parole du Prophète? Les moines doivent-ils se consacrer à leur propre Nirvana ou s'ouvrir aux soucis de laïcs? Jusqu'où faut-il accepter que les jésuites adaptent le message évangélique à la culture chinoise? De la réponse théorique et pratique résulte la forme prise par «l'idée» religieuse transposée à des milliers de kilomètres.
 
Mais si les idées s'exportent, elles s'importent aussi. A la carte de leur propagation et transformation, il faudrait en superposer une autre, celle des points d'attraction spirituelle et intellectuelle, à commencer par les lieux de pèle rinage. A Jérusalem, La Mecque, Saint-Jacques de-Compostelle se mêlent des populations venues du monde entier: là et sur des itinéraires de rencontre investis d'une puissante signification symbolique se jouent des changements culturels déterminants. Des siècles durant, les étudiants convergent vers les universités de Taxila, de Bologne ou de la Sorbonne. Parfois c'est la volonté d'un prince ou d'un calife qui attire talents, curiosités scientifiques ou manuscrits rares. Vers la bibliothèque d'Alexandrie ou la «maison de la sagesse» de Bagdad, vers la cour de Cordoue ou celle de Roger II de Sicile viennent cette fois non plus des chercheurs de salut ou de savoir, mais des porteurs d'idées, des philosophes, des médecins, des astronomes, des traducteurs qui trouveront là sécurité matérielle et stimulation intellectuelle.
 
Propagation délibérée ou diffusion accidentelle, expansion ou attraction, lent passage de relais en relais ou rupture historique, constante de la géographie ou hasard de la guerre, attraction de carrefours de civilisation millénaires ou surprise de l'invention d'un nouveau chemin, tout cela forme le jeu complexe des barrières physiques et mentales, des lignes de force topographiques et des stratégies humaines dont le résultat final est qu'une idée traverse ou non le temps et l'espace, que l'effet d'un texte produit dans un lieu et une culture particulière se manifeste à l'autre extrémité d'un continent. Pour comprendre d'où nous venons, nous n'avons pas fini de retracer des routes millénaires.
 
François-Bernard Huyghe (France), enseigne la sociologie des médias à Paris. Il est notamment l’auteur de: Les experts (Pion, Paris, 1996)
 

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