Ayoko Mensah : la jeunesse africaine invente ses villes de demain

13 Septembre 2016

Entre villes chaotiques et « silicon villages », la jeunesse africaine se construit un autre futur, déclare la journaliste franco-togolaise Ayoko Mensah. L’Afrique compte aujourd’hui 1,2 milliard d’habitants. La population de ses villes est supposée doubler d’ici à 2030 pour atteindre 600 millions de citadins. Dans ce contexte explosif, la jeunesse bouillonne de créativité, s’organise, entreprend et innove. 

Grand angle donne la parole à Ayoko Mensah.

Dakar, mai 2016. Alors que se tient dans la capitale sénégalaise la célèbre Biennale d’art contemporain africain, Dak’Art, le Festival Afropixel organisé par l’association Ker Thiossane, bat également son plein. Thème de cette cinquième édition ? « Ville en commun », vaste sujet qui se traduit par une programmation foisonnante : résidences d’artistes, ateliers ouverts à tous dans le fab lab (laboratoire de fabrication), expositions, installation publique, projection de vidéo mapping, échanges participatifs sur le thème du festival… sans oublier une Web TV qui retransmet sur la toile tous les temps forts du festival.


Vidéo mapping, Afropixel, Dakar, 2016

En quelques années, Afropixel est devenu une passionnante plateforme de projets, événements, débats, réflexion et expérimentation artistique et sociale. En effet, Ker Thiossane entend explorer le potentiel des nouvelles technologies dans la conception et la mise en œuvre d’un développement local inclusif et durable, et l’émergence de ce que pourraient être les spécificités d’une ville créative africaine.

Car, il faut bien le dire, si la jeunesse urbaine du continent fait preuve d’une intarissable et protéiforme créativité, le concept de ville créative peine à se définir et à s’illustrer en Afrique.

Certes, il existe des collectivités locales qui misent sur les industries culturelles et créatives comme vecteur d’un développement local durable (Cape Town, Dakar, Praia, Johannesburg, Ouagadougou, Kinshasa, Brazzaville…), mais leur faible représentation au sein du Réseau des villes créatives de l’UNESCO dénote la relative nouveauté de ces choix politiques. Seules quatre d’entre elles (Brazzaville en 2012, Dakar en 2014 et Kinshasa et Lubumbashi en 2015) ont aujourd’hui rejoint le Réseau, qui compte 116 villes dans 54 pays.

Dakar est donc désormais désignée par l’Unesco « Ville créative des arts numériques ». Pour le maire de la ville, Khalifa Sall, cette reconnaissance est un signal fort, non seulement à l’intention des investisseurs et des décideurs politiques mais aussi à l’adresse des jeunes entrepreneurs dakarois qui n’ont pas attendu cette labellisation pour se lancer dans l’économie numérique et le développement des industries culturelles et créatives.

Génération afropreneurs

Car à Dakar comme dans la plupart des autres métropoles africaines, les jeunes sont au cœur de la révolution numérique en train de s’opérer sur le continent. Incubateurs de startups, fab labs, sites et services numériques, nouveaux espaces collaboratifs : une jeunesse de plus en plus nombreuse, technophile, hyper connectée, diplômée et débrouillarde se lance dans ces nouveaux champs de l’économie numérique.

De Dakar à Nairobi, on surnomme volontiers cette nouvelle génération : les afropreneurs. Quelle que soit la diversité de leurs activités, ils partagent un ADN commun : le numérique, une approche indissociable du local et du global et la volonté de contribuer à améliorer les conditions de vie à travers l’Afrique.

A Dakar, Karim Sy, fondateur des Jokko Labs en 2010, est sans doute le plus connu de ces jeunes entrepreneurs. Son organisation à but non lucratif se définit comme « un cluster virtuel pour la transformation sociale basé sur une communauté d’entrepreneurs et un réseau de centres d’innovation ». Mais bien d’autres acteurs méritent d’être signalés, comme par exemple la start up Agendakar (premier portail web culturel de la capitale) ou le jeune entrepreneur Ousseynou Khadim Bèye qui a conçu Cross Dakar City, un jeu vidéo pour smartphone qui a pour ambition d’alerter le grand public sur le triste sort de nombreux talibés, ces élèves d’écoles coraniques exploités et réduits à la mendicité qui errent à travers Dakar.


« Privatisation d’un espace par son ciel », installation de Cheikh Ndiaye, dans le programme « Réinventer la ville », Afropixel, Dakar, 2016

Il y a fort à parier que ces porteurs d’innovation dans le champ des industries culturelles et créatives seront également des acteurs de Diamniadio, la future première smart city (ville intelligente) du Sénégal, située à seulement 30 kilomètres de la capitale, qui devrait voir le jour dans quelques années.

De la ville intelligente à la ville vernaculaire

La construction de la smart city Diamniadio n’est pas isolée sur le continent. Témoins de la révolution en cours, d’autres projets de villes ou de pôles numériques d’excellence se développent à grande vitesse dans nombre de pays. Au Nigéria, où la Yabacon Valley, dans l’un des quartiers de Lagos, constitue déjà le hub africain le plus réputé, mais également au Kenya, où Konza City, dite aussi Silicon Savanah, abrite plus de 250 startups. On trouve des exemples similaires au Bénin, qui a développé le projet Benin Smart City, au Maroc, où le projet e-medina est à l’œuvre à Casablanca, mais aussi au Rwanda et en Afrique du Sud.

Si le développement de ces nouveaux pôles urbains ouvre incontestablement de nouvelles perspectives pour la jeunesse africaine, il suscite aussi de nombreuses questions. Le Togolais Senamé Koffi Agbodjinou, chercheur indépendant en architecture et en anthropologie, fondateur de la plateforme L’Africaine d’architecture en 2010, estime que la smart city africaine ne doit pas chercher à répliquer les exemples occidentaux mais à inventer son propre modèle en s’appuyant sur les spécificités locales. C’est ce qu’il appelle la « modernité ancrée », qu’il développe dans un quartier de Lomé, la capitale togolaise, où il a ouvert le Woelab, « Silicon Village, premier espace africain de démocratie technologique » qui a pour objectif de rendre accessible la haute technologie à l’ensemble de la population locale.

Woelab Lomé Togo

Woelab, Lomé, Togo.

« Nous devons aller au-delà de la smart city, vers la ville vernaculaire de demain, la sharing city » plaide S. K. Agbodjinou, qui a développé la propre théorie du #LowHighTech. Il s’agit d’un concept de démocratie digitale et d’intelligence collective qui vise à autonomiser les habitants d’un quartier : « Nous sommes les seuls en Afrique à réunir en un même lieu et sur des projets communs des designers, des développeurs, des maçons, des menuisiers, des couturiers et même des SDF », affirme-t-il dans un article de Forbes Afrique.

Incubateur de startups, espace de formation ouvert à tous où se déroule régulièrement des ateliers participatifs, le Woelab fait parler de lui à travers le monde. Il faut dire qu’un jeune ingénieur de l’équipe a réussi à mettre au point une prouesse technologique : la W.Afate, la première imprimante 3D fabriquée à partir de déchets électroniques !


Des projets culturels et artistiques à forte dimension sociale

L’émergence des afropreneurs du numérique, de plus en plus nombreux, ne doit pas faire oublier le dynamisme et la créativité des jeunes artistes et opérateurs culturels qui œuvrent dans toutes les villes africaines pour faire entendre leurs voix, vivre de leur art et améliorer leur ville malgré un environnement parfois très difficile et des moyens limités. À Brazzaville, Kinshasa, Lubumbashi, Douala, Segou ou N’Djamena, des structures existent et mènent des projets exemplaires qui allient démarche artistique et impact social.

Les Ateliers Sahm, fondés par la plasticienne Bill Kouélany à Brazzaville, soutiennent l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes, fort talentueuse. La Biennale de Lubumbashi, dont la quatrième édition s’est tenue en 2015, connaît un rayonnement international. À Kinshasa, capitale musicale historique, de plus en plus de festivals mettent en valeur l’exceptionnelle richesse culturelle de la ville.

Ces dix dernières années, de nombreux événements liés au hip hop ont fleuri à travers le continent. Fait remarquable, dans ce domaine, un véritable réseau d’opérateurs, d’artistes et de festivals s’est progressivement tissé. Aujourd’hui, il est devenu un moteur de collaboration artistique, de solidarité et de transformation sociale emblématique. Des rappeurs sont très impliqués dans des mouvements citoyens ou de protestation sociale, tels « Y’en A Marre » au Sénégal, le Balai Citoyen au Burkina Faso ou Iyina au Tchad.

En mai 2016, le rappeur et activiste burkinabè Smockey, l’un des leaders du Balai Citoyen, recevait le prestigieux prix « Music In Exile Fellow » qui récompense chaque année, des personnalités du monde qui ont su mettre leur art au service de la liberté. Deux mois plus tard, à Ouagadougou, le studio du musicien était ravagé par un incendie. Aussitôt, une très forte mobilisation internationale s’est manifestée sur les réseaux sociaux et une campagne de financement participatif a été lancée pour sa reconstruction.

Les jeunes artistes et entrepreneurs culturels africains ne sont pas seulement créatifs et engagés, ils sont bien décidés à utiliser au mieux le potentiel et les ressources considérables des outils numériques pour construire le futur dont ils rêvent.

Ayoko Mensah

*  *  *

Ayoko Judith Mensah est journaliste et consultante franco-togolaise. Après avoir fondé et dirigé le magazine Afriscope, elle travaille comme expert pour le programme UE-ACP d'appui aux secteurs culturels ACP, ACPCultures+, à Bruxelles. Elle est actuellement consultante pour l'Africa Desk du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle a participé au Second sommet de Beijing sur les Villes créatives de l’UNESCO