Denis Mukwege : une vie dédiée aux femmes victimes d’agressions sexuelles

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Denis Mukwege, dans la série "Les mains de la paix" de Séverine Desmarest
© Séverine Desmarest
22 Novembre 2016

En 15 ans, plus de 40.000 femmes, victimes de violence extrême, ont été prises en charge par l’hôpital de Panzi, fondé par le docteur Denis Mukwege, en 1999, en République démocratique du Congo (RDC). Education, insertion sociale, accompagnement judiciaire, campagnes de sensibilisation… l'action de cette figure emblématique de la défense des droits des femmes ne se borne pas aux soins médicaux. Il livre à présent une autre bataille : mettre fin à l’impunité pour les responsables des agressions sexuelles. Six tentatives d'assassinat n'ont ébranlé ni les convictions, ni la volonté du médecin congolais.

Grand angle publie cet entretien réalisé par Céline Hirschland à l’occasion du 25 novembre, proclamé par l’Assemblée générale de l’ONU Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, en 1999.

Aider les victimes d'agressions sexuelles est devenu le combat de votre vie. Pourquoi et comment ?

En 1989 j’étais médecin directeur de l’hôpital général de Lemera, dans l'est de la RDC. A l'époque ma principale préoccupation était la mortalité maternelle. Lorsque la Première guerre du Congo a éclaté en 1996, l'hôpital a été détruit, des patientes ont été tuées dans leur lit, du personnel soignant assassiné… J'ai dû quitter Lemera pour Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, où j’ai créé en 1999 l’Hôpital de Panzi, avec l'idée de me consacrer à la lutte contre la mortalité maternelle.

Mais, ma première patiente n’était pas venue pour accoucher. Cette femme avait été violée. Son agresseur avait tiré à bout portant sur son appareil génital. Elle a dû subir six interventions chirurgicales avant de pouvoir reprendre une vie à peu près normale.  

J'avais pris ce premier cas pour un accident, une exception, un acte barbare commis par un individu inconscient de ses faits et gestes. Mais trois mois plus tard, j'avais déjà soigné 45 femmes victimes d'agressions sexuelles.

Depuis une quinzaine d'année, nous avons accueilli, à l'Hôpital de Panzi, quelque 40.000 femmes victimes de viols d'une extrême violence.


Mais j'observe aussi que le nombre de viols sur des enfants augmente. Déjà en 2013, un rapport de l'ONU avait établi que dans l'est de la RDC, près de 250 enfants avaient été victimes de viol en l'espace d'une année. Une soixantaine d'entre eux n'avait pas plus de trois ans. Un jour, j'ai reçu une petite fille de six mois. Comment ne pas se battre !

Les viols sont des tactiques de guerre, selon vous. Pouvez-vous nous expliquer le phénomène ?

En effet, le viol et l’abus sexuel constituent une redoutable arme de guerre. Ils sont à l’origine de déplacements des populations, provoquent un déclin démographique, détruisent l’économie et désintègrent le tissu social et familial. Ce sont autant de tactiques que les agresseurs mettent en place dans toutes les guerres, quelle que soit leur forme.

En RDC, les viols se produisent, la plupart du temps, sur la place publique. Il arrive qu’ils soient collectifs : jusqu’à 300 femmes dans un même village peuvent être violées en même temps. Les agresseurs forcent les familles à assister à ces scènes atroces. La femme violée est déshonorée, le mari humilié. Celui-ci quitte alors son foyer pour s’abriter quelque part où personne ne le connaît. Lorsque les viols deviennent récurrents, l’insécurité permanente pousse la femme et les enfants à aller chercher refuge ailleurs. De plus, les agressions sexuelles provoquent souvent l’incapacité de la femme de se reproduire, quand elles ne la tuent pas. Les maladies sexuellement transmissibles peuvent être fatales pour la victime, mais aussi pour sa descendance. Le déclin démographique qui en résulte est l’un des principaux objectifs des agresseurs, qui se livrent par ailleurs à toutes sortes d’actes de barbarie: ils torturent les gens, pillent les ressources, incendient les village, et affament les populations. Il est évident que ces viols ne sont pas le résultat de pulsions sexuelles, mais constituent des instruments visant à affaiblir, voire à anéantir, une population.  

Ces viols publics entrainent aussi la perte d’identité de la victime. Il n’est pas rare qu’une patiente me dise : « je ne suis plus une femme ». Quant aux hommes, qu’ils soient maris de femmes violées ou eux-mêmes victimes de viol (1% des cas), ils pensent souvent qu’ils ne sont plus dignes d’être pères. La situation est tout aussi dramatique, sinon plus, pour les enfants nés d’un viol. Ils sont rejetés par leur propre communauté, on les appelle « les enfants des serpents », « les génocidaires », toute une terminologie est mise en place pour nier leur humanité. La perte d’identité individuelle fait que les personnes ne se reconnaissent plus comme membres de leur propre communauté. Les repères sont brouillés, les rôles confondus, la cohésion sociale détruite. C’est la porte ouverte à tous les abus, autrement dit : les agresseurs peuvent régner en maîtres absolus des lieux.


Ces lieux, ce sont très souvent des zones minières riches en coltan ou en or. C'est la raison pour laquelle je plaide pour une réglementation internationale permettant la traçabilité de la chaîne d'approvisionnement des minerais. Une loi contraignante est indispensable si l'on veut éviter que le commerce des minerais finance les groupes armés dans les zones de conflit en RDC.

Vous réclamez également la création d’un Tribunal international pénal pour la RDC.

Une juridiction internationale est indispensable pour mettre fin à l’impunité pour les auteurs de ces crimes internationaux. Autant de temps que les crimes resteront impunis, la violence, la terreur, les viols continueront de sévir. Souvenez-vous de ce massacre odieux à Béni (RDC), en mai 2015 : femmes enceintes éventrées, bébés mutilés, hommes ligotés et égorgés. Quelque 50 victimes innocentes ont alourdi le bilan oh combien dramatique d’un conflit qui dure depuis plus de 20 ans dans mon pays.

Aussitôt après cet événement tragique, j’ai lancé un appel à la communauté internationale réclamant la protection des populations civiles de la région des Grands Lacs, de même qu'au mois de mars 2016, j’ai déposé à l'ONU la pétition « Non à l'impunité ».

Signée par 200 organisations, cette pétition demande notamment au Conseil des droits de l'Homme de l'ONU à Genève de publier la liste des 617 personnes soupçonnées d'avoir commis des viols et des atteintes aux droits de l'Homme en RDC, entre 1993 et 2003.

J'estime que des échantillons d'ADN doivent être systématiquement prélevés dans toutes les affaires de viol. Cela permettra à la justice de déterminer qui sont les responsables des viols : un pas gigantesque vers la fin de l'impunité.

La communauté internationale ne peut pas rester silencieuse face à ces crimes. Ceux-ci sont parfois perpétrés par des éléments de forces armées étrangères, qui n’ont jamais été poursuivis non plus. Il faut comprendre qu’un crime ne doit pas rester impuni. Il faut briser le silence, aussi bien sur le plan individuel, national, qu’à l’échelle internationale.

En 2015, la RDC a adopté une loi sur les droits de la femme et la parité, et élaboré un projet de loi pour l'établissement d'un « Fonds de réparation pour des victimes des violences sexuelles ».

Ce ne sont pas les lois qui manquent, le problème est ailleurs. Souvent, les femmes ignorent qu’elles sont protégées par des  textes légaux.  Et quand elles ne l’ignorent pas, elles doivent faire face à des normes sociales qui les empêchent de revendiquer leurs droits. Il y a un énorme travail de sensibilisation à faire.

Lorsqu’une femme n'ose pas parler de son viol, car elle le considère comme un tabou, elle protège son bourreau. Son silence multiplie les risques de nouveaux viols. Mais si elle réussit à briser son silence, la honte changera de camp et l'agresseur saura que son crime ne passera pas inaperçu, qu’il sera jugé et condamné. Cela changera complètement la donne.


Les décideurs politiques doivent faire montre de fermeté dans le combat contre l’impunité pour de tels actes. Nous n’irons pas loin si la volonté politique n’est pas au rendez-vous ! Les femmes se sont beaucoup battues ces cent dernières années pour obtenir des droits, mais les lois et résolutions internationales sont impuissantes si les mentalités ne changent pas. L’égalité entre les hommes et les femmes n’est possible que si elle devient une évidence dans nos esprits.

Ce qui est également déplorable, c'est que, pour l'heure, aucune réparation  sérieuse n’est  allouée aux femmes victimes  qui gagnent leur procès. Une réparation par une action  judiciaire les aiderait à guérir totalement et convaincrait la population que ces femmes sont réellement des victimes. Comment reconstruire une société traumatisée sans la réparation des crimes ?

Quelle est votre contribution à la reconstruction de cette société?

L'action de l’Hôpital de Panzi repose sur quatre piliers. Le premier est la prise en charge médicale -opérations, hospitalisation, soins – directement lier au deuxième, le suivi psychologique, qui est tout aussi important. Le troisième pilier est la formation et la réinsertion socio-économique. Lorsqu’une femme se sent plus forte physiquement et mentalement, il ne faut pas la renvoyer dans son village, seule et sans ressources. Nous aidons ces victimes soit à poursuivre leurs études, si elles les ont interrompues, soit à se former à un métier. Nous proposons aussi des cours d’alphabétisation, car l’analphabétisme est souvent à l’origine du drame que ces femmes ont vécu. Enfin, le quatrième pilier est l'accompagnement judiciaire. Nous leur proposons gracieusement des conseils juridiques : six avocats sont à leur disposition et les frais de justice sont à notre charge. Mais malgré cela, sur les 3.000 femmes que nous recevons par an, pas plus de 300 finissent par aller en justice.

Par ailleurs, nous organisons de nombreuses campagnes de sensibilisation contre la stigmatisation des survivantes des violences sexuelles, puisque la société a tendance à la rejeter plutôt qu'à les aider. Je me réjouis de constater que, sur ce plan, les mentalités commencent à évoluer dans le bon sens.


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Denis Mukwege, surnommé « l’homme qui répare les femmes », est gynécologue obstétricien en République démocratique du Congo (RDC). Il dirige l’Hôpital général de référence de Panzi, qu'il a créé en 1999. Il est notamment lauréat du Prix des droits de l’homme des Nations unies (2008) et du Prix Sakharov (2014). En avril 2016, il a reçu le Prix des quatre libertés de Roosevelt dans la catégorie « Liberté d'être à l'abri du besoin ». Cette année, il figure sur la liste des « 100 personnes les plus influentes » du magazine américain Time.

Informations sur la Fondation Panzi.

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