Elikia M'Bokolo et Ali Moussa Iyé : L'histoire de l'Afrique n'est pas un appendice de l'histoire mondiale

19 Février 2016

Une série d'émissions hebdomadaires programmée tout au long de l'année 2016 a été récemment lancée par Radio France internationale (RFI) dans le cadre du partenariat Média France monde - UNESCO, signé le 25 janvier 2016. Au micro, l'historien congolais Elikia M'Bokolo, qui se définit comme un "passeur d'histoire". Il entreprend de diffuser sur les ondes, tous les dimanches, à partir du 7 février 2016, les points saillants de cette grande aventure intellectuelle, politique et éducative que l'UNESCO a entreprise au début des années 1960, en soutenant et en publiant les huit volumes de l'Histoire générale de l'Afrique. Il s'agit de faire entendre au plus grand nombre les étapes majeures du devenir africain, en partant de sa préhistoire.

Une émission de cette nouvelle série a été enregistrée dans le studio de l'UNESCO. L'interlocuteur d'Elikia M'Bokolo est Ali Moussa Iye, chef de la section Histoire et mémoire pour le dialogue, à l'UNESCO. Grand angle se fait l'écho des lignes directrices de leur entretien, diffusés sur RFI le 21 février 2016.

Elikia M'Bokolo au micro, dans le studio de l'UNESCO, février 2015.Elikia M'Bokolo : Au début des années 1960, l'UNESCO a décidé de soutenir la réalisation d'une Histoire générale de l'Afrique (HGA), à la demande de tous les Etats africains indépendants et avec le soutien d'autres Etats, qui estimaient qu'il fallait réparer une très grande injustice. Pour la première fois, une Organisation intellectuelle et scientifique mondiale, détachée de toute contingence politique, se lance dans une aventure qui concerne un continent pour lequel beaucoup pensaient qu'il n'avait pas d'histoire.

Ali Moussa Iyé : En effet c'était une grande décision intellectuelle, politique et scientifique. Ecrire l'histoire de l'Afrique n'était pas chose facile, notamment au début des années 1960, quand les Africains et les personnes d'ascendance africaine continuaient d'être les victimes d'au moins trois types de déni, hérités du temps de l'esclavagisme : le déni de dignité et d'humanité (pour les réduire à l'esclavage, il a fallu les bestialiser); le déni d'histoire et de culture (pour les bestialiser, il a fallu leur enlever ce qui faisait leur humanité, c'est-à-dire une histoire et une culture); le déni de citoyenneté (les afro-descendants n'avaient pas de statut de citoyen dans les pays où ils vivaient).

L'UNESCO savait que, pour surmonter ces dénis, il fallait préparer une réponse scientifique, de manière méthodique et rigoureuse. De la même manière qu'au début des années 1950, l'Organisation avait répondu à la question du racisme et des préjugés raciaux, en réunissant les meilleurs experts sur la question qui ont publié des conclusions scientifiquement irréfutables, elle s'est entourée, au début des années 1960, des meilleurs historiens et spécialistes de l'Afrique pour préparer l'HGA.

E.M'B. : D'où la nécessité de réunir un Comité scientifique international, chargé de déterminer avant tout la méthodologie.

A.M.I : Oui, mais pas sans avoir fait au préalable une série d'échanges et de consultations avec des experts du monde entier. Car, il s'agissait de réunir un Comité qui allait piloter par la suite l'ensemble du projet. Il a mobilisé quelque 350 spécialistes, pour rédiger près de 10.000 pages d'histoire du continent africain, portant sur plus de trois millions d'années de civilisation.


E.M'B. : Pour ce qui est du choix des membres de ce Comité, l'UNESO s'est donné pour obligation d'adopter une approche africaine de l'histoire de l'Afrique, sans pour autant négliger les regards extérieurs. Il a fallu procéder à un savant panachage. 

A.M.I : En effet, le Comité devait répondre à deux préoccupations qui peuvent être antinomiques : donner la possibilité aux historiens africains de faire prévaloir la perspective qu'ils avaient de leur propre histoire sans pour autant tomber dans le piège de la ghettoïsation où seule la vision africaine seraient présente. Il fallait la faire confronter avec la celle d'autres historiens venus d'ailleurs. C'est pourquoi le Comité était constitué de 80 % d'experts et d'historiens africains et de 20 % d'africanistes venus des Amériques, d'Europe et d'Asie.

E.M'B. : Il fallait aussi veiller à une bonne représentation des différentes régions.

A.M.I : C'est un souci permanent pour l'UNESCO de parvenir à un équilibre entre les régions, mais aussi entre les différentes traditions scientifiques et intellectuelles, si bien que le Comité a été constitué de scientifiques venus de l'Afrique de l'est, de l'Afrique centrale, de l'Afrique de l'ouest et de l'Afrique du nord.

E.M'B. : Par rapport à ce jeu d'équilibrage, il faut ajouter que nous sommes en pleine période de guerre froide et qu'il fallait qu'il y ait aussi des scientifiques de l'Europe de l'est dont beaucoup produisaient des travaux de grande qualité sur l'Afrique.

A.M.I : Du côté des Européens, il est intéressant de noter que ce sont des chercheurs et intellectuels qui voulaient rompre, justement, avec l'ethnographie coloniale et avec la perspective historique coloniale. D'une part, nous avons des historiens africains qui ont été nourris avec toutes les traditions de lutte d'émancipation, et d'autre part, des experts et des spécialistes non Africains qui voulait rompre avec une certaine tradition européocentrique. C'est la jonction de ces dynamiques qui est à l'origine de l'HGA.

E.M'B. : L'UNESCO a aussi veillé à la parité. Même si la formation des femmes au métier d'historien n'était pas encore très avancée, parmi les membres du Comité  figuraient deux femmes de renom : la Libérienne Abeodu Jones et la Zambienne Mutumba Bull.

A.M.I : Sur ce plan, je pense que, pour l'époque, le projet HGA a joué un rôle pionnier. Des historiennes ont été impliquées dans le travail di Comité mais aussi en tant qu'auteures. Vu d'aujourd'hui, la participation féminine peut paraître insuffisante, mais pour l'époque, elle n'était pas négligeable.

E.M'B. : Les savants africains impliqués dans le projet de l'HGA appartiennent presque tous à la même génération. Ils sont nés dans les années 1920, ont fait leurs études entre les années 1940 et 1950, c'est-à-dire au moment où l'Afrique commençait à s'acheminer vers l'indépendance.

A.M.I : Vous avez raison. Cette génération a été nourrie par la lutte pour l'émancipation dans les Amériques et dans les Caraïbes. Elle a hérité de tout ce bouillonnement intellectuel et politique qui s'est concrétisé par le Congrès des écrivains et artistes noirs de Paris, en 1956, suivi de celui de Rome, en 1959. Il y avait à cette époque une véritable dynamique intellectuelle au sein de la diaspora africaine et entre la diaspora et l'Afrique.  

E.M'B. : Il faut ajouter que cette première génération d'historiens africains a été assez habile pour associer à leurs travaux sur l'HGA des historiens plus jeunes.

A.M.I : En effet, et vous en faites partie !

E.M'B. : Oui, j'ai fait partie de ces "jeunes remplaçants", comme on dit dans les équipes sportives.

A.M.I : C'était une très bonne initiative, car la première génération, qui a porté politiquement et scientifiquement le projet, a préparé ainsi la relève. Les jeunes historiens ont pu poursuivre le travail, à la fois dans la continuité, mais aussi par une remise en question et une actualisation de l'histoire africaine. 


 

E.M'B. : Le Comité a adopté une vision très large de l'histoire africaine.

A.M.I : C'était une nouveauté pour l'époque que d'entreprendre de rédiger l'histoire de l'Afrique dans son ensemble, du Caire au Cap et de Djibouti à Dakar, sans oublier les îles des océans Indien et Atlantique, ni les extensions de l'Afrique vers les Caraïbes, les Amériques et au-delà de l'océan Indien.

Cela fait l'une des originalités du projet de l'HGA et marque une rupture avec l'historiographie classique fondée sur les partitions coloniales. On parlait alors d'Afrique noire, des Afriques blanches au sud et au nord, et même d'une Afrique marron, dans la Corne de l'Afrique. Puis il y a eu les divisions "botaniques" : l'Afrique des savanes, l'Afrique de la forêt, l'Afrique des déserts…

L'HGA a été une première tentative de prendre en compte l'ensemble du continent, tel qu'il a évolué au cours de l'histoire, en dépassant les frontières, aussi bien coloniales que naturelles…

E.M'B. : Mais cette vision très large a sans doute posé des problèmes redoutables de méthode et de chronologie. Même s'il y a toujours eu des liens entre ces "différentes" Afriques continentales, aussi bien qu'entre elles et les Afriques des diasporas, comment faire une histoire avec des éléments aussi éclatés ?

A.M.I : La mémoire collective et l'histoire de l'ensemble du continent partagent deux expériences communes : l'expérience de la traite négrière et de l'esclavage, et l'expérience de la colonisation. Elles sont devenues des facteurs d'unité qui ont facilité cette approche globale de l'histoire de l'Afrique.

Mais il y avait d'autres facteurs qui compliquaient la chose : les différentes régions de l'Afrique n'ont pas eu la même histoire, et il a fallu trouver une chronologie capable de relier tous ces éléments et qui fait sens pour tout le monde.

E.M'B. : La question des sources historiques était également cruciale.

A.M.I : Là aussi, le Comité et les contributeurs ont accompli un travail de recherche colossal, en allant fouiller les bibliothèques et archives de différentes régions du monde. Les contributions s'appuient sur des sources écrites non seulement occidentales ou arabes, mais aussi indiennes, chinoises, persanes ou turques.

Avant d'écrire l'histoire africaine, ils ont fait une série de 12 guides !

E.M'B. : Sans oublier les manuscrits dans le continent africain lui-même.

A.M.I : Tout-à-fait. Parmi les sources, ils ont identifié les ajamis. Ce sont des textes écrits en alphabet arabe mais dans des langues africaines. Il y en a des milliers et des milliers ! A Tombouctou au Mali, à Harare en Ethiopie, et ailleurs. Ces sources avaient été jusque-là ignorées dans la rédaction des histoires africaines.

Les ajamis constituent une contribution colossale à la rédaction de l'HGA.


E.M'B. : Et dans le même ordre d'idées, une question très compliquée s'est posée : celle des sources orales. Les spécialistes de l'Afrique ont été parmi les premiers à montrer qu'il y a des langages, qui ne sont pas nécessairement écrits, mais qui disent néanmoins l'histoire. 

A.M.I : C'est une autre rupture qu'opère l'HGA par rapport à l'historiographie précédente. Ils ont adopté l'idée que les sources légitimes d'histoire ne sont pas uniquement celle qui sont écrites, et que les traditions orales, peuvent très bien, grâce à une méthodologie de recoupage, devenir une source fiable de l'histoire. L'HGA est l'un des premiers projets qui a utilisé les savoirs transmis oralement pour compléter les sources écrites. Diversifier les perspectives et multiplier les angles d'approche historique était l'une des grandes innovations méthodologiques mises en place par l'HGA qui a été, par la suite, utilisée pour d'autres histoires d'autres continents.

E.M'B. : Pour ce qui est de la chronologie, l'approche traditionnelle consistait à découper l'histoire de l'Afrique en périodes précoloniale, coloniale et postcoloniale. Comme si les millénaires qui ont précédé la colonisation avaient le même poids que les deux ou trois siècles de colonisation. Cela aussi, était un enjeu extrêmement important pour le projet de l'HGA.

A.M.I : En effet, c'était l'un des plus grands préjugés qui pesait sur le continent, d'autant que la période dite précoloniale était un peu obscure. Plutôt que de l'observer comme un bloc, le Comité de l'HGA l'a subdivisée en plusieurs périodes, si bien que cela a donné au final une Histoire générale de l'Afrique de huit volumes d'environ 1000 pages chacun ! Après le Volume I consacré à la méthodologie et à la préhistoire, nous avons l'Afrique ancienne (Vol. II), l'Afrique du VII au XIe siècle (Vol. III), etc., et ce n'est que dans le huitième volume que l'on traite l'histoire de l'Afrique après 1935. 


Pourquoi précisément 1935 et pas 1945, comme l'on découpe souvent l'histoire de l'Europe, par exemple ? Eh bien, parce que pour l'Afrique 1945 n'a pas changé grand chose, la colonisation s'étant poursuivie au-delà de la fin Seconde Guerre mondiale.

En revanche, 1935 était l'année de l'invasion de l'Ethiopie par les fascistes italiens et cela a été un énorme traumatisme, dont on a ressenti les répercussions jusque dans les Amériques et les Caraïbes. Par conséquent le Comité scientifique a choisi ce moment historique comme date d'une nouvelle ère du monde africain.

E.M'B. : En procédant ainsi, le Comité scientifique a voulu insister sur le fait que la chronologie africaine est quelque fois décisive par rapport à la chronologie mondiale. On sait qu'à la suite de cette invasion, l'empereur Hailé Sélassié est venu à Genève où il a fait un discours remarquable, pour dire aux Européens et au monde entier que s'ils laissaient envahir l'Ethiopie aujourd'hui sans rien faire, demain ce sont eux qui seront envahis. L'histoire lui a donné raison. Et l'on a vu que si les troupes fascistes et nazies ont réussi à déferler sur l'Europe, elles ont été contenues en Ethiopie. La résistance était prodigieuse ! C'est dire que, pendant longtemps, les dates dites mondiales n'ont pas été mondiales, mais celles d'un certain nombre de pays qui dominaient le monde.  Sur ce plan là aussi, l'HGA a véritablement innové.

A.M.I : On connaît aujourd'hui le rôle de l'Afrique au cours des 15 mille premiers siècles de l'histoire de l'humanité : depuis les premiers hominidés jusqu'aux grands empires antiques. Ce que l'HGA a réussi à démontrer est que l'histoire de l'Afrique n'est pas un appendice de l'histoire mondiale. 

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Elikia M'Bokolo est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et enseignant à Sciences-Po, il est le producteur de l'émission « Mémoire d'un continent » à RFI, depuis 2009. En tant que jeune historien congolais, il figure parmi les rédacteurs des volumes V et VIII de l'Histoire générale de l'Afrique. Aujourd'hui, il préside le Comité scientifique chargé de promouvoir l’utilisation pédagogique de l'Histoire générale de l'Afrique

Ali Moussa Iye est responsable du projet La Route de l’esclave et des Histoires générales et régionales de l’UNESCO. Il coordonne également le projet sur l’Utilisation pédagogique de l’Histoire générale de l’Afrique qui consiste à élaborer des contenus pédagogiques communs pour les écoles africaines sur la base des connaissances de la collection Histoire générale de l’Afrique.

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La collection Histoires générales et régionales de l’UNESCO comprend : Histoire de l’HumanitéHistoire générale de l’Afrique, Histoire générale de l’Amérique latine, Histoire générale des Caraïbes, Histoire des civilisation de l’Asie centrale et Les différents aspects de la culture islamique.

Les émissions sur l'Histoire générale de l'Afrique peuvent être écoutées sur le site de l'émission Mémoire d'un continent ou à l'antenne, tous les dimanches entre 16h10 et 16h30 sur RFI (heure de Paris). Les détails et les thématiques abordées sont disponibles ici.