Entretien avec Édith Deleury, Présidente de la Commission d'éthique en science et en technologie du Québec

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© UNESCO

Du 1 au 2 octobre 2014, la 8e Session extraordinaire de la Commission mondiale d'éthique des connaissances scientifiques et des technologies (COMEST) s’est tenue au Québec, Canada. A cette occasion, Mme Édith Deleury, Présidente de la Commission d'éthique en science et en technologie (CEST) du Québec, a offert son point de vue sur les questions éthiques liées à la science pour le développement durable.

Aujourd'hui plus que jamais, l'éthique des sciences est au centre de l'attention du public. A votre avis, comment peut-on expliquer cet intérêt? Et quelles questions éthiques préoccupent le plus, selon vous, la société québécoise ?

Depuis les dernières décennies, la science et la technologie ont connu des développements fulgurants. Si elles contribuent à l’amélioration de la condition humaine, elles ébranlent aussi, du même souffle, nos certitudes. Modifiant constamment nos possibilités d’intervention sur la nature et sur nous-mêmes, la science et la technologie posent des défis nouveaux, défis auxquels il n’existe pas de réponse toute faite. Certes la réflexion éthique n’est pas nouvelle, mais l’ampleur du pouvoir de transformation que la science et la technologie rendent possibles nous oblige à reprendre à neuf la réflexion éthique, en tenant compte des valeurs et des courants de pensée qui nous animent.

Les questions d’éthique des sciences qui préoccupent la société québécoise sont sensiblement les mêmes que celles qui sont à l’agenda de la COMEST et, pour certaines du CIB*. On pense entre autres aux enjeux que soulève l’accès à l’énergie, ses modes de production, son exploitation et son utilisation, et aux impératifs qu’il faut concilier dans une perspective de développement durable. Le développement des nanotechnologies et les applications dans des domaines qui nous concernent tous, tel que celui de la santé ou l’agro-alimentaire, constitue un autre objet de préoccupation pour le Québec. Enfin, les développements que connait aujourd’hui la génomique, grâce aux méthodes de séquençage à haut débit, et le déploiement de la médecine personnalisée soulèvent, eux aussi, leur lot de questionnements éthiques. La Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec (CEST) vient d’ailleurs de leur consacrer un avis.

C'est la première fois que la COMEST tient sa session en Amérique du Nord. Qu'est-ce que cela représente pour la Commission d'éthique en science et en technologie du Québec, dont vous êtes la Présidente, d'accueillir la réunion de la COMEST ?

C’est extrêmement important pour nous. Considérant nos rôles et nos missions respectives en tant que Commissions d’éthique des connaissances scientifiques, au plan international pour la COMEST, au plan national pour la CEST, il était essentiel de pouvoir établir des ponts, de nouer des liens entre nos deux organismes, de partager nos réflexions et faire connaître nos travaux. Il est important, à cet égard, de souligner que la Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec est la seule institution du genre au Canada et qu’elle n’a pas non plus beaucoup d’équivalent à travers le monde.

Dans son « Rapport sur les questions éthiques de la gouvernance de la science et des relations science – société », COMEST a identifié le problème de la participation du public, y compris sur des questions complexes et controversées concernant la science et les nouvelles technologies, comme un des problèmes clés pour assurer le soutien du public au développement de la science. Quel est le point de vue de la Commission du Québec en la matière ?

La question de la participation du public sur des questions aussi complexes est fondamentale. Mais c’est aussi une question complexe. La Commission pour sa part, et compte-tenu aussi des moyens dont elle dispose, a misé sur l’information, la sensibilisation du public. À cette fin, elle organise des débats sur les questions éthiques de l’heure, des conférences pour le grand public. Elle a aussi mis sur pied, en vue de rejoindre les générations montantes, une Commission jeunesse. Enfin dans le cadre de la préparation de ses avis, elle tient parfois des audiences et organise aussi des consultations en ligne.

COMEST est invitée à contribuer à la révision de la Recommandation de 1974 sur la condition des chercheurs scientifiques qui est une des grandes questions qui a été débattue lors de la Session extraordinaire au Québec. Quelle est la position de la Commission du Québec en ce qui concerne la révision de cet instrument?

La Recommandation de 1974 est, sur bien des points, obsolète. En effet depuis cette date, le contexte a changé. La mondialisation et les outils qu’offrent les technologies de l’information et de la communication ont profondément modifié le travail du chercheur. Celui-ci travaille de plus en plus en équipe, non seulement à l’échelle nationale, mais bien souvent aussi, à l’échelle internationale. Les modes de financement participent de partenariats entre les secteurs public et privé, ce qui pose la question de la liberté de la recherche et celle, aussi, de la gestion des conflits d’intérêts. De nouveaux enjeux éthiques sont apparus, tels que l’accès aux connaissances scientifiques, la diffusion et l’utilisation des résultats de la recherché, la protection et la reconnaissance des savoirs traditionnels, la protection du droit à l’autonomie et à la protection de la vie privée des participants à la recherche. Ces exemples sont loin d’être exhaustifs. La liste pourrait encore s’allonger. Mais c’est l’esprit dans lequel la révision s’impose qui m’apparaît le plus important: celui du partage, de la solidarité, du respect des générations futures, et partant de l’environnement et de la dignité inhérente à la personne humaine.

La fracture des connaissances, spécialement dans les domaines des nouvelles technologies, représente un obstacle pour le développement durable. Quel devrait être la réponse de la communauté scientifique du point de vue éthique ?

Ma réponse à cette question est que nous devons transcender les frontières, travailler de façon transdisciplinaire et intersectorielle. Toutes les disciplines doivent être convoquées. Il ne s’agit pas seulement d’instaurer un dialogue entre les sciences fondamentales et appliquées et les sciences humaines et sociales, mais entre toutes les disciplines quel que soit le domaine auquel elles sont rattachées.

* Comité international de bioéthique (CIB)