Interview : Pourquoi parler de la Route de l’esclave aujourd’hui ?

La traite négrière n’appartient pas uniquement qu'au passé : elle fait partie de notre histoire et a façonné le visage de nombreuses sociétés modernes. Dans cette interview, Ali Moussa Iye, Chef du projet La Route de l’esclave de l’UNESCO, explique sa pertinence en termes de réparation historique et des débats actuels au sujet du racisme et de la justice sociale.

Pourquoi est-il important de parler de la Route de l'esclave aujourd'hui ?

On pense souvent que c’est un projet du passé mais la traite négrière a été au cœur de la fondation de la modernité, de par :

  • Son impact économique, qui a permis l’industrialisation et l’enrichissement des pays colonisateurs ;
  • La naissance de nouvelles cultures, grâce notamment aux grandes innovations artistiques qui ont marqué le XXe siècle telles le jazz ;
  • Son universalisme qui a forcé à repenser les droits de l’Homme, autrefois seulement réservés à certaines catégories de personnes ;
  • Le transfert des connaissances et des savoir-faire de l’Afrique vers le reste du monde.

Pensez-vous que le projet La Route de l'esclave a contribué à briser le silence historique dans lequel la traite des êtres humains a été si longtemps enveloppée ?

Il a aidé à faire comprendre que toute occultation de faits historiques majeurs constitue en soi une entrave à la réconciliation et à la paix. Beaucoup de travail a été fait pour convaincre les gouvernements et notamment leurs Ministères de l’Education d’en parler dans les manuels scolaires.

Le projet, dès le début, avait une approche holistique et surtout non-culpabilisante, axée sur la recherche scientifique, l’éducation et la préservation des archives écrites et orales. Nous faisons la promotion des cultures vivantes qui sont nées de ce patrimoine ; et nous montrons l’apport des diasporas africaines à la construction des sociétés modernes. Nous devons faire de notre patrimoine commun un levier pour la paix et le dialogue.

Comment évalueriez-vous le progrès atteint en termes de réparation historique ?

La première réparation a été éthique et politique : notre projet a permis à la plus grande tragédie en termes de nombre (centaines de millions de déportés) et de durée (plusieurs siècles) d’être reconnue comme un crime contre l’humanité en 2001. L’UNESCO a été la première agence des Nations Unies à avoir reconnu l’esclavage et la traite négrière en tant que tel.

Il y a aussi la réparation historique, éducative et mémorielle : il faut marquer cette tragédie dans les livres d’histoire et l’enseigner à l’école. Il faut construire des monuments, des sites de mémoire et des musées dédiés à cette tragédie.

Le crime de la traite négrière est le seul crime au monde où ce sont ceux qui ont perpétué le crime qui ont été compensés, et non les victimes. Selon Sir Hilary Beckles, le Royaume-Uni a payé environ 16 millions et demi de pounds (l’équivalent de 11,6 milliards de pounds en 2010) pour dédommager  les propriétaires d’esclaves pour la perte de leur « biens humains ». Le projet commémore la tragédie, la souffrance et la résistance des victimes et, parallèlement, célèbre les interactions et innovations artistiques et culturelles nées de la traite négrière.

Dans quelle mesure le projet La Route de l’esclave éclaire-t-il les grands débats dans le monde au sujet du racisme et de la discrimination ?

Le projet permet de comprendre les sources des préjugés pour empêcher la reproduction des clichés qui ont servi à justifier l’infériorisation et la bestialisation des Noirs. Par exemple, aujourd’hui il arrive que dans les stades de football des supporters jettent des bananes lorsqu’ils voient un joueur noir rentrer sur le terrain. Il faut remonter à l’esclavage pour comprendre ce geste-là. C’est cette généalogie de racisme et de préjugés raciaux que le projet essaie de faire comprendre.

Le projet offre une nouvelle perspective historique aux inégalités perpétrées pendant la traite négrière et qui se ressentent encore aujourd’hui. Le projet aborde la question du « vivre ensemble ». Dans les sociétés multiethniques dans lesquelles nous vivons, comment évacuer les préjugés et la haine que les uns peuvent avoir contre les autres ? Comment construire de nouvelles citoyennetés qui essaient de valoriser le dialogue en remédiant et redressant les inégalités ? Il faut retourner aux sources des inégalités et des discriminations pour aller vers l’avant. Il ne suffit pas de tenir des discours de vœux pieux.

En ce sens, la politique de « affirmative action », lancée dans les années 60 aux Etats-Unis, était une manière de redresser les désavantages subis par les Noirs pendant des siècles et dont la société dans son ensemble a profité. Le projet La Route de l’esclave s’aligne avec les déclarations et le plan d’action de Durban qui stipulent que cette réparation historique est nécessaire pour faciliter le « vivre ensemble ». Le Brésil est en train d’imposer l’« affirmative action » 30 ans après les Etats-Unis ; c’est une politique de justice. D’autres pays d’Amérique latine y réfléchissent, comme le Venezuela et la Colombie.