James Delgado and Michel L’Hour : le patrimoine culturel subaquatique doit être mieux protégé

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James Delgado and Michel L’Hour
James Delgado and Michel L’Hour
21 Septembre 2016

Le plus grand musée du monde se trouve sous l'eau. Il est au fond des océans, des lacs et des rivières, à travers le monde. Preuves fossiles et premiers établissements humains submergés par l'eau à la suite de l'Age de glace, villes et ports anciens, millions d'épaves, tout ce patrimoine subaquatique garde la mémoire de l'humanité. Mais "il n’occupe pas encore sa juste place dans la conscience publique", selon les célèbres archéologues James Delgado (Canada / Etats-Unis) et Michel l'Hour (France), who share their concerns with Wide Angle. 

La protection des sites sous-marins du patrimoine culturel contre le pillage et l'exploitation commerciale est le thème d'une conférence internationale, qui a lieu les 22 et 23 Septembre 2016, à l’UNESCO.

Le patrimoine culturel subaquatique, aussi vaste que menacé se trouve au cœur du travail de deux éminents archéologues sous-marins qui travaillent dans deux différentes parties du globe. James Delgado, archéologue maritime américano-canadien, a passé près de quatre décennies dans l'exploration sous-marine. Michel L'Hour, leader de l'archéologie sous-marine française, a également consacré près de quatre décennies aux fouilles archéologiques et à la recherche scientifique.

James Delgado est un vétéran qui a à son actif plus de 100 enquêtes sur les naufrages à travers le monde. Son travail inclut le RMS Titanic, l’USS Monitor, l’USS Arizona (BB-39), le Sous Explorateur Marine, les navires enfouis de la ruée vers l'or de San Francisco, et la légendaire flotte perdue de Kublai Khan. Dès l'âge de 10 ans, l’archéologie s'est fasciné par un chantier de construction près de son domicile, dans les contreforts de Santa Teresa, qui ont révélé les vestiges des Ohlone, peuple qui a vécu dans cette région des milliers d'années auparavant. Depuis ce jour, James Delgado s’est tourné vers les océans et le patrimoine englouti. Il affirme que le patrimoine culturel subaquatique est une partie cruciale de l'héritage de l'humanité et que les prochaines grandes découvertes de l'archéologie seront très certainement celles que nous ferons sous l'eau.

Interrogé, sur les raisons de son engagement dans la valorisation du patrimoine culturel subaquatique, J. Delgado déclare : "Les vestiges submergés nous montrent comment l'espèce humaine a interagi avec l'eau pour voyager, se propager à travers le monde, se nourrir, se défendre et commercer. Ils nous révèlent aussi les cultes que nous avons développés, liés à la mer, aux océans… car très tôt, l'humain a divinisé l'eau. Nous devons protéger ce patrimoine, nous devons comprendre les leçons qu'il nous enseigne et partager ce qu'il a à nous apprendre avec le reste du monde ".

Michel L'Hour renchérit dans la même veine: "Vestiges de cargaisons englouties, grottes paléolithiques et vieilles cités submergées, amphores à huile romaines, porcelaines de Chine ou œuvres d'art inspirées par des cultes oubliés, modestes pirogues mélanésiennes ou orgueilleux navires de guerre...., d'innombrables témoins silencieux de l'histoire de l'humanité reposent aujourd'hui sous toutes les mers de notre planète. Progressivement consignées dans les abysses au fil des siècles, ces pages englouties de notre passé sont de nos jours partout menacées. Témoin fragile, fidèle et irremplaçable d'une aventure humaine plurimillénaire ce patrimoine demande à être protégé, analysé, étudié et valorisé. Menacé par les assauts répétés de l'activité humaine, délaissé et abandonné au pillage, harassé par le passage des chalutiers ou négligemment livré à une impitoyable exploitation commerciale, cet héritage culturel englouti ne pourra pas indéfiniment résister. Il relève de notre responsabilité, individuelle et collective, d'en assurer la pérennité."

Michel L'Hour, surnommé "l'archéologues aux pieds palmés" ou "l'Indiana Jones dans un costume de plongée", sait certainement de quoi il parle. Il a excavé notamment une jonque chinoise au large de Brunei, contenant de la céramique chinoise et des pots en grès vietnamiens et thaïlandais du 15e siècle, ce qui faitde lui l'auteur de la plus grande excavation archéologique sous-marine du monde. Il a ensuite dirigé une recherche extraordinaire sur les frégates La Boussole et L'Astrolabe de l'explorateur La Perouse, qui avaient été chargées par Louis XVI pour explorer le Pacifique, et qui on disparu au large de l'île de Vanikoro en 1788. Sans parler des plongées de l'Hour dans les Philippines, le Gabon et le Pakistan. "J’ai célébré ma 10.000e heure passée sous l'eau en 2013, ce qui équivaut à 416 jours de plongée en continu", déclare M. L'Hour, qui a l'habitude de dire que dans ses veines circule de l'eau salée.

James Delgado et Michel L'Hour défendent à l'unisson le patrimoine culturel subaquatique, qui a besoin de plus de reconnaissance et de plus de protection. Pour les deux archéologues, il constitue un témoignage essentiel du passé de l'humanité, mais il n’a pas encore sa juste place dans la conscience publique.

 

Pavlopetri, one of the oldest submerged \"Lost cities\" (Greece)
Pavlopetri, one of the oldest submerged "Lost cities" (Greece)
© J. Hendeson

Une grande partie de la civilisation humaine s’est développée sur des zones qui se trouvent à présent sous la mer en raison de la hausse du niveau des eaux. Durant plus de 90% de l'existence de l'humanité, le niveau de la mer était d'environ 40 à 130 mètres plus bas  qu'aujourd'hui. Une quantité importante de preuves préhistoriques et historiques de la vie de nos ancêtres est donc submergée et détient une source extrêmement importante d'informations sur les premières civilisations, les origines humaines, ainsi que sur le changement climatique et son impact. Une grande partie des pages de notre histoire n'a pas encore été ouverte, alors que le livre dans lequel elle se trouve est menacé de destruction.

M. L'Hour souligne, à quel point le travail de l'UNESCO est crucial à cet égard : "La Convention de l'UNESCO de 2001 sur la protection du patrimoine culturel subaquatique doit être ratifiée par tous les États et pleinement mise en œuvre dans toutes les zones aquatiques, car elle porte une ambition et crée un cadre juridique que tout le monde devrait soutenir. Ne rien faire pour valoriser et soutenir notre patrimoine culturel subaquatique serait admettre que notre histoire nous est indifférente. Or chacun voit bien que les sociétés qui méprisent les leçons du passé ont tout à craindre de l'avenir ! Soyons en conscients. Le patrimoine englouti est le lègue que les civilisations d'autrefois entendent transmettre à notre futur. Le protéger est donc l'une des missions les plus essentielles qu'il nous incombe d'assumer. Au vrai, nous ne pouvons-nous y soustraire car nous en sommes indéfiniment comptables aux yeux des générations futures."


La Convention de l'UNESCO sur la protection du patrimoine culturel subaquatique a été adoptée en 2001 pour lutter contre le pillage de masse, l'exploitation commerciale et le trafic illicite ou contraire à l'éthique du patrimoine culturel subaquatique. Elle renforce considérablement la protection juridique des sites et interdit la récupération d’objets et leur trafic illicite ou contraire à l’éthique. La Convention s'avère donc très pertinente à un moment où le pillage et l'exploitation commerciale du patrimoine culturel subaquatique, ainsi que l'industrialisation des fonds marins, constituent des défis qui n'ont pas encore trouvé de réponses appropriées dans la plupart des régions du monde.

La Convention répond également à la nécessité d'une orientation scientifique et d'une coopération intergouvernementale. L'archéologie sous-marine est encore une discipline en développement. 72% de la terre est recouverte par les océans et la majorité absolue des fonds marins n'a pas encore été étudiée pour le patrimoine. Les capacités de recherche font encore défaut et la conscience de l'immense patrimoine couché sur le lit des océans, des rivières et des lacs est encore faible. Seul un échange de connaissance et de formation peut améliorer cette situation et faire prendre conscience au public des bénéfices du patrimoine culturel subaquatique.