Jean Malaurie : Je ne peux pas me taire

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Jean Malaurie
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20 Novembre 2015

Le 20 novembre 2015, l'Ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO Jean Malaurie reçoit la dignité de Grand Officier de la Légion d’honneur, décerné par le Président de la République française. L'UNESCO lui présente ses félicitations et sa reconnaissance pour le soutien moral, scientifique et intellectuel qu'il apporte aux programmes de l'Organisation sur le changement climatique.

A cette occasion, nous publions le message que Jean Malaurie adresse à la jeunesse du monde et en particulier à celle des peuples du Grand Nord qu'il a rencontrés, connus, étudiés et aimés dès les années 1950, et qu'il ne cesse de soutenir dans leurs efforts de survie.

Message de Jean Malaurie

Faute de pouvoir s'expliquer « en paroles païennes », Rimbaud préférait se taire. Pour ma part, je ne parviens pas à me taire, quand j'apprends que la jeunesse Inuit se suicide et que je suis encore vivant. Depuis quelques années, le Groenland seul déplore près d'un suicide par semaine.

On dit souvent de moi que je suis quelque peu chaman. Ce n’est évidemment pas vrai. Mais ce qui l’est, c’est qu’en juin 1950, à Thulé, l’un des derniers chamans de par le monde, mon très cher Uutaaq, a réussi à me transmettre au dernier moment de la civilisation inuit de l’extrême nord - et cela, bien sûr, oralement, et surtout intuitivement - ce que je ne peux nommer plus justement qu'une spécificité primitive.

Cette spécificité primitive, que les Inuit ont tenté de protéger et de garder vivante durant au moins dix mille ans, hors de notre civilisation dite de progrès, n’est plus transmise aujourd'hui.

Je fais appel à tous les peuples penseurs, encore habités par l’esprit de leurs ancêtres, à se mobiliser pour la transmettre officiellement à notre civilisation dite de progrès, qui s’avoue enfin à elle-même qu’elle part à la dérive, pour avoir rompu ses liens fondateurs avec la nature : liens intellectuels, autant que spirituels.

Nous avons profondément besoin d'eux et de leurs civilisations-racines, comme j’aime à les appeler, ou de leur cheval d’orgueil, pour reprendre l’expression du Breton bigouden Per-Jakez Hélias, quand il célébrait la mémoire orale de la tradition celtique.

Nous avons profondément besoin de jeunes gens debout, qui manifestent hautement les valeurs de leurs civilisations que l'on a niées et qui croupissent à présent comme des cadavres dans des musées ethnographiques -  ces magnifiques cimetières d’un passé révolu à jamais.

Ils sont un million : Inuit, Sames, Nord-Sibériens. Je souhaite, avec la plus grande ferveur, qu’ils réussissent à transmettre la substantifique moelle de leur alliance spécifique avec la nature, sans laquelle ce monde – le nôtre – court à sa perte.

Je clame ma déception que toute une jeunesse de tradition orale n’ait pas droit à la parole. Leurs voix et leurs cris ne seront pas entendus à la Conférence mondiale pour la défense de la planète, tenue en France en décembre 2015.

Je clame aussi mon vœu que l’on crée une grande école qui ne se limitera pas à apprendre à nos touristes comment monter sur des traîneaux, tirer sur des ours pour les empailler, photographier des baleines, et cultiver une gentillesse compassionnelle pour un peuple assassiné.

Une telle école de la civilisation-racine des peuples du Grand Nord n’existe pas. Eh bien, il faut l’inventer ! Elle réunirait non seulement toutes ces élites volontaires, perdues quelque part dans la toundra, dans des pays tout à fait isolés, mais elle permettrait aussi de former la jeunesse.

Cette grande école enseignerait, à la manière du grand chaman Uutaaq, une forme de connaissance spécifique si bien nommée par mon ami Claude Lévi-Strauss pensée sauvage, dont la sève a bouleversé et motivé toute mon existence. Et elle se nomme pour moi la préscience sauvage.

Pour notre civilisation humaine, de toute évidence aux abois, il est d’un intérêt vital de permettre à une jeunesse livrée au désespoir et à la drogue de retrouver ce supplément d’âme qu’elle a perdu et qui est si gravement nécessaire à sa survie comme à celle de nous tous.

Jean Malaurie

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J. Malaurie est né en 1922. Il vient de publier, chez Fayard, le livre Lettre ouverte à un Inuit de 2022.

Son ami Inuit Kutsikitsoq et lui-même sont les premiers hommes à avoir atteint à traîneaux à chiens le pôle géomagnétique Nord, le 29 mai 1951. Jean Malaurie est le président et fondateur de la célèbre collection « Terre Humaine » aux éditions Plon.

Parmi les nombreuses distinctions, il a reçu, le 27 février 2009, le Nersornaat, Grande médaille d'or du parlement groenlandais.