Journée de réflexion à l’UNESCO : Être journaliste après Charlie

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UNESCO organizes a day of reflection and debate on Freedom of Expression - (left to right) Irina Bokova, Plantu, French cartoonist.
© UNESCO/Fabrice Gentile

« Tous les sept jours, un journaliste est tué pour avoir fait son travail. Neuf fois sur dix, ces crimes restent impunis. […] Plus nombreux encore sont les reporters victimes d’intimidation et de harcèlement, de menaces et de violences. Ceci est tout simplement inacceptable », a déclaré la Directrice générale, Irina Bokova, à l’ouverture de l’événement de l’UNESCO Être journaliste après Charlie à Paris, le 14 janvier 2015.

Ce débat d’une journée à l’UNESCO a été organisé suite à l’attaque terroriste qui a visé l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo et aux autres actions violentes, qui ont coûté la vie à 17 personnes. La journée était dédiée à la liberté d’expression et à la sécurité des journalistes, ainsi qu’à la promotion du dialogue interculturel et à la lutte contre la discrimination et l’intolérance dans des sociétés fragmentées. Ces questions sont au cœur du mandat et de l’action de l’UNESCO, qui célèbre cette année son 70e anniversaire.

La journée a été organisée avec le soutien de l’Autriche, de la France et de la Suède et en partenariat avec France Culture.

La Directrice générale a souligné le travail de l’UNESCO pour atteindre ces objectifs à travers l’éducation aux droits de l’homme et à la prévention des génocides, les actions en faveur de la liberté d’expression et de l’éducation aux médias, et la sauvegarde du patrimoine commun de l’humanité. Toutes ces actions sont sous-tendues  par le respect et la compréhension mutuels. Au large public participant à l’événement, Irina Bokova a rappelé la décision adoptée par les États membres de l’UNESCO en 2006, « qui appelle à protéger, à la fois, la liberté d’expression et le respect des croyances et des symboles religieux ».  Elle a également souligné l’importance vitale et actuelle du Plan d’Action des Nations Unies sur la sécurité des journalistes. Ce Plan a été lancé par l’UNESCO, qui assure sa coordination au sein du système des Nations Unies.

Plus de 60 journalistes du monde entier ont participé à l’événement. Ils ont été rejoints par des leaders des communautés musulmane, juive et chrétienne de France, ainsi que des représentants d’États membres de l’UNESCO. Tous ont partagé l’inquiétude d’Irina Bokova face à l’attaque sauvage contre la liberté d’expression. Ils ont apporté leur soutien à son appel en faveur d’une coopération renforcée visant à améliorer la sécurité des journalistes, construire de nouvelles formes d’éducation aux médias, accroître l’engagement des jeunes, et favoriser le dialogue entre les sociétés, mais aussi en leur sein.

La Secrétaire d’État française au Développement et à la Francophonie, Annick Girardin, a quant à elle souligné  l’engagement du gouvernement français en faveur de la défense des droits de l’homme, des libertés et du respect de la dignité de chaque femme et de chaque homme. Elle a également rappelé la nécessité de l’éducation et de la lutte contre l’ignorance et les préjugés. À cet égard, elle a mentionné l’adoption par l’Assemblée générale des Nations Unies l’année dernière, à l’initiative de la France, d’une Journée internationale pour la sécurité des journalistes, célébrée chaque année le 2 novembre.

Le dessinateur et caricaturiste de presse français Plantu a pour sa part rappelé le droit de toute personne à exprimer ses opinions, droit qu’il a défendu avec passion et enthousiasme. Il a également rendu hommage à ses amis et collègues de Charlie Hebdo qui ont été tués à Paris. Il a insisté sur la contribution des caricaturistes partout dans le monde, qui « parlent avec leur cœur », et a évoqué son engagement aux côtés de l’ONG Dessins pour la paix. Cette initiative, qui a vu le jour en 2006 aux Nations Unies à New York, réunit certains des plus grands caricaturistes politiques du monde entier pour lutter contre l’intolérance, promouvoir une meilleure compréhension et le respect mutuel entre personnes de différentes cultures et croyances. Leurs caricatures de presse leur servent de langage universel.

« Le boulot du dessinateur, c’est de continuer de dialoguer avec les religions mais tout en étant toujours impertinent et que les gens sachent que quand on fait un dessin on est là pour faire ensemble une conversation », a-t-il déclaré.

Les tables-rondes organisées au cours de la journée ont axé le débat sur deux sujets majeurs : la sécurité des journalistes et le renforcement du dialogue interculturel.
 
La première a réuni un groupe de reporters et commentateurs médias connus, dont : Magnus Falkhed, reporter à Dagens Nyheter et Sydsvenska Dagbladet ; Janine Di Giovani, spécialiste du Moyen-Orient à Newsweek ; Georges Malbrunot, journaliste au Figaro ; John Ralston Saul, Président de PEN International ; Omar Belhouchet, journaliste à El Watan ; et Ernest Sagaga, responsable du département des droits de l'homme et de la sécurité au sein la Fédération internationale des journalistes.

Ce panel a été modéré par Loick Berrou, directeur des programmes à France 24, la chaîne d’information en continu. Il a rendu hommage aux caricaturistes qui ont été tués.

« Cabu, Charb, Wolinski, Honoré, Bernard Marris, Mustafa Ourad n’étaient ni des reporters de guerre ni des journalistes d’investigation, » a-t-il déclaré. « Leur seule arme était leur feutre ou leur crayon. »

« Nous ne sommes pas des combattants, nous sommes des journalistes, » a continué Ernest Sagaga. « C’est pour cela que nous demandons une protection. Nous devons mettre fin à l’impunité (des personnes qui tuent des reporters) car nous ne disons pas au revoir à nos familles le matin pour partir au combat. »

La seconde table-ronde s’intitulait « Dialogue interculturel et sociétés fragmentées. » Elle a réuni un large éventail de participants : Robert Badinter, ancien Président du Conseil constitutionnel ; Haïm Korsia, Grand Rabbin de France ; Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut de théologie El Ghazali ; Khalil Merroun, Recteur de la Grande Mosquée d’Évry ; Mme Bariza Khiari, sénatrice française ; David Khalili, fondateur du Khalili Family Trust et cofondateur de la Fondation Maimonides ; Monseigneur Francesco Follo, Observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’UNESCO ; et Tareq Oubrou, Imam de la Grande Mosquée de Bordeaux. Le panel a été modéré par Renaud Girard, journaliste au Figaro.
 
Au cours du débat, les intervenants ont souligné le rôle primordial de l’éducation dès le plus jeune âge pour que les jeunes puissent devenir des citoyens mondiaux responsables, mais aussi pour renforcer le respect et la compréhension mutuels au sein de sociétés de plus en plus diversifiées et transformées. L’importance de l’enseignement de l’histoire et la nécessité de dissiper les idées fausses au sujet des différentes religions ont également été soulignées. Les droits de l’homme doivent servir de base pour unir la riche diversité de nos sociétés actuelles, et cela demande toujours plus d’échanges dynamiques, notamment entre jeunes.

En conclusion, l’ancien Garde des Sceaux Robert Badinter a prononcé un discours passionné en faveur des droits de l’homme, éléments clés de l’unité de la famille humaine dans toute sa diversité. « Aujourd’hui, la société est fragmentée, » a-t-il déclaré. « Mais nous sommes à l’UNESCO, et ici nous pouvons dire qu’une fois les fragments réunis dans un ensemble, cela fait une œuvre d’art, une mosaïque. Ce qui donne l’unité commune à l’ensemble de ces fragments, c’est qu’ils s’intègrent dans une totalité qui s’appelle les droits de l’homme. »

L’événement a eu lieu à l’UNESCO tandis que Paris tenait des cérémonies de commémoration en hommage aux victimes des attaques terroristes. Cette journée inaugure une période de réflexion quant à la promotion du respect de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés, dans un esprit de tolérance, de respect et de diversité.

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