Kalthoum Saafi Hamda: Pourquoi l’islam est-il au banc des accusés ?

09 Décembre 2016

L’image véhiculée de nos jours d’un islam anhistorique, éternel et immuable cache l’existence d’une diversité islamique qui justifie la revendication d’un islam pluriel, selon Kalthoum Saâfi Hamda. L'experte tunisienne en islamologie et sociétés arabes contemporaines estime que "l’islam cessera de faire l’objet d’accusations quand les musulmans cesseront de l’utiliser comme un substitut à leurs droits inaliénables à la pensée libre".

Grand angle publie l'analyse de Kalthoum Saâfi Hamda, pour marquer le Rendez-vous pour le dialogue euro-arabe du 9 décembre 2016, à l'UNESCO.

Avec le déferlement du jihadisme, la prolifération des groupes islamistes et la communautarisation en Europe, la question de l’incompatibilité de l’islam avec la création culturelle se pose avec acuité. Les organes de presse et les groupes d’intérêt véhiculent une image essentialiste de l’islam en tant que religion violente, facteur de division et d’exclusion, incapable de générer de la culture, et de s’insérer dans son époque.

Depuis quatorze siècles, la pensée islamique a produit une somme considérable d’œuvres centrées presqu’exclusivement sur le Coran et la Sunna. Et elle s’est écartée, volontairement ou involontairement, du savoir universel.

Comment retrouver alors, au-delà des exceptions, la dynamique interne qui contribue à l’essor culturel des sociétés musulmanes ?

Avant d'essayer d'apporter des réponses, je tiens à souligner, d'une part, que le concept de culture est universel et que la religion ne peut être qu’une partie de la culture; et, d'autre part, que l’islam en tant que texte religieux ou en tant qu'histoire ne s’inscrit pas contre la culture.

L'islam comme religion

La parole inaugurale du Coran est ‘Iqra’, qui veut dire "Lis!". Le Livre incite aussi, à plusieurs reprises, au ilm, c'est-à-dire au savoir, à la liberté et à la responsabilité de l’homme, à l’intelligence, au raisonnement, à l’élévation, à la beauté du verbe et du geste.

Il représente lui-même un très beau texte, qui comporte des expressions empruntées à d’autres cultures, notamment la culture persane, et il a inspiré de nombreux chefs-d’œuvre de la littérature arabe et de la poésie soufie. Je citerais comme exemple la littérature du Tunisien Mahmoud Messaadi (1911-2004) marquée par un souffle coranique dans ses expressions et métaphores.

Le Coran n’est ni un livre scientifique, ni un livre de philosophie, ni un livre d’histoire. C’est un texte spirituel qui a fondé des préceptes de foi, donné des indications morales et éthiques pour le vivre-ensemble en société et pour préserver la dignité humaine.

Mais le Livre, aussi sacré qu’il soit, aussi ouvert et lumineux qu’il soit, ne produit pas à lui seul une culture. Ce sont les pratiques des hommes et des femmes qui consacrent la création culturelle.

Il est vrai qu’à toutes les époques, il s’est trouvé des responsables religieux pour interdire la reproduction figurative, les images, les sculptures et, plus récemment, les photos, en se basant sur des textes religieux. L’histoire nous donne de nombreux exemples où la pratique de l’islam ne s’est pas toujours déployée dans le respect des préceptes du Coran.

Ne nos jours, les discours prédicatifs et certaines pratiques islamiques invoquent souvent le texte fondamental de l’islam pour interdire toute forme d’expression artistique. C’est le piège de l’interprétation littéraliste, réductrice. Les exemples des destructions en 2001 des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan, du saccage du musée de Bagdad en 2003, des mausolées de Tombouctou en 2012, plus récemment de Palmyre en 2015, et actuellement à Mossoul, témoignent, de manière paroxystique, d’une dérive islamique contre les œuvres culturelles qui font partie du patrimoine mondial de l’humanité.

Peut-on éviter que l’Islam soit accusé d’être contre la culture quand c’est au nom de l’islam qu'Al-Qaida, les Talibans et Daesh entreprennent leurs destructions ? Et que dire des prédicateurs qui appellent, au nom de l’islam, à bannir toute « activité culturelle impie » ?

Si le Texte sacré ne change pas, les comportements humains peuvent changer. Le prophète Mohamed lui-même en a donné l’exemple. Hostile aux poètes, qui sont sévèrement critiqués dans le Coran, le prophète a fini par s’ouvrir à la poésie jusqu’à avoir son propre poète: le célèbre Hassân Ibnu Thâbet.

Ainsi, il faut le reconnaître, les choses commencent à changer, lentement mais sûrement, un peu partout dans le monde. Des pans entiers des sociétés traditionnellement musulmanes se sécularisent, s’émancipent du fait religieux, qui se réduit sous l’effet de la mondialisation. La plupart des sociétés musulmanes sont traversées de courants et d’influences qui déterminent de nouveaux comportements, de nouveaux modes de consommation et de production culturelles, ainsi que de nouvelles expressions culturelles. De nos jours, des créateurs musulmans de tous genres s’imposent de plus en plus sur la scène internationale. Il est vrai aussi que certains sont obligés de s’expatrier, en dehors du monde musulman, pour donner une chance à leurs œuvres de contribuer à la culture universelle.

L'islam comme histoire

L’islam en tant qu'histoire et en tant que civilisation ne se définit pas contre la culture, non plus. Les premiers Empires musulmans attestent au contraire d’une adhésion indiscutable à la création, à la recherche scientifique et au développement des arts. L’histoire des musulmans est constellée d’exemples lumineux de grandes inventions qui ont contribué de manière significative à la civilisation universelle et dont l’humanité bénéficie encore aujourd’hui. A titre d’exemple, la cour du Calife abbasside à Baghdad était le lieu de travaux et de débats libres théologiques, philosophiques, scientifiques multiconfessionnels. Les traducteurs chrétiens nestoriens jouèrent un rôle déterminant dans la traduction en arabe des textes scientifiques et philosophiques grecs. Des savants contribuèrent au rayonnement de Beit Al Hikma (La Maison de la Sagesse) dans divers domaines : l’algèbre et l’algorithme d’Al Khawarizmi, la philosophie d’Al Kindi, la pensée rationnelle d’Al Jahiz. A Cordoue au 10e siècle, la médecine d’Aboulcasis (Al Zahraoui), inventeur du scalpel ou les découvertes d’Ibn Al Haythem sur l’optique marquèrent des avancées dans la recherche scientifique. Les exemples sont nombreux. Des savants européens, avides de savoir, se dirigeaient vers les cours de califes musulmans à Cordoue ou à Séville, où ils trouvaient ce qui n’existait pas encore en Europe. A l’époque andalouse, Averroès (Ibn Rushd), le musulman, dialoguait avec Maïmonide (Mûssa Ibnu  Maïmûn), le juif qui écrivait Le Guide  des égarés en arabe.


© Musée national d'Iran

 

Mais l’histoire musulmane est aussi jalonnée de pogroms, d'autodafés, d'assassinats de poètes et de penseurs. On a brûlé des livres et des manuscrits au nom de l’islam, autant qu'au nom de l’Église catholique. Ces atteintes spectaculaires à la culture ne sont pas un fait isolé. Il y en a d’autres perpétrées de nos jours, dans nombre de pays musulmans, qui ne sont le fait ni de Daesh ni d’Al-Qaida. D’autres fanatiques ordinaires, moins diabolisés, le font au quotidien et dans le silence de l’opinion nationale et internationale, muselée ou indifférente ou conspiratrice.

Le discours apologétique qui se limite à défendre l’islam contre ces atrocités - aussi réconfortant qu’il soit pour certains - menace la crédibilité de toute démonstration qui veut prouver qu’islam et culture, islam et démocratie, islam et sécularisation ne sont pas incompatibles.

Dire que l’islam est contre la culture ou simplement non propice au développement d’une culture en harmonie avec son temps est un essentialisme facile à réfuter. Mais soutenir que l’islam est producteur d’une culture meilleure que d'autres serait répondre à un essentialisme par un autre aussi inacceptable.

Le discours apologétique veut faire de la religion une réalité omniprésente alors que tout le dispositif économique, culturel et éthique islamique se fissure sous l’influence de la modernité et de la mondialisation. Le monde musulman se retrouve ainsi confronté à un blocage.

Blocages de la pensée islamique

Avant de chercher des solutions aux blocages de la pensée islamique, il est nécessaire de poser clairement un diagnostic de leurs causes.

L’islam d’aujourd’hui continue à être vécu sous le mode de la continuité, en dehors des brisures et des discontinuités historiques. C’est ainsi qu’il a posé des clôtures qui, elles-mêmes font prévaloir des invariants dogmatiques alors que le monde continue à changer et à transformer la vie des hommes, y compris celle des musulmans. C’est pourquoi on continue aujourd’hui à questionner l’islam, notamment cet islam immuable, codifié, invariant.

Il existe des causes internes et des causes externes à ce phénomène. Je citerais, parmi les clôtures imposées de l’intérieur de la pensée islamique traditionnelle, le fait que le savoir et la culture sont l’affaire d'une élite (al khâssa) et non de l'ensemble de la population; ou l’insistance sur l’unité du groupe, sur l’uniformité du comportement façonné par les codes religieux, qui a engendré, par la pratique codifiée de l’islam, une calcification de la pensée; ou encore le coup d’arrêt à l’ijtihad, à cet effort créatif de sens qui permettait à l’islam de s’adapter aux nouvelles cultures qu’il rencontrait dans les contrées islamisées (monde perse, monde chinois, l’Égypte de Pharaons, le monde berbère, l’Espagne, etc.). Ce coup d'arrêt, survenu au 9e siècle, a signé la victoire des traditionnalistes sur les philosophes (falasifa).

L’orthodoxie religieuse produisait un discours de la peur de la différence et de l’innovation (bid’a), en vue de conjurer la discorde (fitna), et la division de la communauté des croyants. L’établissement d’une pensée unique était un garant de pérennité. Or, partout aujourd’hui, sous l’effet de l’engagement de l’islam politique et des groupes jihadistes, le monde musulman est divisé, meurtri, disloqué. Le principe a produit le contraire de ce qu’il espérait conclure.

A notre époque, les États postcoloniaux se sont transformés en régimes autoritaires qu’est venu contester le Printemps arabe. La religion est, pour nombre d’entre eux, utilisée comme base de légitimation des systèmes politiques. La culture est, dans ce contexte,  prise en tenaille entre les dérives autoritaires du pouvoir politique et du pouvoir religieux, qui prennent de plus en plus d’emprise sur la société, sous l’effet conjugué de la dégradation des conditions économiques et sociales des populations, de l’absence d’éducation solide et rationnelle, enracinée dans les valeurs des droits de l’homme, des libertés publiques et individuelles. Partout, la liberté est en souffrance. Or, sans la liberté d’expression et de parole, il n’y a point de culture.


© Nasser Nouri

 

Le blocage a également des causes externes. Le monde musulman n’a cessé d’être, depuis le 19e siècle, le théâtre d’occupations coloniales, de guerres de libérations, de guerres frontalières, d’invasions, de destructions. Toutes effectuées par les pays occidentaux. Depuis les années 1980, la globalisation est vécue par les musulmans comme un prolongement des tendances hégémoniques occidentales sur les terres d’islam. Le colonialisme et, à sa suite, la globalisation ont fait de ces territoires des marchés économiques et culturels ouverts et des terrains de guerres successives. Des champs pour écouler les armes et autres marchandises, pour doper l’économie des pays occidentaux et imposer une culture de consommation. 

Cet état de fait a favorisé l’émergence d’un discours religieux belliqueux, instrumentalisant le référent des croisades, qui confond Occident et valeurs culturelles universelles. Pour les musulmans qui se sentent opprimés sur leurs propres terres, la religion constitue un repli identitaire naturel, une culture de combat et un lieu de résistance. La crispation identitaire autour de l’islam devient un peu partout la norme. Un islam de résistance, de combat qui s’éloigne de plus en plus de la production culturelle au profit d’un idéal héroïque chez une frange des populations musulmanes avides de réhabilitation et de dignité.

L’absence de canaux d’expression culturelle, syndicale, associative ou politique, dans la majorité des pays arabo-musulmans, a favorisé, le plus souvent et surtout parmi les jeunes, le recours à la religion dans son expression contestataire et subversive et les a souvent éloignés de la production culturelle.

Pour une modernisation de l’islam

La question centrale aujourd’hui se rapporte à la modernisation de la pensée islamique et à la démocratisation des sociétés musulmanes. Pour la renaissance culturelle, l’une ne va pas sans l’autre.

Le temps est venu de tendre la main aux thèses développées, depuis plus d’un siècle, par Mohamed Iqbal, Wali Ullah, Mohamed Abdou, Ali Abderrazak, Abdelkarim Soroush, Fazlou Rahmane, Nahmoud Taha,  Tahar Haddad, Mohamed Arkoun, Nasr Hamid Abou Zeid, Abdelmajid Charfi et bien d’autres historiens, islamologues et chercheurs issus du monde musulman, qui donnent des clés pour un islam plus au fait avec les droits de l’homme, les libertés et la responsabilité des citoyens, nécessaires à l’épanouissement culturel.

De nouvelles lectures de l'islam existent. Il faut leur donner droit de cité. La production d'une nouvelle image de l'islam est non seulement nécessaire mais aussi  possible, et nous devons tous nous y atteler : savants, théologiens, hommes de religion, hommes de culture, hommes politiques, intellectuels, citoyens et citoyennes.

Mais c'est avant tout une responsabilité des États qui doivent intégrer dans leurs programmes d'éducation nationale des cursus et des méthodes qui privilégient l’approche rationnelle, l’esprit critique, l’ouverture à l’Autre et la recherche scientifique. Les masses musulmanes restent aujourd’hui à l'écart du savoir universel. Selon le Rapport 2003 du PNUD sur le développement humain, le monde arabe traduit un livre par an pour un million de personnes. En comparaison, la Hongrie en traduit 519 et l’Espagne 920. Je ne parle pas de la France, ni des États-Unis.

Enfin, il faudrait que l’éducation des citoyens et la formation des élites relève les défis de la révolution technologique et de la révolution numérique qui sont les moteurs de la culture de demain et que les sociétés musulmanes s’engagent enfin dans la construction effective de la société de la connaissance.

L’islam cessera de faire l’objet d’accusation quand les musulmans cesseront de l’utiliser comme un substitut à leurs droits inaliénables à la pensée libre, à la créativité, à l’opposition politique, à l’expression syndicale et à la jouissance de leurs libertés individuelles et publiques.

Dans les pays musulmans, comme partout dans le monde, des jeunes musulmans et des moins jeunes, refusent que la culture se limite à la religion. Ils refusent l'approche réductrice de la culture qui se limite à la calligraphie, à la céramique qui orne les sanctuaires et au chant religieux.

Le cinéma, le théâtre, la sculpture, la peinture, la littérature de haut niveau existent dans le monde arabo-musulman et cohabitent avec l’islam sans le congédier. Mais ils restent loin des projecteurs à cause d’une vision occidentale ethnocentrique qui a du mal à voir la culture arabe et musulmane en dehors du prisme déformant de la religion.

Etres libres et responsables

Pour conclure, j’aimerais revenir sur le Coran pour rappeler qu'il dote le croyant d’un libre-arbitre, de la capacité de choisir le Pacte divin qu’il lui propose, et donc d’assumer une responsabilité : avoir la foi et faire le bien sur terre. En plus de la conscience religieuse, le texte coranique exige une conscience sociale qui consiste à inventer les moyens de faire le bien et de s’engager pour ses semblables. La transcendance fait de lui un être libre et responsable.

Le Coran est jalonné d’incitations au bien et à l’utile dans la société (sâlihât), plus que d’incitations à la prière. Et si al-sâlihât étaient la culture ? Rien ne l’empêche. C’est la meilleure façon d’honorer l’infiniment beau, l’infiniment clément.

Kalthoum Saafi Hamda

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Kalthoum Saafi Hamda, maître de conférence à l'Université Paris Ouest, s'est exprimée sur le thème "L’islam et la question culturelle" à l'occasion de la présentation de la collection Différents aspects de la culture islamique, 17 novembre 2016, à l'UNESCO. Cet article est tiré de son intervention.

Diplômée de l’Institut de presse et des sciences de l’information de Tunis et docteur en sociologie politique, Kalthoum Saafi Hamda a travaillé comme journaliste au journal Ar’rai et dans d’autres journaux et revues arabes, avant d'entamer sa carrière universitaire. Journaliste-reporter et présentatrice de télévision, elle a lancé et dirigé des chaînes de télévision et de radio.