Literacy in West Africa: an overview presented by A. W. Diagne

07 Septembre 2015

(Only in French)

Il y a 50 ans, l’UNESCO introduisait une nouvelle approche de l’alphabétisation, dite fonctionnelle, et l'intégrait dans son « programme expérimental », lancé avec le PNUD. L'alphabétisation était désormais reconnue comme l'une des clés du développement. Quelles évolutions depuis un demi-siècle? A l'occasion de la Journée internationale de l'alphabétisation 2015, Amadou Wade Diagne, expert en éducation sénégalais, mesure  le chemin parcouru en Afrique de l'ouest. 

Du 8-19 septembre 1965, au Congrès mondial des ministres de l’Education sur l’élimination de l’analphabétisme, l’UNESCO introduisait une nouvelle approche de l’alphabétisation, dite fonctionnelle. Peu après, elle l'intégrait dans « Le programme expérimental » (1967-1973) qu'elle lançait avec le PNUD. L'alphabétisation était désormais reconnue comme l'une des clés du développement. Au terme de ce programme, la Déclaration de Persépolis de 1975, reconnaissait cependant que le nombre d'analphabètes dans le monde ne cessait de croître, tout en saluant les campagnes de masse qui avaient permis l'élimination totale ou quasi totale de l’analphabétisme dans certains pays.

L'Afrique de l'Ouest, qui faisait ses premiers pas dans les indépendances, devait faire face à de nombreux problèmes qui hypothéquaient ses chances de réussite et, en premier lieu, la pauvreté. En moyenne, le modèle éducatif en place permettait de scolariser seulement un enfant sur deux et un tiers des filles n'allaient pas à l'école. L'éducation formelle se montrait trop coûteuse et peu propice à l'extension quantitative de l'offre, la participation populaire à l'effort de financement de l'éducation était pour ainsi dire inexistante.

En dépit des efforts consentis, la progression de la scolarité restait très en deçà des besoins. A titre d'exemple, entre 1960 et 1980, les taux bruts de scolarisation (total des inscriptions dans un niveau donné d’éducation, sans distinction d’âge) avaient progressé de 8% à 18 % au Burkina Faso et de 46 % à 79 % en Côte d'Ivoire.

En 1990, Année internationale de l’alphabétisation, 155 gouvernements se réunissaient à Jomtien, pour proclamer la Déclaration mondiale sur l'Education pour tous (EPT) et établir un cadre d'action pour répondre aux besoins éducatifs fondamentaux. Constatant l'existence d'un grave problème d'analphabétisme fonctionnel dans tous les pays, tant industrialisés qu'en développement, le cadre d'action prévoyait, parmi les objectifs nationaux, de réduire de moitié le taux d'analphabétisme des adultes entre 1990 et 2000.

Un contexte difficile
Or, c'est en Afrique justement, que nous avions atteint un triste record en 2000 : le Niger, 40 ans après son indépendance, affichait les taux de scolarisation et d'alphabétisation les plus faibles du monde, soit, respectivement, 34,1% et 19,9%. Cela signifiait que deux enfants nigériens sur trois n'allaient pas à l'école et risquaient de ne jamais y aller et que quatre adultes sur cinq ne savaient ni lire ni écrire et risquaient de ne jamais savoir le faire, si aucune disposition n'était prise.

Au Burkina Faso, on notait que 18,9% des personnes de plus de 15 ans étaient alphabétisés. Ce taux révélait une répartition inégale entre les villes et les campagnes, entre les sexes et entre régions. La zone rurale était alphabétisée à 12% tandis que la zone urbaine l’était à 50%. Les hommes étaient deux fois plus alphabétisés (27,1%) que les femmes (11,5%). Le taux d’alphabétisation des plus pauvres était trois inférieur à la moyenne nationale et environ sept fois moindre que celui des plus riches (43,8%). Les ménages dont le chef avait atteint un niveau d’éducation relativement élevé étaient en général moins pauvres que ceux dont le chef était analphabète.

Au commencement du nouveau millénaire, le Forum mondial sur l'éducation qui s'est tenu à Dakar (avril 2000), avait adopté 6 cadres d'action régionaux, appelant les pays à tenir leurs promesses et à réaliser l’éducation « pour chaque citoyen dans chaque société ».

En résumé, on reprochait aux programmes éducatifs mis en œuvre après Jomtien d'être plus des programmes « prêt-à-porter » qu’une formation adaptée aux besoins concrets des populations concernées.

Autre difficulté : presque partout en Afrique, l’absence d’un programme national fédérateur de l’ensemble des actions entreprises par les acteurs institutionnels ou privés faisait que l'Etat n'était pas en mesure de collecter les données, d'assurer un suivi de l'évolution des efforts d'alphabétisation et d'orienter les actions vers des cibles et zones prioritaires.

Dans le cas du Sénégal, pas moins de quatre ministères développaient parallèlement et de manière autonome des programmes d’alphabétisation, sans aucune supervision du ministère chargé du secteur. La situation était encore plus ambigüe en Côte d’Ivoire où la responsabilité de l’alphabétisation était revendiquée par huit ministères.

Et pourtant, ça bouge!
Il faut reconnaître que malgré les critiques formulées et la faiblesse des résultats obtenus, les pays africains ont franchi des pas de géants dans certains domaines. La majorité des pays d'Afrique de l'Ouest se sont dotés de politiques éducatives intégrant l’alphabétisation et l’éducation non-formelle, et reconnaissant que les diverses offres éducatives sont d’égale dignité et concourent toutes à la réalisation d’une éducation tout le long de la vie.

Sur le plan de l’éducation de base, par exemple, on accorde une importance égale au développement de la petite enfance, à l’alphabétisation des jeunes et des adultes, et au cycle fondamental de 10 ans (enseignement élémentaire/primaire et enseignement moyen).

Il s'agit d'une vision de l'éducation qui tient compte à la fois du droit à une éducation de qualité pour toutes et tous, de la diversité culturelle - avec notamment l’usage des langues locales -, de la culture de la paix et de l’articulation avec la vie réelle (compétences de vie courante). Le curriculum d’éducation de base peut en être une illustration: il définit le profil de sortie en termes de compétences, quel que soit le cadre qui accueille les apprenants et quelle que soit le médium d’enseignement.

Par ailleurs, les cadres institutionnels ont été modernisés. Des comités nationaux d’élimination de l’analphabétisme ont été créés, comme le Comité d’appui aux activités de promotion de l’alphabétisation (CAPAL) au Tchad, ou le Conseil d’harmonisation des interventions des projets d’alphabétisation (CHIPA), au Sénégal. Des structures capables d’organiser des transferts de fonds de manière efficace ont été mises sur pied, comme le Fonds national d’appui à l’alphabétisation (FNAA), en Côte d’Ivoire, ou le Fonds d’appui à l’alphabétisation et à l’éducation non-formelle (FONAENF), au Burkina Faso. Des Centres nationaux de ressources éducationnelles pour l'éducation non-formelle ont vu le jour au Mali et au Sénégal.


© UNESCO/Glenna Gordon

Des instituts nationaux offrant des services de conseil et d’appui à tous les acteurs du non-formel - y compris des statistiques, cartographie éducative, planification, mesures d’impact socio-économique et culturel, évaluation de la mise en œuvre des politiques – ont vu le jour au Burkina Faso par exemple avec l’Institut National d’Alphabétisation (INA).

Des stratégies novatrices ont été conçues notamment dans les politiques de promotion des langues nationales ou de l’apprentissage auprès de maîtres artisans au Bénin, Mali, Sénégal, Tchad, Togo…

Une multitude d'approches ciblées sont mises en pratique, visant soit les enfants vulnérables âgés de 9-15 ans, soit les jeunes adultes entre 16 et 20 ans, non scolarisés et déscolarisés, soit les adultes. La liste est très longue, mais citons, à titre d'exemples, «Package» (Madagascar), qui s’adresse aux adultes analphabètes et propose une série d’apprentissages et d’appuis, et «Tin Tua» (Burkina Faso) qui s’adresse aux adolescents exclus du système formel et aux adultes, dont les programmes sont orientés vers le renforcement des compétences, l’insertion socio-économique ou l’insertion scolaire, suivant les classes d’âge. Beaucoup de ces programmes ciblent essentiellement les jeunes filles et les femmes, tel le centre multifonctionnel de Missabougou (Mali), qui utilise l’alphabétisation dans le cadre de la lutte contre la pauvreté.

Toujours un défi
Malgré ces progrès indéniables, l’alphabétisation en Afrique occidentale demeure un défi à relever. Rares sont les pays qui sont parvenus à réduire de moitié, avant 2015, le taux d’analphabétisme des adultes qu’ils affichaient en 2000. C’est en République de que le recul de l’analphabétisme a été le plus lent : 1%.

Au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) les taux moyens d’alphabétisation sont de 69% pour les jeunes et de 52% pour les adultes. Au Burkina Faso, Mali, Bénin et Sierra Leone, moins de 60% de la population est alphabétisée.

L’alphabétisation bénéficie de faibles contributions nationales : le colloque de Bamako de 2007 avait recommandé que l’on consacre 3% du budget de l’éducation à l’alphabétisation au moment où les pays affectaient moins de 1%.

Dans le cas du Sénégal, pour honorer les engagements de l’Etat, le ministère de l’Education devra consacrer à l’alphabétisation en moyenne 2,6 milliards de francs CFA (5.200.000 dollars des Etats-Unis) par an, alors qu’elle bénéficie de moins de 750 millions de francs CFA par an.

Quant aux financements extérieurs, ils demeurent insuffisants et non sécurisés. La faiblesse de certains programmes, des problèmes de gestion et le manque d'engagement des Etats ont conduit au retrait progressif à partir des années 2000 de certains des principaux bailleurs : la Banque Mondiale, l'Agence canadienne de développement international, la coopération allemande au développement (GTZ). En Afrique de l’Ouest, le plus grand bailleur de l’alphabétisation reste actuellement la Coopération suisse, notamment au Bénin, Burkina Faso, Mali, Niger et Tchad.

Sur le plan national, les mutations institutionnelles inachevées et l’instabilité institutionnelle constituent sans doute la plus grande menace des objectifs de l’alphabétisation.

Sur le plan international, même si l’alphabétisation a été reconnue comme un facteur-clé du développement il y a un demi-siècle, elle n’est pas toujours perçue dans la pratique comme un droit et comme une condition indispensable à la réalisation des objectifs de développement internationaux.

Amadou Wade Diagne

Amadou Wade Diagne est expert en éducation sénégalais, est membre du Jury international des Prix d’alphabétisation l’UNESCO 2015. Directeur du cabinet AWADIA-SARL, il est à la tête de la revue Réussir l’Education.