Ljiljana Zurovac : médias et vérité

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Ljiljana Zurovac
30 Avril 2016

« Je suis alarmée quand je lis les biographies des candidats pour le Prix que nous recevons chaque année », affirme Ljiljana Zurovac, Présidente du jury indépendant du Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano 2016, remis le 3 mai à Helsinki (Finlande).  « Ces journalistes sont maltraités, torturés, voire tués, pour avoir voulu faire connaître la vérité. » Ljiljana Zurovac, qui dirige le Conseil de presse indépendant en Bosnie-Herzégovine, s’exprime dans cet entretien notamment sur les aspects éthiques du journalisme, la responsabilité des médias et le paysage médiatique en l’Europe du Sud-Est.

Ljiljana Zurovac répond aux questions de Jasmina Šopova

« Khadija Ismayilova mérite pleinement le Prix et je suis heureuse de voir que son courage et son professionnalisme sont reconnus ». C’est avec ces mots que vous avez salué la lauréate 2016 du Prix mondial de la liberté de la presse. Quelles sont selon vous les principales qualités d’un journaliste professionnel ?

Cela fait trois ans que je suis membre du Jury du Prix UNESCO/Guillermo Cano, que j’ai l’honneur de présider pour l’édition 2016 et je dois dire que je suis alarmée quand je lis les biographies de la vingtaine de candidats pour le Prix que nous recevons chaque année. Ils travaillent dans des conditions extrêmement difficiles, ils sont incarcérés, ils écopent de longues années de prison. Ces journalistes sont maltraités, torturés, voire tués, pour avoir voulu faire connaître la vérité.

Cette réalité n'a fait que renforcer ma conviction que nous autres journalistes, qui jouissons de la liberté d’expression, avons beaucoup de chance qu’il nous faut préserver. Même si nous devons faire face à des obstacles, et subir des pressions au quotidien, c’est peu de chose par rapport au sort de nos confrères qui n’ont pas d’accès libre aux sources d’information et qui sont condamnés pour avoir enquêté sur certains sujets.

Dans la région où je vis et travaille, l’Europe du Sud-Est, personne n’ira en prison pour avoir écrit la vérité. D’ailleurs, en Bosnie-Herzégovine, nous avons dépénalisé la diffamation.

Que pensez-vous du paysage médiatique dans votre région ?

Ce qui manque, c’est précisément ce dont je viens de parler : le courage, le professionnalisme et le sens de la responsabilité, mais aussi la curiosité et la passion.

Théoriquement, les journalistes jouissent d’excellentes conditions de travail, mais dans la pratique, nous subissons beaucoup de pressions politiques, ce qui amène un certain nombre d’entre nous à pratiquer l’autocensure. Parfois il est plus commode de passer telle information sous silence et de garder son poste au sein de la rédaction, plutôt que de se casser la tête plus tard.

Les pressions viennent souvent de l’intérieur, car la plupart des rédacteurs-en-chefs doivent se soumettre à l'autorité des propriétaires des médias, qui sont pour leur part très souvent liés à des partis politiques.

Pour chaque journaliste, c’est une question de choix : va-t-il ignorer les principes déontologiques pour satisfaire les exigences du patron ou va-t-il agir selon sa conscience et ses principes éthiques ?


Photo : Célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse à Sarajevo

Les journalistes prêts à accepter des compromis sont-ils majoritaires ou minoritaires ?

Je ne peux pas dire que qu’ils sont majoritaires, mais le phénomène est très présent. Or les compromis consistant à cacher ou à manipuler la vérité sont extrêmement périlleux. A mon sens, les semi-vérités sont plus dangereuses que les contre-vérités.

C’est particulièrement vrai pour les régions comme l’Europe du Sud-Est, et plus particulièrement pour la Bosnie-Herzégovine, qui demeure politiquement très fragile. Les conflits nationalistes n’ont pas tari. C’est encore un baril de poudre. Toute information manipulatrice visant soit l’intérêt soit le préjudice d’une communauté peut causer beaucoup de dégâts.

C’est ce qui est arrivé dans les années 1990. Une guerre des médias avait précédé la véritable guerre en ex-Yougoslavie.

Et le public comment réagit-il ?

Aujourd’hui, nous ne sommes plus confinés à une chaine de radio-télévision centrale avec six grands centres qui correspondait aux six républiques de l’ex-Yougoslavie. La prolifération des sites internet et des réseaux sociaux, ajoutés aux médias classiques audio-visuels et écrits dont le nombre ne cesse d’augmenter, fait que le public est littéralement bombardé d’informations diverses et variées venant de centaines, pour ne pas dire de milliers de sources d’information différentes. C’est tout un art que de parvenir à extraire les informations qui sont valables, c’est-à-dire vraies, ou de savoir choisir une source à laquelle on peut faire confiance.

Je vois qu’une confusion règne au sein du public, qui ne parvient pas toujours à distinguer les sources d’information professionnelles des profils personnels dans les médias sociaux, par exemple.

Des lecteurs nous envoient des plaintes au Conseil de presse indépendant au sujet de propos publiés sur une page personnelle sur Face Book ou sur un site internet sans signature, comme il y en a pléthore chez nous. Ils ne comprennent pas qu’il ne s’agit pas de médias professionnels et que nous ne pouvons pas réagir. Mais en même temps cela montre que le public est attentif à ce qui se publie et sait faire la part entre l’info et l’intox. 


Photo : Enquête sur la presse indépendante à Sarajevo, menée par le Conseil de presse indépendant.

Qu’est-ce que le Conseil de presse indépendant ?

C’est un organe d’autorégulation des médias qui leur permet de contrôler eux-mêmes les standards professionnels et de mieux résister aux pressions politiques. Le Conseil que je dirige depuis douze ans à Sarajevo est le premier de ce genre dans les Balkans et, si je ne me trompe pas, le premier de tous les pays post-communistes. Il a été fondé en 2000.

Il est membre de l’Alliance des Conseils de presse indépendants d’Europe (AIPCE) où adhèrent de nombreux pays, y compris d’autres continents, en tant qu’observateurs. Nous nous réunissons chaque année et cette année, ce sera à Stockholm, car l’autorégulation des médias en Suède célèbre son centième anniversaire ! L’Alliance nous permets d’être en contact les uns avec les autres. Nous nous consultons au quotidien sur de nombreux problèmes que nous rencontrons dans notre travail. L’expérience des autres nous aide à résoudre nos dilemmes.

Quel est le rôle du Conseil ? 

Une des principales missions du Conseil est justement de traiter les plaintes du public sur l’information reçue dans les médias. Ainsi, il permet au public d’améliorer l’information diffusée dans les médias.  

Mais nous essayons de répondre aux besoins du public par d’autres moyens aussi. Il y a quatre ans, nous avons lancé, par exemple, une très belle émission de radio que je produis avec de jeunes reporters à travers la Bosnie-Herzégovine. Dans chaque émission nous nous entretenons aussi bien avec des experts qu’avec des citoyens. L’émission s’appelle Zoom : Votre voix dans les médias.


Photo : Reportage pour Zoom en 2012

Produites par le Conseil, ces émissions sont diffusées sur plusieurs chaînes de radio, privées et publiques dans différentes régions du pays, et elles sont « podcastées » sur leurs sites internet, ce qui leur assure une large diffusion. De plus, nous les postons sur la page Face Book du Conseil. Il y en a plus d’une centaine actuellement. Nous rencontrons de plus en plus de succès et des chaînes de radio nous sollicitent pour obtenir l’autorisation de les diffuser. Nous ne nous laissons pas prier : plus nous multiplions les supports, plus nous augmentons nos chances de faire parvenir notre message au plus grand nombre.

Quels thèmes abordez-vous généralement dans ces émissions ?

Ce sont souvent des thèmes liés à la liberté d’expression, aux droits de l’homme, et à l’autorégulation des médias, etc. Une des questions qui reviennent régulièrement est « Que pensez-vous du discours de la haine dans les médias ? » La réponse est par définition : «  Je ne veux plus en entendre parler. J’en ai assez de la haine. Je veux vivre normalement ».

Et pourtant, ce discours est encore très présent, n’est-ce pas ?

En effet. Et pas seulement dans les médias. Il vient de personnalités publiques aussi. Inévitablement, il touche les gens, d’une façon ou d’une autre. C’est une onde polluante qui peut créer une réaction de révolte (« Pourquoi serais-je obligé d’entendre ça ?! »), mais aussi influencer la façon de penser (« Finalement, il n’a peut-être pas tort, celui-là… »).

La réaction dépend du niveau de conscience du public. Il ne faut pas oublier que les gens portent encore les blessures de la dernière guerre en Bosnie-Herzégovine. Cela fait 20 ans que cette guerre s’est terminée, mais le souvenir est encore vif. On pourrait croire que cette guerre a été si violente que les gens en ont tiré des leçons. Mais le problème, c’est que les gens ne tirent pas toujours les bonnes leçons de telles expériences, car autrement les guerres auraient disparu depuis longtemps de la surface de la Terre.

C’est pourquoi, je ne me lasse pas de répéter que le rôle des journalistes est extrêmement important, aussi bien pour le maintien de la paix dans le pays, que pour la réconciliation dans toute la région. Le journaliste est une personne en qui le public a confiance. Il doit peser chaque mot avant de le prononcer.

Est-ce que le Conseil de presse en Bosnie-Herzégovine forme les journalistes à combattre ce discours ?

Plusieurs types de formation sont dispensés par le Conseil de presse. En 2008, nous avons créé une Ecole d’éthique des médias qui a une double mission : éduquer et créer des réseaux de jeunes journalistes à travers toute la Bosnie-Herzégovine. Nous organisons aussi des ateliers et séminaires.


Photo : Atelier de l'école d'éthique, en décembre 2015.

Avant de diriger le Conseil, j’ai été directrice des programmes de la Haute école de journalisme à Sarajevo, pendant sept ans, et je travaillais parallèlement en tant que journaliste à la radio publique. C’est la première école régionale sur le territoire de l’ex-Yougoslavie, créée à l’issue de la dernière guerre. La formation dure un an et on y enseigne la pratique du journalisme. Parallèlement, j’organisais des ateliers dans six universités dispersées au quatre coins du pays et je me suis rendue compte que d’une ville à une autre, d’une région à une autre, les étudiants ne communiquaient pas du tout entre eux. Ce sont des gens qui ont une vingtaine d’années : ils sont nés durant et après la guerre. Ils vivent dans des environnements xénophobes, isolés les uns des autres.

Forte de cette expérience, il m’a semblé indispensable de créer une formation qui réunirait ces jeunes gens qui s’ignoraient. Dès le début, ça a très bien marché ! Chaque année, nous réunissons environ 50 étudiants pour une formation courte (une semaine), mais très intense et fédératrice d’un esprit de convivialité. Les étudiants sont ravis, d’après les échos qui nous parviennent.

Nous avons aussi fait évoluer les curricula universitaires. On y enseigne désormais le Code de la presse et l’autorégulation des médias, ce qui était impensable auparavant.

De plus, nous sommes en train d’élaborer un projet de cours en ligne qui seront bientôt disponibles sur le site internet du Conseil.

Nos formateurs sont d’excellents spécialistes, venus de la région mais aussi d’Europe, qui interviennent sur des sujets aussi variés que le journalisme d'investigation, les situations de danger, le terrorisme, l’islamisme… autant de sujets d’actualité. On apprend aux jeunes journalistes comment surmonter les difficultés sur le terrain et comment ne pas commettre d’erreur professionnelle. Car il leur faut à la fois être très rapides et rapporter des informations justes, sans créer de panique. La vitesse est l’une des plus grande ennemie du professionnalisme et de l’éthique.

Notre expérience dans le domaine de la formation est très encourageante et je compte beaucoup sur les jeunes pour changer le paysage médiatique dans la région.

Est-ce que ces formations sont payantes ?

Tout est gratuit pour les étudiants. Evidemment cela coûte cher au Conseil. Nos projets sont sponsorisés essentiellement par le ministère des Affaires étrangères de l’Allemagne, l’OCSE et le Conseil de l’Europe.

Avec la Konrad Adeauer Foundation (KAS Media Program South East Europe) nous avons commencé depuis l’an dernier à organiser une Université d’été pour toute la région de l’Europe du Sud-Est. Là aussi, l’expérience est encourageante.


Photo : Université d'été 2015

Comment se déroule la collaboration entre les médias ou les Conseils de presse des pays de la région?

La coopération régionale est d’une très grande importance, car nous partageons quasiment les mêmes problèmes et, pour la plupart, nous vivons dans le même espace linguistique. Bon nombre de nos médias imprimés circulent entre les pays, et les médias audio-visuels sont accessibles de l’autre côté des frontières, sans parler d’internet qui est ouvert à tous.

Comme le Conseil de presse en Bosnie-Herzégovine est le plus ancien de la région, nous avons aidé nos confrères des pays voisins à fonder des organismes analogues, et pas seulement les pays voisin, du reste : j’ai été personnellement impliqué dans un projet qui a abouti l’an dernier à la fondation d’un Conseil de presse au Myanmar et en Mongolie. J’en suis très fière.


La plupart des pays de la région se sont dotés d’un Conseil de presse indépendant. Seul celui de la Croatie n’a pas survécu, mais leur Association des journalistes a fondé un Conseil d’éthique qui, sans avoir les mêmes fonctions, s’avère très utile. Nous sommes tous interconnectés, nous nous sommes déjà réunis à deux reprises, mais la coopération régionale va encore s’intensifier notamment avec un nouveau projet qui vient d’être mis en place par l’UNESCO, en collaboration avec la Commission européenne.

De quel projet s’agit-il ?

C’est un projet pour la responsabilisation des médias en Europe du Sud-Est et la Turquie qui vise à renforcer les standards éthiques et professionnels dans le journalisme. Nous allons le promouvoir à Helsinki, le 2 mai 2016, en marge de l’événement principal organisé à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse 2016. Et déjà en juin prochain nous organisons en Bosnie-Herzégovine le premier master class régional.

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Ljiljana Zurovac dirige depuis 2005 le Conseil de presse indépendant en Bosnie-Herzégovine. Elle est journaliste de radio et spécialiste en autorégulation et en éthique des médias. De 1999 à 2005 elle a été directrice des programmes de la Haute école de journalisme à Sarajevo. Diplômée en littérature comparée et en dramaturgie, elle est également TV scénariste et auteure de pièces de théâtre.