Malek Bensmail : filmer le réel, ça peut déranger, mais ça fait grandir

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Malek Bensmail
29 Avril 2016

Pour marquer la Journée mondiale de la liberté de la presse 2016 , Grand angle tend le micro à un cinéaste, l’Algérien Malek Bensmail, qui a consacré son dernier documentaire au journal indépendant El Watan. Au fil de l’entretien d’autres questions s’imposent : immigration, éducation, émancipation des femmes… autant de sujets indissociables de la notion de démocratie.

Malek Bensmail répond aux questions de Jasmina Šopova

Un quart de siècle après la naissance d'El Watan, ce journal indépendant en Algérie est le sujet de votre dernier film documentaire sorti en salle en janvier 2016. Vous l’avez intitulé Contre-pouvoirs.

Pourquoi ?

La presse ne représente pas un réel contrepouvoir en Algérie, bien qu'une presse indépendante existe depuis les années 1990. La presse libre est un acquis démocratique que de nombreux journalistes ont payé de leur vie durant la « décennie sanglante », autre nom pour la guerre civile en Algérie qui a éclaté en 1991, faisant 200.000 morts et 100.000 disparus. Quelque 120 journalistes algériens ont été assassinés par des extrémistes islamistes entre 1993 et 1998.

J'ai longuement réfléchi sur la façon de faire un documentaire sur la presse algérienne 25 ans plus tard, et j'ai décidé de porter un regard « en biais », en filmant une équipe de journalistes au travail. Ce qui m'intéresse, dans ce film, n'est pas tant la presse en tant que contre-pouvoir, mais plutôt les contrepouvoirs incarnés par les individus. En Algérie, la notion d'individu n'a pas encore fait son chemin. Nous sommes enfermés dans l'idée de collectivité. Nous avons une nation à défendre, un pays à défendre, un dieu à défendre, une langue à défendre… il y a toujours ce chiffre un omniprésent, omnipotent, qui est supposé nous englober tous, alors qu'il y a des personnalités, des intellectuels, des journalistes, des juges, des étudiants… qui vivent dans un espace multiculturel et multilinguistique, qui pensent différemment et qui constituent un ensemble de petits contrepouvoirs nécessaires à une démocratie.


Que fait El-Watan pour préserver son indépendance ? Comment assure-t-il sa survie?

Par la vente du journal – il est tiré à 140.000 exemplaires, au prix de 20 dinars la pièce (environ 20 centimes d'euro) – et par la publicité. Privé de publicité d'Etat depuis 1993, le journal a investi dans une régie publicitaire et dans une régie de distribution, ainsi que dans une imprimerie indépendante qu'il partage avec El-Khabar. De plus, le journal s'est tourné vers la publicité privée, ce qui lui permet de payer la centaine de journalistes et de correspondants qui font partie de la rédaction.

A un moment donné, il y a eu des obstacles même par rapport aux annonceurs privés, ce qui a été catastrophique pour le journal, mais le problème a été surmonté. Cela dit, le journal a connu au moins six interruptions de publication et a fait l'objet de quelque 200 procès, ce qui le fragilise beaucoup sur le plan économique.

J'ai été surpris d'entendre dire Omar Belhouchet, directeur de publication et fondateur du journal, qu'il trouvait ces procès très importants pour le processus démocratique. Si je pensais que c'étaient des expériences pénibles, il estimait pour sa part qu'ils lui permettaient non seulement de défendre les journalistes et les caricaturistes, mais aussi de défendre la notion même de liberté d’expression, qui est par ailleurs inscrite dans la Constitution. Ces procès lui donne l’occasion d'expliquer au tribunal ce qu'est une caricature, ce qu'est l'humour, ce qu'est une chronique, ce qu'est une enquête fouillée, et où sont les freins dans la société qui font que les journalistes sont assujettis au droit de la diffamation, parfois à juste titre d’ailleurs, parce que les institutions - la justice, les commissariats, etc. - ne leur fournissent pas les informations dont ils ont besoin pour travailler. En quelque sorte, il se saisit des procès pour former les jeunes magistrats à la liberté de la presse.

Et les journalistes, sont-ils bien formés ?

El-Watan investit énormément dans la formation des journalistes. Comme il s'agit d'un journal publié en langue française, les journalistes, maquettistes, photographes - tous les corps de métier - sont envoyés à l'étranger, notamment à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, en France, pour affiner leur formation. Les envoyer étudier à l'étranger, c'est améliorer la qualité professionnelle des journalistes, mais c'est aussi ouvrir de nouveaux horizons devant eux.

Mais à quoi bon un journal indépendant, s'il n'a pas d'impact sur la société ?

Même quand elle ne constitue pas un réel contrepouvoir, la presse indépendante réussit à dénoncer les violences invisibles dont on ne parle jamais. Pour reprendre l'exemple de mon pays, l'Algérie passe actuellement pour un pays calme, protégé du terrorisme, mais ce n'est pas pour autant qu'il est à l’abri des humiliations et des manipulations.

El-Watan n'est pas le seul journal qui fait ce travail. Il y en a quelques-uns, dont Le Quotidien d'OranEl-Khabar, Liberté et à une moindre échelle Le Soir d'Algérie, qui sont également dans la résistance et dans le combat. Ce ne sont pas des journaux d'opposition. Leur objectif est de donner des informations justes venant de sources équilibrées.

D'ailleurs, ils ont pour la plupart des sites web où ils publient les articles les plus importants, qui sont accessibles gratuitement à tous, y compris à la diaspora. Cela permet aussi aux rédactions de réagir tout de suite sur une nouvelle urgente, même si le journal est parti sous presse.

Encore une fois, la liberté de la presse est un acquis démocratique et si on le perd, c'est que cette terrible guerre civile qui a ravagé le pays n'aura servi à rien. Il faut continuer à faire des films, à écrire des livres, à publier des journaux indépendants. Il ne faut surtout pas désespérer et abdiquer, convaincus qu'on ne fait que crier dans le désert. Non, il faut laisser son empreinte dans le temps et dans l'histoire.

Vous abordez le sujet de la liberté de la presse déjà en 1996, mais sous une optique humoristique. Dans Algerian TV showvotre premier court-métrage de fiction, réalisé à l'occasion de la première édition de la Journée mondiale de la télévision (21 novembre), il est question de la « liberté d'expression des téléspectateurs » et de journalistes qui partent à leur rencontre en « 4x4 tout terrain vague ».

Dans ce film je voulais montrer ce qui fait la saveur des Algériens : l'humour. Il y a beaucoup de dérision et d'autodérision chez nous, et c'est ce qui nous sauve. En effet, quand le quotidien ressemble à un terrain vague, la liberté d'expression ce n'est pas facile à exercer.

Un autre sujet grave que vous parvenez à dédramatiser grâce à l'humour est l'immigration. Il en est question dans le documentaire Des Vacances malgré tout (2001). C'est l'histoire de deux familles algériennes émigrées en France qui vont passer des vacances dans leur pays d’origine. Je me suis totalement immergé dans le milieu, je suis devenu comme leur cousin et j'ai fait comme un film de vacances.

Mais en réalité, c'est la « condition humaine » qui émerge sur fond de « comédie humaine » dans le film, montrant que l'émigration n'est pas chose facile, que c'est une crise humaine. On voit que l'émigration est totalement perdue aussi bien ici que là-bas, ce qui exacerbe les conflits intergénérationnels entre parents, enfants, cousins... Il y a de vrais clashs entre eux, en raison des différences de points de vue sur la vie, sur la religion, sur la place de la femme…

On pourrait dire que c'est la rencontre de deux malaises : celui des émigrés et celui des Algériens restés chez eux, qui fantasment sur une Europe et une France idéalisées.

Avez-vous songé à faire un film sur la crise migratoire actuelle ?

Oui, je serais tenté de faire un film sur ce sujet, mais sur un autre territoire que l'Europe. Peu de gens savent que l'Algérie reçoit une forte migration subsaharienne, qui est retenue entre ses frontières à la demande de l'Europe. Ces migrants sont donc « bloqués » en Algérie où ils sont confrontés au racisme des populations locales, qui se traduit parfois par des actes d'une violence extrême. L'Europe octroie de l'aide à l'Algérie pour qu'elle ne laisse pas passer ces migrants, mais ne veut pas savoir ce qui s'y passe.

Ce serait peut-être un sujet. A suivre…

Autre sujet qui intéresse particulièrement l'UNESCO : l'éducation. Elle est au cœur de votre documentaire La Chine est encore loin (2008). Pourquoi la Chine, quand il s'agit d'une classe dans une école de Tiffelfel, petit village des Aurès où a commencé la guerre d'Algérie, en novembre 1954. 

Le titre fait référence à une citation du prophète Mahomet : « Rechercher le savoir jusqu'en Chine, s'il le faut ». La Chine est donc une terre symbolique, celle du savoir, celle qu’il faut atteindre au prix de gros efforts. Celle qui est encore loin, vue de l’Algérie.


Juste avant ce film, j’avais tourné un documentaire sur la folie (Aliénations, 2004). J’ai passé trois mois dans un hôpital psychiatrique et j’ai été confronté à de nombreux cas de délires politico-religieux. Je me suis demandé d’où venait cette matière. J’en ai parlé à un psychiatre qui m’a dit : «  c’est une matière que propose la société ».

La question de « ce que propose la société » m’a incité à aller voir comment on formait la jeunesse, quelles idées lui étaient transmises à l’école. Je suis donc allé dans l’école du village où avait débuté la guerre l’Algérie.

C'était une guerre très violente qui a duré sept ans. Grâce à sa victoire, l'Algérie est devenue un mythe et les régimes qui se sont succédé ont beaucoup travaillé à la consolidation de ce mythe. Je ne dis pas que ce n'est pas une bonne chose que de forger le sentiment national au sein de la population et de valoriser son héroïsme. Là où je ne suis pas d'accord, c'est quand cela se fait en total déphasage avec la vie locale, quotidienne. J'ai voulu filmer une Algérie qui travaille tous les jours, qui se bat tous les jours, en-dessous de ce mythe-là.

Et le film montre le fossé qui sépare le mythe de la réalité sociale. Au bout du compte on s’aperçoit que ce que l’on inculque dans la tête des enfants, c’est la haine de l’autre. 

Le film montre aussi que l’éducation coranique aujourd’hui est très éloignée des paroles du prophète. 

L’islamisme politique a fait beaucoup de dégâts qui se font ressentir jusqu’à nos jours, particulièrement dans les zones rurales.

Est-ce aussi la raison pour laquelle une seule femme témoigne dans ce film ? Rachida, la femme de ménage de l’école.

Rachida est éblouissante dans ce qu’elle dit sur la liberté. Elle m’a fait une formidable leçon de liberté !

D’ailleurs, elle est d’un autre village du sud de l’Algérie, d’où elle a dû se sauver parce qu’elle était divorcée et que, par conséquent, elle était considérée comme une prostituée.


Sinon, il était impossible d’interviewer d’autres femmes, alors que dans cette région, les femmes étaient réputées pour leur gestion de l’économie : la fabrication des tapis et l’agriculture étaient entre leurs mains.

Aujourd’hui, elles sont tapies derrière les murs de leurs maisons. Pendant le tournage, nous savions qu’elles étaient là, parce qu’elles nous envoyaient par les enfants des plateaux de nourriture, de gâteaux et de café, mais nous n’en avons pas vu une seule.

Néanmoins, nous avons pu rencontrer une dame assez âgée, qui ne figure pas dans le film. Elle était maquillée et tatouée à l’henné, et elle se moquait bien de la nouvelle vogue islamiste. Mais c’était une exception. Aujourd’hui, à la campagne, les jeunes femmes ne sortent quasiment plus de chez elles, même voilées. Ce sont les hommes qui font le marché. Ca ne s’était jamais vu auparavant !

Les années d’islamisme ont réduit à néant le rôle social traditionnel de la femme, ainsi que tous les acquis liés à son émancipation.

Dans un entretien vous avez déclaré : les plus humbles sont les meilleurs acteurs de leurs vies. Est-ce la raison pour laquelle vous vous êtes orienté quasi exclusivement vers le documentaire ?

Plus que la fiction, le documentaire est capable de contrer le mythe. Pas pour le détruire, mais pour lui donner sa juste place, afin qu’il n’écrase pas la société. Si vous ne filmez pas votre réel, comment ferez-vous pour vous regarder ? D'où viendraient vos inspirations ? D'où viendraient vos rêves ? D’ailleurs - faut-il le rappeler ? - le cinéma est né du documentaire. Souvenons-nous des frères Lumière.

Une des premières questions que m'ont posée les cinéastes russes, lorsque je suis allé faire mes études aux Studios Lenfilm, à Sant Petersburg, c'était : « Avez-vous une cinématographie documentaire, en Algérie ? » Ma réponse était : « oui, mais… » En effet, nous avions des films dits documentaires, mais c'étaient des films de propagande diffusés à la télévision, sur la révolution agraire, sur la condition de la femme, etc.

Grâce à mes professeurs en Russie j'ai compris que le film documentaire déterminait l'imaginaire collectif. C’est ce réel là qui nourrit la fiction et qui tend à la société un vrai miroir qui lui permet de grandir.

Nous n’avons pas encore grandi, en Algérie, nous vivons à l’ombre de nos pères qui ont fait la guerre d’Algérie, qui se sont battus, qui sont morts pour l’indépendance du pays, pour l’avenir de leurs enfants. Ces enfants, ce sommes nous, les Algériens d’aujourd’hui.

Pour grandir, il nous faut observer notre société à la manière ethnographique, la décrypter, analyser toutes ses facettes. C’est ce que je fais. Je sais que filmer le réel, ça peut déranger, mais je sais aussi que ça fait grandir.

Je ne fais pas des films pour faire des films. Je fais des films pour créer une « mémoire contemporaine ».


Alors que nous étions en plein dans la « décennie noire », en Algérie, j'ai pris le parti du réel. Et je poursuis dans cette voie. Mon idée est de faire tous les ans, ou tous les deux ans, un film sur les gens en Algérie, sur les institutions, sur des sujets importants qui permettront par la suite de mieux comprendre comment un pays se construit dans le temps.

Depuis les années 1990, mes films montrent ce laboratoire qu’est l’Algérie qui se cherche, ses avancées, ses reculs, ses questionnements… Ce n'est pas en claquant les doigts qu'on accède à la démocratie. Ni avec des fusils, du reste.

Et si vous vous tourniez vers la fiction ?

Ce n’est pas exclu, mais dans ce cas, je tournerais mon film à la manière d’un documentaire. Je n’engagerais pas d’acteurs, je ferais jouer des gens ordinaires, pour rester au plus près de la réalité.

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Malek Bensmail, cinéaste algérien, s’est consacré à la réalisation de documentaires, depuis les années 1990, alors que son pays traversait la « décennie sanglante ». Applaudis par la critique, ses films ont reçu des prix dans de nombreux festivals, tels que le Grand Prix du Dokfilmfestival de Munich et le Prix du Jury au Festival des 3 Continents, pour La Chine est encore loin, ainsi que le Library Award au Festival du Cinéma du Réel et le Prix Magnolia au Festival de Shanghaï, pour Aliénations.

 

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Plus d'informations sur Malek Bensmail

Lisez un entretien de Malek Bensmail à propos de "La Chine est encore loin

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