Quel impact pour la politique du livre de l'UNESCO? Points de vue de Céline Giton

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Céline Giton
© Jean-Paul Dekiss
16 Novembre 2015

Dès sa création, en 1945, l'UNESCO inaugure sur la scène internationale ce qu'on appellerait aujourd'hui une « politique mondiale du livre ». Une démarche sans précédant qui a eu « un impact positif évident sur le développement du livre, de la lecture et de l’éducation dans le monde ». Néanmoins, « utiliser le livre pour promouvoir la paix et la sécurité semble une tâche complexe », déclare l'historienne française Céline Giton, qui passe en revue les exploits et les défis majeurs auxquels la politique du livre de l'UNESCO a été confrontée.

La conservation et la protection du patrimoine universel de livres, ainsi que la coopération internationale en matière d'accès aux publications du monde entier sont inscrits dans l'Acte constitutif de l'UNESCO. Cela permet à l'Organisation de lancer, dès sa naissance, ce qu'on pourrait qualifier de « politique mondiale du livre ».

Cette politique découle d’une philosophie qui tend à sacraliser le support écrit. Alors que de nombreux sujets prêtent à controverse à l'UNESCO, le consensus est général sur le rôle bienfaiteur du livre pour l’être humain. Chargé de tous les espoirs, le livre est présenté comme le support culturel et technique indispensable au développement et au bonheur de l’humanité.

Une certaine tradition plutôt « française » conçoit le livre comme émancipateur de l’individu, à qui il apporte connaissance, épanouissement et capacité décuplée de réflexion. Ces qualités en font le support idéal du dialogue et de la compréhension entre les individus et les peuples ; les grands livres, les grands écrivains, participeraient de la définition d’un patrimoine commun à l’humanité.

Un second discours, plus « anglo-saxon », présente quant à lui le livre comme l’outil indispensable à l’éducation des individus et donc au développement économique qui assure le bien-être général, et comme un support pour communiquer l’information.

Le livre, instrument de liberté

Quoi qu'il en soit, les éloges du livre, à l'UNESCO, sont unanimes. Pour René Maheu, Directeur général de l'UNESCO de 1961 à 1974, le livre est « par excellence, l’outil de travail individuel, l’informateur constamment et partout disponible, le compagnon fidèle de la quête personnelle à travers le trésor collectif de savoir et de sagesse que nous ont légué les générations passées » (5 juin 1964). Le philosophe chinois Lin Yutang – premier directeur de la Division des arts et lettres – avait quant à lui publié dès 1937 l’ouvrage L’importance de vivre, dans lequel il compare la lecture à un voyage dans le temps et dans l’espace, une discussion avec les meilleurs causeurs du monde. Quant à Emile Delavenay, du Service des publications de l'UNESCO, il explique en 1974 : « le livre est le grand libérateur de l’humain en l’homme, l’éclair qui établit le contact entre le temps que je vis et les temps historiques, le lieu où je me trouve et un lieu quelconque de l’univers habité » (Pour le livre, UNESCO, 1974).

Etroitement associé dans l’esprit occidental à la notion de « civilisation », le livre apparaît comme un instrument de liberté, véhiculant les connaissances, les pensées, les idées, les symboles et les rêves élaborés par l’humanité. Réputés créer des ponts entre les sociétés humaines, les livres constituent selon Jaime Torres-Bodet, Directeur général de l'UNESCO de 1948 à 1952,  un moyen efficace pour établir les défenses de la paix en créant un climat intellectuel d’amitié et de compréhension internationale. « Si l'UNESCO se propose d’encourager la traduction des œuvres les plus importantes dans un grand nombre de langues », déclare-t-il en novembre 1949, à la réunion du Comité international d’experts pour la traduction des classiques, « c’est que, par son appel à une sensibilité toute mêlée d’intelligence, par les couleurs vibrantes dont elle revêt le sentiment de la solidarité humaine, la littérature est un des plus authentiques facteurs de compréhension universelle qui se puisse trouver ».

L'UNESCO souhaite ainsi mettre en avant l’existence d’un patrimoine universel de livres. Si Goethe avait parlé en son temps de Weltliteratur, ce concept européo-centré est repris de manière plus large après 1945, avec l’idée que la littérature mondiale se compose désormais de l’ensemble des textes produits par l’humanité. L'UNESCO proclame sa volonté de rassembler les « grandes œuvres représentatives du génie des différents peuples », selon l'expression de Jaime Torres-Bodet, sans hiérarchie ou jugement de valeur a priori. Avec cette tentative, elle cherche à définir un patrimoine lui permettant de voir ses idéaux et ses valeurs incarnés dans des figures charismatiques pouvant servir de modèles de référence, afin de faire naître chez les différents peuples le sentiment de partager un héritage commun.

A l'ère du développement

Le livre à l'UNESCO est aussi lié à la question de l’alphabétisation, vue comme une étape importante du développement économique et social. Dans les années 1950 et 1960, à la suite des Nations Unies, l'UNESCO entre dans l’« ère du développement ». Alphabétisation, éducation, livre et bibliothèque vont alors de pair ; la diffusion des livres et la création de bibliothèques accompagnent l’augmentation progressive du nombre de lecteurs dans le monde. L’accès au monde écrit est présenté comme fondamental en termes de développement, tant dans la brochure Alphabétisation et développement que dans un rapport préparé en 1970 pour le Conseil économique et social des Nations Unies. L’alphabétisation est rapidement considérée comme une priorité par les pays en voie de développement. Cette approche économico-sociale du livre, qui participe de l’idéal d’industrialisation prôné par l'Occident, conduit à valoriser plutôt les livres de non-fiction : textes de lecture, manuels scolaires, ouvrages scientifiques et techniques, littérature professionnelle.

Enfin, les livres sont considérés par l'UNESCO comme de formidables outils de communication. La vision étatsunienne, en particulier, considère les livres avant tout comme  un support pour répandre le savoir. Les Etats-Unis encouragent l'UNESCO à considérer la communication comme un champ d’activité légitime ; dès 1945, Archibald McLeish, de la délégation américaine, demande à l'UNESCO d'inclure les medias de masse dans ses activités. Alors que la communication devient un enjeu crucial du monde moderne, cet intérêt se reflète dans différents projets. Le lancement d’un Centre international d’échanges littéraires, la collecte d’informations concernant le livre, l’harmonisation des statistiques, l’uniformisation des normes bibliographiques, l’adoption à grande échelle de la classification Dewey (créé en 1876, ce mode de classement des livres et documents est aujourd'hui le plus répandu dans le monde), participent d’un double mouvement de rassemblement de l’information au sein de réseaux planétaires et de rediffusion de cette information dans le monde. Dans ce sens, le livre n’est pas valorisé pour sa dimension esthétique, émotionnelle et patrimoniale, mais essentiellement en tant que support de communication.

Armes de diffusion massive


Ces différentes visions du livre sont souvent entremêlées et utilisées pour expliquer et légitimer le choix des projets de l’Organisation. Ceux-ci, dans le domaine du livre, explorent quatre directions principales : l’action normative, la préservation et la mise en valeur du patrimoine littéraire mondial, la professionnalisation du monde du livre et la promotion directe du livre et de la lecture. De l’ensemble des instruments normatifs adoptés jusqu’en 1974, cinq concernent l’écrit : 

  • l’Accord en vue de la suppression des droits de douane pour l’importation de matériel de caractère éducatif, scientifique et culturel, dit « Accord de Florence » (1950);
  • la Convention universelle sur le droit d’auteur (1955) ;
  • la Convention concernant les échanges internationaux de publications (adoptée en 1958) ;
  • la Recommandation sur la normalisation internationale des statistiques de l’édition de livres et de périodiques (1964) ;
  • la Recommandation sur les statistiques relatives aux bibliothèques (1970). 

L’Accord de Florence adopté en 1950, est révisé en novembre 1976, et l’adoption du « Protocole de Nairobi »  l'élargit aux nouveaux supports technologiques. Le protocole prend aussi en compte certaines demandes des pays en voie de développement, par exemple le fait que les livres pour les établissements de l’enseignement supérieur exonérés de taxes doivent avoir été explicitement recommandés par les institutions concernées dans ces pays. D’un autre côté, en affirmant que l’exemption de taxe est étendue à tous les livres et n’est plus limité aux matériels éducatifs, scientifiques et culturels, le protocole contribue à accentuer l’inégalité du flux de livres entre pays occidentaux et non-occidentaux.


Signature par l'Allemagne de la Convention du Droit d'auteur, le 3 juin 1955. © UNESCO

Quant à la Convention universelle sur le droit d’auteur, entrée en application en 1955 et révisée en 1971, elle résulte largement des négociations diplomatiques entreprises dans l’entre-deux-guerres avec l’objectif de rapprocher les systèmes de droit d’auteur en Amérique et en Europe. Au départ, la convention reflète surtout les intérêts des pays occidentaux producteurs de livres, mais les pays africains et plusieurs fonctionnaires de l'UNESCO jouent par la suite un rôle crucial pour démocratiser l’accès aux livres dans les pays en développement, notamment à travers une réunion régionale qui se tient à Brazzaville en 1963. Suite à ces efforts, la Convention est en effet révisée afin de mieux prendre en compte les intérêts éducatifs des pays en développement, importateurs de livres.

Dans le domaine du patrimoine littéraire, les programmes menés par l'UNESCO concernent l’inventaire et le microfilmage de documents et de manuscrits anciens, la collecte des traditions orales africaines, la publication d’articles, d’ouvrages et de revues sur le sujet, la mise en place d’expositions, la publication d'œuvres dans le cadre de la Collection d’œuvres représentatives et la commémoration de grands écrivains. L'UNESCO met sur pied un Service mobile de microfilm qui, entre 1956 et 1961, photographie un million de pages dans huit pays d’Amérique latine. 

Dans le domaine des manuscrits anciens, le projet-phare, mené de 1960 à 1984 en Égypte, consiste à répertorier, déchiffrer et publier en fac-similé les manuscrits coptes de la « Bibliothèque gnostique de Nag Hammadi ». En ce qui concerne le patrimoine oral, l'UNESCO contribue à la transcription par écrit de plusieurs langues africaines entre 1963 et 1968, et mène entre 1964 et 1974 un vaste programme de collecte des traditions orales africaines dans le cadre du projet d’Histoire générale de l’Afrique, participant à la création en 1968 d’un Centre régional de documentation pour la tradition orale à Niamey.

La Collection d’œuvres représentatives apparaît quant à elle comme le projet phare de la Division des arts et lettres ; entre 1948 et 1994, elle accueille 866 œuvres de la littérature mondiale, issues de 91 langues. Il s’agit d’« encourager la traduction, la publication et la diffusion dans les grandes langues véhiculaires – anglais, français, espagnol et arabe – de textes significatifs du point de vue littéraire et culturel, bien que peu connus au-delà des frontières nationales ou du cadre linguistique d’origine  ». 

Mais si la collection contribue à faire connaître à l'échelle mondiale des écrivains comme le Japonais Yasunari Kawabata (publié dans la collection dans les années 1950 et prix Nobel de littérature en 1968), elle touche plutôt une élite restreinte, occidentale ou occidentalisée, sans parvenir à atteindre le grand public – d’autant qu'elle n’est pas publiée directement par l'UNESCO faute de moyens financiers, ce qui nuit à sa portée symbolique et à son impact.


(Le programme "Commémoration des grands hommes" a été lancé par l'UNESCO en 1946)

L'UNESCO lance également un programme de « commémoration des grands hommes », mettant en avant des artistes, écrivains, intellectuels, éducateurs et scientifiques du monde entier. Entre 1946 et 1965, une douzaine d’écrivains sont célébrés : Goethe, Pouchkine, Edgar Poe, Balzac, Confucius, Mickiewicz, Cholem Aleichem, Tchekhov, Tagore et Shakespeare. L’absence d’écrivains originaires d’Amérique latine, d’Afrique et du monde arabe relève de raisons complexes, historiques mais aussi idéologiques et culturelles, ces États ayant souvent privilégié des personnalités d'éducateurs, de philosophes ou de scientifiques. De plus, l’opposition de certains États à ce programme (surtout des États-Unis) et l’absence de budget ne permettent pas de donner corps à un panthéon de la littérature universelle. En réalité, cet échec relève surtout d’un profond désaccord idéologique entre les États sur l’existence d’un héritage littéraire « commun » et sur la place et le rôle assignés aux écrivains dans la société. (Voir "Anniversaires célébrés par les Etats membres").


(Le programme Tagore, Neruda, Césaire e été lancé par l'Unesco, en 2011.)

Un troisième axe d’intervention consiste à favoriser la professionnalisation du monde du livre, en créant ou en soutenant écoles et centres de formation, en accordant des bourses et en organisant des stages et séminaires pour les bibliothécaires, écrivains, traducteurs, libraires et éditeurs. A travers ses études et enquêtes, l’organisation joue aussi le rôle d’un centre de ressources, et ses publications contribuent à une meilleure connaissance de la situation du livre dans le monde. Le soutien financier accordé aux réseaux de professionnels (FIAB, FID…), la création de structures « modèles », la promotion de méthodes et de normes modernes sur le modèle occidental, la publication d’ouvrages, de périodiques et de films à destination des professionnels, contribuent à la formation des professionnels du livre ainsi qu’à l’émergence d’un véritable esprit de corps. Avec la création de comités consultatifs internationaux, l'UNESCO encourage enfin la collaboration entre professionnels ; l’organisation contribue en particulier à rapprocher les bibliothécaires et les documentalistes, et l’organisation de l’Année internationale du livre en 1972 permet de renforcer les contacts et les collaborations entre les différentes branches de la chaîne du livre.

En ce qui concerne la promotion directe du livre et de la lecture, l'UNESCO mène trois types d’activités.

Elle favorise la circulation des livres dans le monde à travers des programmes de don de livres, l’encouragement aux échanges internationaux de publications et à la création de centres du livre, et tente, avec un certain succès, de rééquilibrer les flux internationaux de livres, en particulier avec son système de « bons de livres » (pour lequel elle dépense 9 millions de dollars). Le succès de ce programme demeure toutefois mitigé, surtout à cause de l’attitude défavorable des États-Unis, qui le voie comme un projet concurrençant leurs propres programmes de collectes et de redistribution de livres à travers le monde.

Ensuite, l'UNESCO encourage la lecture à travers deux programmes. Les bibliothèques constituent un axe d’intervention important, reflétant l’importance accordée à la bibliothèque dans les sociétés anglo-saxonnes. Influencée par les activités du British Council et de la fondation Carnegie, l'UNESCO accorde des aides, des bourses et des livres à de nombreuses bibliothèques et crée des bibliothèques publiques pilotes à Delhi, Bogota, Enugu et Dakar. La réorganisation administrative interne en 1967 et l’organisation d’une série de conférences régionales sur la planification des services de bibliothèques et de documentation marquent un tournant dans ce domaine ; la thématique des bibliothèques est désormais englobée dans une réflexion plus large concernant l’information et la documentation scientifique et technique.

A partir de 1955, l'UNESCO lance aussi un programme de « Textes de lecture » pour l’Asie du sud-est, avec l’idée de produire et de diffuser des textes en langues locales pour les populations nouvellement alphabétisées. Ce projet prend son essor avec la création en 1958 d’un Centre régional à Karachi ; jusqu’en 1967, ce dernier aide à la réalisation de plus de 500 publications, au contenu scientifique et pratique, en 22 langues. 

Enfin, l'UNESCO encourage la réflexion autour du livre et de sa promotion, en organisant des colloques et des conférences d’intellectuels, en encourageant ses États-membres à lancer des politiques nationales du livre, en créant des centres régionaux de promotion du livre et en lançant, en 1972, la manifestation symbolique que constitue l’Année internationale du livre.


(Réunion, en novembre 1970, sur l'organisation de l'Année internationale du livre 1972. © UNESCO)

Difficultés…

Une fois ce panorama esquissé, il reste à se demander quel a été l’impact de la politique du livre de l'UNESCO, en particulier sur les esprits des hommes et sur la paix. Répondre à cette question est un exercice compliqué.

En effet, si la politique l'UNESCO a eu un impact positif évident sur le développement du livre, de la lecture et de l’éducation dans le monde, ses effets sur la promotion de la paix sont plus complexes à estimer.

La charte des Nations Unies fait référence à la coopération culturelle comme un outil de compréhension mutuelle, et en charge particulièrement l'UNESCO, avec l’idée sous-jacente que la paix doit être fondée « sur la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité ». Toutefois, utiliser le livre pour promouvoir la paix et la sécurité semble une tâche complexe, surtout dans une organisation culturellement et idéologiquement très hétérogène. Alors que les pays occidentaux donnent la préférence aux activités intellectuelles et à la circulation des connaissances, les pays en développement demandent à l'UNESCO de s’occuper des problèmes de pauvreté et d’illettrisme, à travers l’éducation et l’assistance technique.

En 1949, Jaime Torres Bodet estime qu’afin de servir la cause de la paix, l'UNESCO doit se concentrer sur les besoins concrets de l’humanité, et non apparaître comme une sorte d’académie intellectuelle prêchant les vertus d’un pacifisme théorique. Cette manière indirecte de contribuer à la paix en vient à occuper finalement une part centrale des programmes de l'UNESCO.

L’idéal de compréhension mutuelle entre les peuples remplace désormais l’idéal aristocratique des échanges intellectuels entre les élites, et ce, d’autant plus que la culture devient accessible à tous. Mais si l'UNESCO encourage la « compréhension mutuelle », elle ne peut prouver scientifiquement par quel processus une meilleure compréhension objective et intellectuelle des autres conduirait naturellement à des relations de paix et de collaboration avec eux.

Comme l’écrivain français Pascal Bruckner le souligne dans son article « Faut-il être cosmopolite ? », Esprit 12 (Décembre 1992), « il n’y a jamais passage obligé de l’œuvre à la vie. Je puis tout en lisant oublier mes préjugés, communier avec l’univers d’un écrivain chinois ou sud-américain, me sentir de plain-pied avec une autre époque, d’autres mœurs, cela ne change en rien mon ouverture d’esprit dès lors que j’abandonne l’espace littéraire ». Du reste, pour ce qui est de l'espace littéraire, le sociologue français Gaston Bouthoul relève dans son livre La paix (PUF, 1974), que « même la poésie populaire chante les faits d’armes et les héros qui les accomplissent, beaucoup plus fréquemment que la paix ».

… et succès


(Cameroun, 1963 © UNESCO/Paul Almasy)

Toutefois, le livre connaît des mutations considérables au XXe siècle, tant du point de vue de la forme, du contenu que de son usage social, éducatif et récréatif, et l’évolution de la politique de l'UNESCO entre les années 1950 et les années 1970 montre que l’Organisation accompagne ce phénomène, dont elle devient même progressivement, par différents aspects, une sorte de porte-parole.

A l’échelle mondiale, en tant que support imprimé moderne, véhicule d’idées, de culture et d’imaginaire, le livre est approprié, détourné, utilisé par les non-Occidentaux. Par un processus d’acculturation et de réappropriation, un grand nombre de pays de culture traditionnelle non écrite, aux populations de plus en plus alphabétisées, voient fleurir écrivains et livres témoignant de leur existence – et de leur résistance – littéraire. La deuxième moitié du XXe siècle est ainsi le témoin de l’émergence de nouveaux pôles d’excellence, comme en témoigne l’ouverture du prix Nobel de littérature sur le monde à partir des années 1960.

Avec les mouvements de décolonisation et la découverte des principes démocratiques, les pays anciennement colonisés dénoncent certaines pratiques impérialistes liées au livre, tels les programmes de don de livres ou l’imposition de pratiques bibliothéconomiques non adaptées, et réclament une adaptation des règles du droit d’auteur pour tenir compte de leurs besoins éducatifs. Ces revendications rejoignent plus largement une certaine remise en cause de la suprématie de l’écrit imposée par les Occidentaux. Des voix s’élèvent pour revendiquer l’oralité comme importante source historique et culturelle et pour prôner un rééquilibrage entre écrit et oral. 

En guise de conclusion

La politique du livre de l'UNESCO a eu de nombreux aspects positifs : des bibliothèques ont été créées, des milliers de gens ont été alphabétisés dans le monde, la circulation des livres s’est améliorée, de nombreux professionnels du livre ont été formés, des archives et des manuscrits précieux ont été microfilmés et sauvés, etc. Pour l'historien et journaliste Michael Keresztesi « l'UNESCO est parvenue à standardiser de nombreux domaines professionnels, comme les statistiques, la description bibliographique ou la terminologie » (The contribution of UNESCO to library education and training, University of Michigan, 1977). Dans son ouvrage The Uses of Literacy (1957), l'intellectuel britannique Richard Hoggart évoque de son côté l’intérêt des campagnes d’alphabétisation et conclut qu’« en dépit de ses échecs invraisemblables, baroques et déconcertants, l'UNESCO demeure l’une des institutions les plus porteuses d’espoir qui ait été créée durant ce siècle ambigu ».

En participant à la diffusion du livre dans le monde, l'UNESCO a aussi contribué à  en faire un instrument d’émancipation, un support pour dénoncer l’ethnocentrisme occidental, un moyen de partager les imaginations et de perpétuer les littératures orales.

Sa politique du livre a eu, par conséquent, des résultats relativement différents des objectifs officiels concernant la paix et la stabilité. Au contraire, elle a, dans un sens, contribué à encourager la démocratie et l’émancipation individuelle grâce aux livres.

Pour conclure, la politique du livre illustre bien les difficultés et les ambigüités de l'UNESCO dans son ensemble. Elle montre que, même lorsque les actions sont basées sur des idéaux nobles et humanistes, la multiplicité des acteurs, des cultures et des défis, reflétant la diversité de l’humanité, rend très difficile la mise en place d’une politique mondiale dans quelque domaine que ce soit.

Malgré tout, cette politique a permis à l’organisation d’afficher une opposition symbolique aux impérialismes culturels et linguistiques exprimés, durant la même période, par les grandes puissances et les grandes fondations américaines, et elle a contribué à répandre le livre dans le monde, à mettre en valeur les littératures non occidentales et le patrimoine oral et, plus généralement, à constituer un support pour la reconnaissance de la diversité culturelle, littéraire et linguistique de l’humanité. 

Céline Giton a participé au colloque « Faire la différence : soixante-dix ans d'actions de l'UNESCO » qui s'est tenu au siège de l'Organisation, les  28 et 29 octobre 2015. Elle est intervenue sur le thème « Des armes de diffusion massive l’impact de la politique du livre de l'UNESCO dans le monde », dont cet article a été extrait. L'intégralité de son étude sera publiée, en février 2016, dans le livre A History of UNESCO: Global Actions and Impacts, édité par Poul Duedahl, fruit du projet Global History of UNESCO, sponsorisé depuis 2013 par le Conseil danois pour la recherche indépendante.