Qui décide de ce que je suis? - un témoignage de Faiza Ambah

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© Faiza Ambah
17 Septembre 2015

« Nous sommes des individus et non un assemblage de stéréotypes », estime Faiza Ambah. « Il est dangereux et déshumanisant de diviser le monde en deux catégories - nous et les autres - quel que soit le côté où l'on se place. Cela simplifie la tâche de tuer des gens ». La réalisatrice saoudienne expose ici des raisons qui l'ont incitée à tourner le film Mariam, projeté à l'UNESCO le 22 septembre, dans le cadre de la célébration de la Journée internationale de la paix 2015.

Je suis née aux Etats-Unis de parents originaires de la Mecque, en Arabie Saoudite. Les questions d’identité et d’appartenance m’ont toujours passionnée. Suis-je une Américaine à cause de mon passeport, de mon éducation, de mon tempérament ? Ou suis-je une Arabe à cause de mes parents ? Comment ces choses se décident-elles ? Et qui les décide ?

Pendant les années où j’ai exercé le métier de journaliste en Arabie Saoudite, j’ai été obligée de m’habiller selon le code strict en vigueur pour les femmes et j’ai dû, bien entendu, avoir la tête couverte. Malgré mes manières américaines et ma façon de parler l’anglais, j'ai constaté que mes confrères occidentaux ne pouvaient s’empêcher de me cataloguer dans la catégorie des femmes voilées. Ce que je disais, la façon dont je travaillais, les opinions que j'énonçais – tout était transformé dans leurs esprits par mon apparence vestimentaire. Ils ne m’écoutaient pas, j'en suis convaincue, ils écoutaient ce qu’ils voyaient.

Lors de ma première expérience de ce genre, j'ai eu la sensation de devenir invisible. Profondément troublée, j'ai même ressenti de la peur. Pour les Occidentaux qui étaient en face de moi, je n’étais pas l’une des leurs, je faisais partie d’une masse indistincte, d'un ensemble uniforme de femmes voilées, soumises, contraintes, et qu’ils imaginaient de toutes les façons peu enclines à la rébellion : des victimes presque consentantes.

En 2011, après sept années passées en Arabie Saoudite, je suis venue m’installer en France, en partie pour retrouver ma liberté de ne plus porter le foulard. Mon histoire personnelle me fait poser sur les femmes voilées en Occident un regard bien différent de celui de la plupart de mes amis Français qui – comme mes collègues journalistes jadis - les catégorisent sans ciller, persuadés qu’un morceau de tissu raconte tout de leur individualité. Si en Arabie Saoudite le foulard est obligatoire, en France, certaines femmes se battent pour avoir le droit de le porter.

Une loi passée en 2004 a banni les symboles religieux de l’enceinte des écoles françaises. A l’époque je me suis demandé ce que pouvaient ressentir les filles qui devaient choisir entre l’école et le foulard. Plus tard, après trois années passées en France, j’ai ressenti le besoin d’imaginer l’histoire de l’une d’entre elles.

Une interrogation
L’histoire de Mariam fait écho à mon enfance. Je venais d'être scolarisée au primaire dans une école américaine en Arabie Saoudite, que seuls les ressortissants américains avaient le droit de fréquenter. C'était mon cas, puisque je suis née aux Etats-Unis. Un jour, l'institutrice m'a demandé de me lever et m'a présentée à la classe comme Américaine. J'ai répondu que j’étais Arabe. Elle m’a rétorqué que si je n’étais pas Américaine je n’aurais pas pu fréquenter cette école et m’a ordonné de me rasseoir. Je devais donc choisir. Si j’étais Américaine, je ne pouvais pas être Arabe ? C'est une interrogation qui me poursuit depuis.

Mariam est elle-même tiraillée par des discours conflictuels. Qui est-elle ? Elle est écartelée entre deux cultures ; on la force à choisir l’une contre l’autre. Son histoire est une histoire sur la douleur provoquée par le rejet. Mariam décidera finalement de refuser que le monde alentour la catégorise pour la mettre dans une boîte bien étiquetée. C'est le point de départ de la revendication de son individualité.

Deux fois dans ma vie, j’ai songé à porter volontairement le hijab. La première fois, c’était à l’âge de 13 ans. J’étais alors impressionnée par une enseignante musulmane de mon école. Elle dégageait une sérénité qui me séduisait, moi qui grandissais dans un foyer laïc où jamais on ne nous avait appris à prier. Je me suis alors évertuée à apprendre la pratique religieuse, avec l’aide de cette enseignante, mais cela n’a duré que quelques semaines. Je me suis vite lassée.

La seconde fois, j’étais adulte. Je travaillais comme correspondante en Arabie Saoudite pour le Christian Science Monitor. La rédaction m’avait demandé un jour de couvrir le hajj, le pèlerinage à la Mecque. Cette expérience a duré quatre jours. J’ai ressenti quelque chose d’inédit pour moi dans ces campements de la Mecque et de Mina, parmi deux millions de pèlerins. Un sentiment puissant de sécurité que je voulais retenir, le sentiment d’être sous le regard de Dieu. Sur la route de retour pour Jeddah, où j’habitais, je me suis surprise à jouer avec l’idée de porter volontairement le voile.

Ces deux moments de ma vie m’ont amenée à être particulièrement sensible à la loi française de 2004 interdisant dans les écoles les symboles qui manifestent ostensiblement une appartenance religieuse. Je me suis demandé : et si j'avais été directement concernée ? Qu’aurais-je fait ?

Dix ans plus tard, la préparation du tournage de Mariam m'a permis de croiser le chemin de proviseurs, principaux, collégiens, éducateurs et élus. La question du voile n’a jamais été autant d’actualité, m'ont-ils dit.

Un film sur l’adolescence
L’histoire du film est celle de Mariam, 16 ans, née en France de parents venus d'Afrique du Nord. L'adolescente est confrontée à l’application de la nouvelle loi au moment même où elle a son premier coup de foudre pour Karim, un garçon de son collège. Ces deux événements la frappent à l’âge où on est le plus vulnérable. Les sens de Mariam sont exacerbés, ses émotions, intenses. Tel un oisillon qui vient d’apprendre à voler, elle commence à peine à forger sa confiance en soi.

Mariam est un film sur l’adolescence, sur l'innocence et la naïveté d'une jeune fille qui se heurte au premier choix difficile de sa vie. La mise en scène et la caméra privilégient son point de vue à elle, de même que les lumières et les couleurs des décors correspondent à ses états intérieurs. La palette d’oranges doux et de jaunes éclatants du début du film s'estompe au fur et à mesure que Mariam mûrit.

Mariam n'est pas un film sur le foulard. C'est un film sur une jeune fille et un foulard. Généraliser peut s'avérer un exercice périlleux, parce qu'il est déshumanisant. Il jette dans une grande boîte, sans distinction, toutes les femmes qui portent le foulard. Or, il y a autant d'histoires individuelles qu'il y a de foulards dans le monde.

Nous sommes des individus et non un assemblage de stéréotypes. Il est dangereux de diviser le monde en deux catégories - nous et les autres - quel que soit le côté où l'on se place. Cela simplifie la tâche de tuer des gens.

Mariam a décidé de porter le foulard. Soit ! Du moment que c'est elle qui décide de ses actes. Qu'elle porte le bikini ou le foulard, c'est à elle de donner un sens à ses vêtements. Je suis lasse de ces sociétés qui décident pour les femmes ce que le mot liberté doit signifier pour elles.

Je ne juge pas Mariam, je la comprends. Mon souhait est que les spectateurs en fassent autant à l'égard de mon film.

Faiza Ambah, réalisatrice saoudienne 

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Faiza Ambah est une pionnière du journalisme féminin en Arabie Saoudite. Ayant débuté à Arab News, elle a été correspondante pour Associated Press, le Christian Science Monitor et le Washington Post, avant de décider de se consacrer au cinéma en 2009.

Son film Mariam est projeté à l'UNESCO, mardi 22 septembre 2015, Salle XI, à 18h30, dans le cadre de la célébration de la Journée internationale de la paix (21 septembre) et de la Décennie internationale du rapprochement des cultures (2013-2022).

La projection du film est suivie d'un débat avec Faiza AmbahJérôme Bleitrach, le producteur, Jocelyne Dakhlia, historienne et anthropologue, et Malika Mansouri, psychologue et psychanalyste.