La recherche en première ligne dans la course mondiale à la croissance durable, d’après un Rapport de l’UNESCO

Paris, 10 novembre- La plupart des pays, quels que soient leurs niveaux de revenus, misent désormais sur la recherche et l’innovation pour stimuler leur croissance économique durable et favoriser leur développement. C’est ce qui ressort du Rapport de l’UNESCO sur la science, vers 2030 qui sera présenté le 10 novembre au siège de l’UNESCO, à l’occasion de la Journée mondiale de la science.

« Au lendemain de l’adoption des Objectifs de développement durable d’ici 2030 par l’Assemblée générale des Nations Unies, le Rapport de l’UNESCO sur la science montre bien que la recherche est à la fois un accélérateur de développement économique, et un élément déterminant dans l’édification de sociétés plus durables et plus respectueuses de la planète », a déclaré la Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova.

Premier enseignement du Rapport : malgré la crise économique de 2008 qui a frappé les économies des pays industrialisés, les dépenses intérieures brutes en recherche et développement (R&D) dans le monde ont progressé de 31 % entre 2007 et 2013. Elles s’élevaient à 1478 milliards de dollars en 2013, contre 1132 en 2007, soit une hausse plus rapide que le Produit intérieur brut (PIB) mondial pendant la même période (20%).

Les États-Unis occupent la première place avec 28%, suivis par la Chine (20%) – désormais devant l’Union européenne (19%) - et le Japon (10%). Le reste du monde représente 67% de la population mondiale mais seulement 23% des dépenses en R&D. Il est à noter que l’effort consenti par des pays comme le Brésil, l’Inde ou la Turquie augmente à un rythme rapide.

Recul des investissements publics

L’augmentation des dépenses en R&D doit beaucoup aux investissements du secteur privé qui ont compensé le gel ou le recul des dépenses publiques dans un certain nombre de pays industrialisés comme l’Italie, le Royaume-Uni ou la France. Cette tendance est particulièrement notable au Canada (dont la part mondiale a reculé entre 2007 et 2013, passant de 2,1% à 1,5%) et en Australie, où des coupes significatives ont été effectuées dans les budgets de la recherche et l’accent mis sur les sciences appliquées au détriment de la recherche fondamentale.

Or, soulignent les auteurs du Rapport, la recherche fondamentale ne génère pas seulement de la connaissance mais contribue aussi à la qualité de l’enseignement supérieur. A terme, de tels arbitrages peuvent également affecter le rythme de diffusion de la connaissance. Ainsi la Révolution verte, qui a permis d’augmenter de façon considérable la production agricole dans le monde à partir des années 1950, dépendait presque exclusivement de la recherche réalisée par des laboratoires et des universités publiques. Le problème se pose très différemment aujourd’hui avec le progrès des sciences génétiques et des biotechnologies, qui est largement le fait de firmes privées beaucoup plus protectrices de leurs connaissances.

Si les dépenses en R&D ont progressé globalement malgré la crise, c’est aussi que la recherche et le développement sont désormais identifiés comme un facteur clé de la croissance économique et du développement. De fait, un très grand nombre de pays, quels que soient leurs niveaux de revenus, misent sur la recherche et l’innovation pour se maintenir dans un monde très compétitif ou pour tenter de s’y faire une place.

C’est le cas en Afrique où il est de plus en plus communément admis que le développement d’infrastructures modernes (hôpitaux, réseau ferroviaire, routier...) et la diversification de l’économie passent par un investissement dans les sciences et l’innovation et par la formation de travailleurs qualifiés. Le Kenya a par exemple consacré 0.79% du PIB à la R&D en 2010 contre seulement 0,36% en 2007. Les dépenses en R&D sont également en hausse en Éthiopie, au Ghana, au Malawi, au Mali, au Mozambique ou en Ouganda.

Dans ce contexte marqué par un effort accru en matière de R&D, les technologies liées au développement durable apparaissent comme une nouvelle priorité pour un certain nombre de pays, ce qui va dans le sens des Objectifs du développement durable adoptés par les Nations Unies en septembre. C’est particulièrement vrai en Amérique latine où 19 pays du continent ont adopté des politiques favorables aux énergies renouvelables. L’Uruguay entend ainsi générer 90% de son électricité à partir de sources renouvelables d’ici la fin de 2015. Le Chili et le Mexique ont développé leur parc solaire et éolien de manière significative.

Des projets similaires sont menés dans les États arabes. Le Maroc a ainsi inauguré la plus grande ferme éolienne d’Afrique en 2014 et est en train de développer ce qui pourrait devenir la plus grande ferme solaire d’Afrique. En 2015, l’Arabie saoudite a annoncé le lancement d’un programme de développement de l’énergie solaire.

Plus de chercheurs, plus mobiles

Cet effort en faveur de la recherche trouve aussi une traduction dans les effectifs. Le monde n’a en effet jamais compté autant de chercheurs. Leur nombre, qui s’élève désormais à 7,8 millions, a augmenté de plus de 20% depuis 2007. C’est dans l’Union européenne qu’ils sont le plus nombreux (22% de la part mondiale). Viennent ensuite la Chine (19%) et les États-Unis (16,7%).

On observe parallèlement une très forte augmentation des publications scientifiques, en hausse de 23% depuis 2008. On en recensait pas mois de 1,27 millions en 2014. Dans ce domaine, l’Europe arrive également en tête (34%), suivie par les États-Unis (25%), mais leurs parts respectives sont en léger recul. Le nombre de publications de la Chine a été multiplié pratiquement par deux en cinq ans pour atteindre près de 20% du total mondial, alors qu’elle ne représentait que 5% des publications il y a dix ans. Cela témoigne de la maturité du système de recherche chinois en termes d’investissement, de nombre de chercheurs ou de publications.

Plus nombreux, les scientifiques sont aussi plus mobiles. Malgré le développement d’Internet et la multiplication de plateformes en ligne, les scientifiques, dès le niveau du doctorat, éprouvent le besoin de se déplacer physiquement. Cette mobilité croissante des doctorants influe à son tour sur la mobilité des scientifiques. « Il s’agit peut-être là de l’une des tendances plus importantes de la période actuelle », notent les auteurs du Rapport.

Ce sont les étudiants des États arabes, d’Asie centrale, d’Afrique sub-saharienne et d’Europe de l’ouest qui sont les plus susceptibles d’étudier à l’étranger. L’Europe et de l’Amérique du Nord restent des destinations privilégiées pour les étudiants. Les États-Unis à eux seuls accueillent près de la moitié (49%) des étudiants internationaux inscrits en doctorat dans les sciences ou l’ingénierie. Suivent le Royaume-Uni (9%), la France (7%) et l’Australie (4,6%).

Depuis la crise économique de 2008, l’Europe et l’Amérique du Nord ont perdu de leur attractivité. Le choix des étudiants désireux de s’expatrier s’est élargi. L’Afrique du Sud a accueilli près de 60 000 étudiants étrangers en 2009. Cuba est une des destinations les plus prisées par les étudiants d’Amérique latine, attirant 17 000 étudiants du continent, contre 5000 au Brésil ou 2000 au Chili. Autre exemple : la Malaisie prévoit de devenir la 6e plus importante destination d’accueil des étudiants d’ici 2020. Entre 2007 et 2012, le nombre d’étudiants internationaux y a presque doublé pour atteindre le nombre de 56 000.

Même des pays souffrant de la fuite des cerveaux attirent désormais des chercheurs. Le Soudan a ainsi perdu 3000 chercheurs entre 2002 et 2014 qui sont allés dans les pays voisins où les conditions sont meilleures, notamment en Éthiopie. Mais il est aussi devenu un pays d’accueil pour les étudiants du monde arabe et d’Afrique.

La recherche, un monde encore très masculin

Si les femmes atteignent désormais la parité au niveau du mastère, leur part se réduit au niveau du doctorat avec 43% des diplômés. Le fossé se creuse ensuite puisqu’elles ne représentent plus que 28,4% des chercheurs dans le monde. Elles ont aussi moins accès au financement que les hommes et sont moins bien représentées dans les universités prestigieuses. Elles restent une minorité à occuper des postes à responsabilité, que ce soit au sein des conseils d’administration ou à la tête des universités.

Les régions qui comptent le plus de femmes chercheurs sont l’Europe du Sud-Est (49%), les Caraïbes, l’Asie centrale et l’Amérique latine (44%). Il est à noter que les États arabes comptent 37% de femmes chercheurs, soient plus que dans l’Union européenne (33%).

Certains pays ont mis en place des stratégies pour infléchir cette tendance. C’est le cas de l’Allemagne, qui a introduit en 2013 un quota de 30% de femmes dans les conseils de direction des entreprises. Le Japon, par le système d’attribution de bourses, cherche également à augmenter la place des femmes au sein du personnel enseignant et des chercheurs.

Investir dans la recherche et le développement : des arbitrages difficiles
« Élaborer une politique nationale fructueuse dans le domaine des sciences et de l’innovation est une entreprise très difficile », reconnaissent les auteurs du Rapport en conclusion. Pour y parvenir, il faut en effet agir simultanément sur plusieurs leviers, qu’il s’agisse de l’éducation, de la recherche fondamentale, du développement technologique ou encore de l’investissement privé en R&D. La crise de 2008, qui a asséché les budgets publics dans beaucoup de pays industrialisés, a rendu la tâche encore plus difficile.

Bien que l’effort en R&D ait lieu principalement dans les pays riches, l’innovation se produit désormais dans de très nombreux pays, quel que soit leur niveau de revenu. Une part de l’innovation se produit en effet indépendamment des activités en R&D. Les auteurs du Rapport encouragent donc les décideurs à faire en sorte que les mesures incitatives à destination des entreprises ne soient pas axées seulement sur la recherche et le développement mais ciblent également l’innovation, sous la forme notamment de transferts de technologies, d’achat de machines ou de logiciels, éléments déterminants dans le processus.

Si la plupart des politiques scientifiques prônent un renforcement des liens entre le secteur privé, les universités et les instituts publics de recherches, ces engagements ne sont pas souvent suivis d’effet, observe le Rapport en s’appuyant sur une étude de l’Institut de statistique de l’UNESCO de 2013, portant sur 65 pays. Le Rapport incite les décideurs à établir des stratégies pour tenter d’infléchir cette tendance.

Le Rapport insiste par ailleurs sur l’importance de la bonne gouvernance pour un développement fondé sur l’innovation. La corruption à l’université fait en effet obstacle à la formation de diplômés qualifiés. Elle est aussi  dissuasive pour le secteur privé. Les entreprises n’ont en effet guère intérêt à investir dans la R&D si elles ne peuvent s’appuyer sur un système judiciaire à même de défendre leur propriété intellectuelle.

Le Rapport de l’UNESCO sur la science est rédigé par une équipe d’experts internationaux. Il dresse un état des lieux des tendances observées dans la recherche et développement dans le monde en s’appuyant sur de nombreuses données qualitatives et quantitatives. Structuré en chapitres consacrés aux différentes régions*, il présente aussi des éclairages sur certains pays** et des essais sur des thèmes spécifiques, comme le rôle des savoirs autochtones. Le rapport de l’UNESCO sur la science est publié tous les cinq ans.

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Contact médias :

* Afrique australe, Afrique centrale et de l’Est, Afrique de l’Ouest, Amérique latine, Asie centrale, Asie du Sud, Asie du Sud-Est et Océanie, Etats arabes, pays membres de la Communauté caribéenne (CARICOM), pays riverains du bassin de la mer Noire, Union européenne.

** Brésil, Canada, Chine, Etats-Unis, Fédération de Russie, Inde, Iran, Israël, Japon, Malaisie, République de Corée.

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