Zeinab Badawi : Mon identité « à trait d'union » est un atout

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Zeinab Badawi
© Andrew Aitchison
04 Mars 2016

Pour marquer la Journée internationale de la femme 2016, Grand angle invite la célèbre journaliste et productrice de la BBC, Zeinab Badawi, à parler d'elle, de son travail, de ses convictions et de son engagement à rendre accessible au plus grand nombre ce qu'elle appelle avec humour le secret le mieux gardé de l'UNESCO : L'Histoire générale de l'Afrique.

J'ai toujours dit que l'Histoire générale de l'Afrique (HGA), était le secret le mieux gardé de l'UNESCO parce que pendant de très longues années cet ouvrage colossal n'a pas obtenu la promotion qu'il méritait, de sorte qu'il est resté « caché » jusqu'à aujourd'hui. Je me suis lancée dans la production d'une série de six documentaires, fondée sur l'HGA, et je remercie l'UNESCO de m'avoir accordé sa confiance pour ce projet. Nous avons l'intention d'offrir la série gratuitement aux chaînes de télévision nationales, aux collèges et aux universités africaines.

Je travaille dans les médias depuis 25 ans et je l'ai fait toutes sortes de projets, mais je dois dire honnêtement, la main sur mon cœur, que celui-ci est de loin le plus excitant, le plus intéressant et le plus précieux que j'ai jamais réalisé.

C'est un projet lié à notre héritage qui est unique dans le sens où jamais auparavant, dans l'histoire de la télévision, on n'avait raconté de manière, je l'espère, convaincante et en adoptant une approche systématique, l'histoire de l'Afrique, de sa préhistoire à l'ère moderne, tout en ciblant en particulier les Africains et notamment les jeunes. J'espère vraiment que cette série leur donnera une idée très claire des aspects merveilleux de leur continent, quelle que soit la région d'où ils viennent.

Comment vous y prenez-vous?

Je suis une femme de télévision et outre l'aspect pédagogique que je respecte, bien entendu, je tiens à ce que l'histoire soit traduite en images séduisantes. Ce n'est pas un cours d'histoire illustré. Je veux être sûre que les jeunes la regarderont. Cela ne sert à rien de faire des programmes où chaque case est bien cochée, si personne ne les regarde après.

Je m'efforce à rendre la série amusante et visuellement colorée. Par exemple, si je parle du commerce transsaharien, eh bien, je vais aller trouver un marché aux chameaux, je vais sauter sur un chameau, je vais tomber du chameau... Oui, oui, c'est exactement ce qui m'est arrivé! Et dire que mon arrière-grand-père était un commerçant de chameau.

Pour moi, il s'agit avant tout de raconter l'histoire des gens et non des pierres et des monuments. Bien sûr, nous allons montrer les monuments là où ils sont pertinents, mais partout où nous allons, nous cherchons les traces de ces êtres humains qui ont fait l'histoire de l'Afrique et qui sont mentionnés dans l'HGA, pour les mettre en avant. Cela peut être le roi d'Aksoum Ashama, en Ethiopie, cela peut-être le roi berbère Juba II, au Maroc, qui a épousé la fille de Marc Antoine et Cléopâtre, cela peut être le roi Piye de la dynastie koushite, dans le nord du Soudan, qui a gouverné l'Egypte au 8ème siècle avant notre ère.

Donc, mon approche consiste à aborder l'histoire au moyen de récits sur des personnes qui ont existé.

Collaborez-vous avec des équipes locales?

Je travaille systématiquement avec des équipes de tournage du pays où je me trouve. Ces jeunes cameramen et preneurs de sons sont très impliqués. Ils travaillent très dur et ils sont épuisés, mais ils sont tous reconnaissants parce qu'en écoutant les interviews, en découvrant les lieux, ils apprennent à connaître leur histoire. Certains d'entre eux me disent à la fin : « Je n'avais pas la moindre idée qu'il y avait tant de choses dans mon pays ».

Quelles sont vos principales difficultés pendant le tournage?

L'un des plus gros problèmes est d'obtenir des images d'archives des chaînes de télévision nationales. Ils sont tous très enthousiastes, mais à la fin, vous ne recevez rien. Puis, il y a le problème de langue. Je travaille en anglais, mais la plupart des gens en Afrique occidentale parlent français. En Afrique du Nord, ils parlent surtout l'arabe. Heureusement, mon arabe est meilleur que mon français.

Mais je dirais que le principal problème est le manque de femmes que l'on peut interviewer. Les experts sont dans leur grande majorité des hommes. Alors, je suis constamment à la recherche de quelque femme qui pourrait répondre aux questions, de sorte à corriger ce déséquilibre.

Rencontrez-vous ce problème dans votre travail quotidien à la BBC ?

Partout dans le monde, y compris au Royaume-Uni, le nombre de femmes professeures est faible en comparaison avec celui des hommes professeurs. Et quand vous allez à la recherche d'avis d'experts, vous avez toujours beaucoup plus de chance de tomber sur des hommes que sur des femmes.

Comment voyez-vous la question du genre dans le paysage médiatique d'aujourd'hui?

C'est une question complexe, qui a plusieurs facettes et la réponse dépend du point de vue que vous adoptez : la présence des femmes à l'écran, en tant que présentatrices - le genre de rôle que je tiens -, ou en tant qu'expertes interviewées; le pouvoir réel des femmes dans les médias, derrière les écrans; et la couverture médiatique des sujets sur les femmes.

Pour ce qui est du pouvoir réel des femmes dans les médias, le tableau n'est pas très optimiste, un peu partout dans le monde. Les grands médias restent sous le contrôle des hommes. C'est certainement vrai pour la BBC. Vous y trouverez des femmes à des niveaux inférieurs ou moyens de la direction, mais pas au-delà.

Pour ce qui est de la présence des femmes sur le terrain et à l'écran, je pense que la situation s'est améliorée, mais là aussi, les rôles principaux sont à prédominance masculine.

En ce qui concerne les sujets sur les femmes, il me semble qu'ils sont souvent abordés de manière assez superficielle, en particulier dans les pays où les préjugés sont profondément enracinés.


© UNHCR

En 2011, vous avez animé un Forum des dirigeants à l'UNESCO et à cette occasion vous avez dit que l'éducation des filles était une « affaire familiale ».

Dans un sens, oui, elle l'est. Je parlais de mon arrière-grand-père Cheikh Babiker, qui fut un pionnier de l'éducation des filles au Soudan, au tournant du 20e siècle, lorsque le pays était sous domination britannique. A cette époque, les filles n'étaient pas éduquées. Mon arrière-grand-père s'est mis en tête de changer cela, et il a commencé par ses propres filles. Malgré l'hostilité des autorités britanniques et de la communauté soudanaise, il a créé une école dans sa propre maison pour ses enfants.

Et il en a eu un certain nombre, vous savez. Dans la famille, nous avons pour habitude de nous moquer gentiment de lui en disant qu'il était tellement préoccupé par les femmes qu'il a dû en épouser quatre !

Mais plaisanterie à part, Cheikh Babiker était en effet un grand visionnaire. Il a donné l'exemple en éduquant ses propres filles, qui ont par la suite formé des écoles. J'ai grandi avec les tantes, qui sont maintenant âgées d'environ 80 ans, et qui sont titulaires de doctorats des universités occidentales. À l'heure actuelle, un de mes oncles dirige une Université féminine à Khartoum, Al-Ahfad, où des filles du Soudan, mais aussi d'autres parties de l'Afrique et du monde arabe, font leurs études.

Alors quand j'entends dire que les filles musulmanes ne doivent pas être éduquées parce que c'est incompatible avec les valeurs de cette religion, je n'arrive pas à croire mes oreilles.


© Rachel Barnes

Vous avez un travail très prenant. Comment conciliez-vous vie professionnelle et vie familiale ? 

Il est difficile pour les femmes en tant que mères de faire des carrières. Nous sommes celles qui donnons naissance aux enfants, et quelle que soit notre profession, cela implique que nous avons des interruptions de notre travail. Donc, nous sommes amenées faire des choix. Mais si une femme opte pour une interruption plus longue - disons trois, quatre, cinq, dix ans - dans le but de s'occuper de ses enfants, alors elle en payera les conséquences sur le plan professionnel. Elle se retrouvera hors-jeu et au bas de l'échelle, pendant que les autres auront grimpé. 

C'est ce qui vous est arrivé?

Peut-être. J'ai eu de la chance de travailler en studio, mais j'ai eu quand même quelques interruptions, parce que j'ai quatre enfants. C'est beaucoup ! Sans enfants, j'aurais peut-être gagné quelques années de carrière et ce que je fais aujourd'hui, je l'aurais peut-être fait il y a deux, trois ans, qui sait.

Vous dites souvent que vous avez une identité « à trait d'union ». Pouvez-vous nous en dire d'avantage ?

Aujourd'hui, tout le monde a des origines diverses en Europe. Mais quand vous êtes un homme ou une femme de couleur, votre identité multiple saute plus aux yeux. Je suis née au Soudan, mais ma famille a déménagé au Royaume-Uni quand j'avais deux ans. A cette époque, l'Europe comptait parmi ses habitants moins de personnes d'origine africaine ou asiatique. Elles sont bien plus nombreuses aujourd'hui, et la question se pose de façon moins aigüe qu'autrefois.

Évidemment, je suis d'origine musulmane, mais les musulmans font partie du paysage européen. Et je pense que lorsque nous parlons de musulmans en Europe, nous devrions parler de « Britanniques musulmans », par exemple, plutôt que de « musulmans britanniques ». Je pense qu'il faut inverser le nom et l'adjectif, comme les Américains le font. Ils disent « Américains musulmans ». La différence peu semble menue, mais en réalité elle est profonde et elle en dit long sur les mentalités.

Je dirais que mon identité « à trait d'union » est un atout qui me permet d'avoir une expérience de première main à la fois de la culture européenne et de la culture non-occidentale. Je n'y vois pas de conflit inhérent. Au contraire, j'ai le sentiment que j'ai le meilleur des deux mondes.

Propos recueillis par Jasmina Šopova