Notre sélection

Tolérance : un métier difficile

cou_juin_1992_tolerance_2.jpg

A medley of signs by the Tunisian painter Gouider Triki (gouache on paper). © ÏMA-Philippe Maillard, Paris
A medley of signs by the Tunisian painter Gouider Triki (gouache on paper). © ÏMA-Philippe Maillard, Paris
« Fonction d'une ardeur éteinte, d'un déséquilibre, non point par surcroît, mais par défaut d'énergie, la tolérance ne peut séduire les jeunes. » Ce constat est celui du philosophe roumain Emil Cioran. Il l'a livré dans une « Lettre à un ami lointain », premier chapitre d'une Histoire et utopie parue en 1960 aux éditions Gallimard. L'adolescence est par essence la période des extrêmes. Certains, qui oublient de devenir adultes, s'installent dans le fanatisme, c'est-à-dire dans une fermeture d'esprit désespérante, des certitudes qui assassinent en eux la vie, la contradiction et simplement tout esprit critique. 
 
Donc il est difficile de parler de tolérance à ceux qui vivent de slogans ravageurs, de « boutades incendiaires » et d'impatience face au temps. Et pourtant, il serait suicidaire pour une société de faire le silence sur cette vertu essentielle qui consiste à écouter les autres et à respecter leur point de vue, leurs convictions et leurs coutumes. Alors enseignons la tolérance! Débarrassons-la de ces habits de moralisme prude et de ses vernis. La tolérance est une façon d'être au monde et cela commence à l'école primaire. 

Vaincre les résistances 

Avouons aussi que la nature de l'homme ne penche pas vers cette tendance. Elle serait foncièrement intolérante. Toute la culture que les pays civilisés, les Etats de droit propagent, prend racine dans le fait que la tolérance n'est pas naturelle et qu'il faut l'acquérir comme une deuxième nature au point qu'elle devienne spontanée, une sorte de réflexe. Ce n'est pas facile. Il faut vaincre tant de résistances, tant de tentations. 
 
Parlant des jeunes, Cioran dit ceci: « Donnez-leur l'espoir ou l'occasion d'un massacre, ils vous suivront aveuglément. » Les intégrismes politiques, idéologiques ou religieux ne cessent de proposer aux jeunes ce genre d'occasion. Cela peut être anodin comme la mode vestimentaire ou musicale, c'est-à-dire quelque chose qui passe et qui change. Sachant cela, le travail sur et avec la jeunesse devient primordial, étant donné ses prédispositions à suivre n'importe quel charlatan et à traduire en acte n'importe quelle aberration. Le devoir de tolérance devenu une seconde nature de l'être participe à l'élaboration et à la consolidation de l'État de droit. Sans tolérance pas de démocratie. Autrement dit, la démocratie est antinomique de l'intolérance. Le fanatisme est l'incendie que l'intolérance allume en douce dans le tissu démocratique. C'est une fixation, une obsession de pureté illusoire, une erreur qui cherche à arrêter la vie, c'est-à-dire tout ce qui bouge, change et étonne. 
 
Le tolérer serait tolérer l'intolérable. Comment accepter que le fanatisme prenne l'espace existant à lui tout seul et en fasse une scène pour la tragédie? Comment accepter les ennemis de la liberté, les destructeurs de l'intelligence et de la beauté, les militants d'un ordre totalitaire, uniforme et exaltant la loi du plus fort, loi de la jungle? Où trouver la patience, le courage et le calme pour réfuter cette barbarie qui manie plus le pistolet-mitrailleur que la parole ou l'écrit? Comment sauvegarder ses principes, rester rigoureux dans le respect d'une conviction différente et même opposée à la sienne, comment coexister avec des gens qui tentent d'éliminer tout ce qui n'est pas identifiable à leur délire? 

L'intolérance n'est tolérable que dans l'art 

La tolérance est un métier difficile. Il faut du courage et de la force. Il faut un esprit solide, rompu aux débats, à tous les débats. Il faut un esprit de résistance. Qui peut prétendre rassembler toutes ces vertus? Quelqu'un entre le militaire et le poète, entre le gendarme et le philosophe, entre le magistrat et l'artiste. Car toute grande littérature, toute grande peinture ont été l'expression de l'intolérance à l'intolérable. On n'écrit pas le bonheur, on ne dessine pas la paix. L'art est rupture, refus, colère et même provocation. Quand la beauté est saccagée, quand l'intelligence est assassinée, quand l'enfance est violée, quand l'être est humilié, l'art ne peut qu'être intolérant. Il ne tolère ni la laideur dont l'homme est capable, ni l'horreur qu'il provoque. 
 
Face au fanatisme, on peut avoir de l'humour. C'est parfois risqué, car l'obsédé d'un certain ordre déteste l'esprit, la finesse et bien sûr le rire. Le sacré est dogme. Rigide et immuable. Il est interdit d'en rire. Et la vie recommande le rire car elle est courte et semée d'embûches. Rire est souvent provocant; c'est une façon d'établir entre soi et le réel un peu de distance. Or la distance est ce qui est strictement exclu de l'univers de l'intolérant, puisqu'il colle à lui-même au point de vouloir se reproduire à l'infini en uniformisant le reste de l'humanité. 
 
La tolérance est un apprentissage, une exigence au quotidien, une difficulté de tous les instants. C'est fatigant. Mais quand on tient à des principes et non à des préjugés ou à des arrangements, on ne choisit pas la voie facile. On dort mal, certes, mais au moins on ne renonce pas à ce qui fait notre humanité, la dignité.
 
Tahah Ben Jeloun, écrivain marocain
 

Retour au Courrier de l'UNESCO, avril 1995, Aux sources de l'écriture

Lisez également Eloge à la tolérance, Le Courrier de l'UNESCO, juin 1992