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La mémoire n’est pas que de pierres

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El Parque nacional de Tongariro, Nueva Zelanda
© UNESCO/S.A. Tabbasum
Le patrimoine mondial ne se réduit pas aux seuls monuments que l’Homme a érigés. Les valeurs qui s’attachent à la mémoire des peuples, plus impalpables que les pierres, ne sont pas les moins précieuses.
 
par Léon Pressouyre
 
Qu’y a t-il de commun entre les différents sites de la Liste du patrimoine mondial qui inspirent, dans ce numéro du Courrier de l’UNESCO, une pléiade d’écrivains et  de créateurs sensibles à leur caractère unique et irremplaçable? Sans être porteurs d’une charge affective commune, sans illustrer une parenté d’ordre structurel, ces sites sont les témoins exemplaires de quelques évolutions conceptuelles récentes. J’en retiendrai deux: la chute progressive des barrières qui séparaient le patrimoine culturel du patrimoine naturel d’une part et, d’autre part, une prise en compte plus attentive des valeurs du patrimoine intangible, ensemble diffus de croyances, de légendes, de traditions écrites ou orales, de comportements où s’incarne notre diversité.
 
La Convention du patrimoine mondial, adoptée par la Conférence générale de l’UNESCO en 1972, a formulé un concept essentiel et novateur, qui n’avait jusque-là jamais été reconnu par la législation internationale. Mais elle avait défini de façon très conservatrice l’existence de deux composantes du patrimoine de l’humanité, l’une culturelle et l’autre naturelle. Elle marquait ainsi l’aboutissement d’une longue tradition et d’une quête intellectuelle plus récente, au terme desquelles les merveilles de la nature devaient équilibrer les merveilles de l’art.
 
L’admiration de l’homme pour ses propres œuvres s’était exprimée, dès le second siècle avant l’ère chrétienne, par la fameuse liste des sept merveilles du monde, un monde étroitement circonscrit au bassin oriental de la Méditerranée, d’ailleurs. Mais contrairement à une opinion répandue, les premières listes des merveilles de la nature sont, elles aussi, bien antérieures à l’époque moderne et à la naissance d’une conscience écologique. Dans un manuscrit latin du XIIe siècle conservé à la Bibliothèque nationale de France, l’auteur, un anonyme, oppose aux sept merveilles artificielles et périssables créées par l’Homme, sept merveilles de la nature qui, selon lui, révèlent la puissance divine. Cette liste comprend les marées, la germination,le phénix (oiseau mythique qui renaît de ses cendres), un volcan (le mont Etna en Sicile), une source d’eau chaude à proximité de Grenoble, le soleil et la lune. Voilà, nous est-il dit, des merveilles hors d’atteinte de l’âge et des accidents; leur fin ne pourra précéder la fin du monde, alors même que les œuvres de l’Homme sont appelées à disparaître.
 
Au XXe siècle, la convention de 1972 s’inscrit dans cette double tradition européenne. Elle n’est pas née de la réflexion de philosophes, d’historiens ou de sociologues sur la notion de patrimoine mais, plus simplement, de la rencontre de deux courants de pensée. L’un, directement issu de la conférence d’Athènes organisée en 1931 sous l’égide de la Société des nations, concernait la conservation du patrimoine culturel. Il faisait largement appel aux notions classiques de «chef-d’œuvre» ou de «merveille du monde». L’autre prenait sa source dans la première conférence internationale sur la protection de la nature, tenue à Berne en 1913. Il s’était renforcé lors de la conférence de Brunnen en 1947 et avait abouti à la création de l’Union mondiale pour la nature (UICN) en 1948. Ses représentants voulaient transmettre aux générations futures un certain nombre de sites naturels «vierges», c’est-à-dire jamais touchés par l’homme.

Des paysages culturels apparaissent sur la Liste du patrimoine mondial

Cette opposition entre des biens culturels (que l’opinion assimilait aux monuments, œuvres de l’Homme) et des biens naturels (qui excluaient toute intervention humaine), a longtemps pesé sur la mise en œuvre de la convention de 1972. En 1994, près de 50% des biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial étaient des biens culturels situés en Europe. Rien ne pouvait être plus contraire à l’esprit de la convention. En adoptant les recommandations d’un groupe d’experts réuni pour assurer la représentativité de la liste (20-22 juin 1994), le Comité du patrimoine mondial a fait sienne une conception de la culture commune aux anthropologues et aux ethnologues, permettant la prise en compte d’ensembles complexes traduisant dans l’espace les organisations sociales, les modes de vie, les croyances, les savoir-faire et les représentations des différentes cultures passées ou présentes.
 
L’apparition sur la Liste du patrimoine mondial de paysages culturels, comme les rizières en terrasses des Cordillères des Philippines ou encore les vignobles de Saint-Emilion en France, est l’une des conséquences positives de la révision des orientations, opérée en 1994. Quelques années auparavant, alors que l’intérêt des jardins historiques (comme ceux de Shalimar à Lahore, au Pakistan) était pleinement reconnu, des discussions stériles auraient sans doute retardé l’inscription de ces paysages culturels. Les mêmes remarques valent pour le patrimoine industriel. Avant de pouvoir être admis à « visage découvert », les sites industriels étaient présentés sous forme masquée: les mines de sel de Wieliczka en Pologne ou la saline royale d’Arc-et-Senans en France, par exemple, ont été classés respectivement en 1978 et 1988 pour leur valeur architecturale. Dans le même temps, l’effacement progressif des valeurs monumentales s’est traduit par l’intérêt porté aux routes, aux réseaux ferroviaires, aux fleuves, aux canaux, longtemps marginalisés sur la Liste du patrimoine mondial, en raison peut-être des difficultés juridiques soulevées par leur protection.
 
Les évolutions conceptuelles que trahissent ces choix sont considérables. En remettant en cause, pour la première fois, la notion de chef-d’œuvre héritée de l’Antiquité et enracinée dans la tradition européenne, le Comité du patrimoine mondial a ouvert la voie à une représentation plus équitable du patrimoine de l’humanité. Un patrimoine commun et indivisible, où l’interaction de l’homme et de la nature est pleinement prise en compte, remplace peu à peu, dans notre
imaginaire, ce patrimoine fragmenté dont la convention de 1972 perpétuait malgré elle le souvenir. Tongariro, la montagne sacrée des Maoris de Nouvelle-Zélande, n’est plus perçue comme très différente du mont Athos, même si, dans la première, des forêts et des fumeroles tiennent lieu de monuments chargés de valeurs sacrées, alors que le second abrite le plus vaste ensemble d’art byzantin du monde.
 
C’est ainsi que le patrimoine intangible opère un retour en force sur la Liste du patrimoine mondial. Longtemps refoulé par la convention de 1972, qui n’en fait mention qu’accessoirement et le subordonne à l’existence de témoins physiques, il est apparu, en raison même de sa vulnérabilité, comme le premier garant de la mémoire de l’humanité. Que deviendrait Marrakech, figée dans la conservation « muséale » de ses murailles, de ses mosquées, de ses palais, si la place Jemâa-el-Fna cessait d’être ce carrefour de cultures vivantes, traversé de musiques et de clameurs, bariolé de couleurs vives, saturé des senteurs de plusieurs mondes, que nous avons le bonheur de connaître? Que serait la ville de Kandy au Sri Lanka sans le pèlerinage qui, chaque année, attire des foules de fidèles, venus vénérer la relique insigne de la dent de Bouddha? Ou encore, que deviendrait le site de Sukur au Nigeria, si la communauté très structurée qui l’habite perdait brusquement les traditions qu’elle conserve depuis plusieurs siècles?
 

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Léon Pressouyre
Professeur à l’Université Paris I, est président de la Commission pour la préservation des monuments nationaux de Bosnie-Herzégovine, au sein de l’UNESCO. Coordinateur de l’ICOMOS (Conseil international des monuments et des sites) pour la Convention du patrimoine mondial, entre 1980 et 1990, il a été le représentant de la France au Comité du patrimoine mondial, de 1990 à 1997. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage La Convention du patrimoine mondial, vingt ans après, UNESCO, Paris, 1993.