Idées

Vous me demandez ce qu’est l’exil…

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Sculpture de la série «Les voyageurs » de l’artiste français Bruno Catalano.

Paroles de créateurs exilés qui se sont exprimés dans nos colonnes

L’exil est toujours un handicap. Mais l’éloignement permet de voir son pays, son passé, son histoire, avec un regard un peu étranger. Quand on parle de chez soi, on hésite, on tâtonne. C’est une démarche fragile, qui à tout moment peut nous échapper. On a peut-être plus de tendresse. On choisit parfois le silence, de laisser place à l’interprétation.

Abderrahmane Sissako, cinéaste mauritanien, Le Courrier de l’UNESCO, 2000-10

 

C’est au moment où vient la solitude que l’exil est dur. Une solitude qui a quelque chose à faire avec la mémoire de ce qui est ancré en vous d’essentiel, plus qu’avec les souvenirs ordinaires. Sinon, je ne considère pas l’exil comme une douleur, parce que ce n’est pas seulement partir de son pays pour aller ailleurs. C’est aussi marcher vers soi, c’est décider de se connaître et de s’habiter. Après avoir vécu ses propres démons et merveilles, on a besoin de savoir qui est l’Autre. Mais un impératif demeure : se connaître d’abord. Après quoi, l’exil se change en investigation. Et c’est une plongée dans la géographie intérieure de l’Autre, en se gardant surtout de jamais céder à la tentation de vouloir qu’il soit un portrait de soi, sous prétexte d’uniformiser certains détails.

Edouard J. Maunick, poète mauricien, Le Courrier de l’UNESCO, 1994-3

 

Pendant longtemps, j’ai voyagé le cœur et l’esprit tranquilles en me disant que je pouvais rentrer chez moi quand je le souhaitais. Les choses ont changé avec la crise ivoirienne. J’ai eu l’impression que la porte s’était brusquement refermée et que je me retrouvais dehors. J’avais du mal à comprendre ce qui se passait, comment on en était arrivé là. Je me suis sentie aliénée, comme s’il fallait tout reprendre à zéro. L’exil commence quand il est impossible de retourner dans le pays que vous avez quitté, quand le chemin du retour devient douloureux.

Véronique Tadjo, écrivaine et peintre ivoirienne, Le Courrier de l’UNESCO, 2008-2

 

Vous me demandez ce qu’est l’exil… Il y a des années, dans un coin tranquille de Kaboul, j’ai lu la traduction persane d’Un homme de Kaboul, une nouvelle de Rabindranâth Tagore. De sa plume magique, cet écrivain indien inégalable m’a fait connaître la douleur de l’exil (…) Moi, qui étais à l’abri de la misère et qui avais connu la guerre seulement dans les livres, je me voyais à l’abri de l’exil… jusqu’à la fin de mes jours. À cette époque, j’ignorais qu’un jour, hélas, la main injuste de l’histoire ferait de chaque Afghan l’homme de Kaboul de Tagore. Que la folie de l’histoire diviserait toute une nation, dispersant les Afghans aux quatre coins du monde, loin de leurs pères, mères, enfants, sœurs et frères. Dans mon entourage, je ne connais pas une seule famille que le déchirement de l’exil ait épargnée, et qui, sans avoir lu Tagore, n’ait pas vécu l’histoire de l’homme de Kaboul et n’ait pas éprouvé sa douleur dans sa chair.

Spôjmaï Zariâb, écrivaine afghane, Le Courrier de l’UNESCO, 2008-2

 

Quand on connaît l’exil, on n’a plus réellement d’identité. Au Cambodge, en France, je suis bien partout et mal partout. Loin de tout et proche de tout. Cette distance m’intéresse. Elle permet d’avoir du recul, de voir plus loin, de distinguer la forme. Le moindre mal pour un exilé, c’est d’arriver à l’exploiter.

Rithy Panh, cinéaste cambodgien, Le Courrier de l’UNESCO, 2000-10

 

Si l’exil est une épreuve initiatique, c’est aussi une épreuve de vérité : c’est quitter des illusions, des utopies, des faux-semblants pour atteindre à une sorte de lucidité. C’est apprendre à séparer le bon grain de l’ivraie en rejetant au loin la fausse tolérance, qui autorise un semblant de paix intérieure, pour la vraie tolérance, qui exige la plongée dans l’universel (…) L’exil involontaire est devenu, pour moi, un exil volontaire à la recherche du temps perdu et d’une résurrection spirituelle. Accepter, c’est déjà revenir au moins sur soi.

Bujor Nedelcovici, écrivain, essayiste et scénariste roumain, Le Courrier de l’UNESCO, 1996-10

Lisez également :

L'Exil et le roman: Luis Sepúlveda, Le Courrier de l’UNESCO 1998-6

Chinua Achebe: les liens de l'exil, Le Courrier de l’UNESCO 2001-6