Idées

Une nouvelle vie grâce au mobile

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Illustration de la couverture du livre Une bouée de sauvetage pour l'apprentissage : Tirer parti de la technologie pour soutenir l'éducation des réfugiés, publié par l'UNESCO, en anglais, en 2018.

Comme l'illustre l'histoire de Moujahed Akil, réfugié syrien de Turquie, ce sont les initiatives d'apprentissage innovantes portées par les communautés elles-mêmes qui ont le plus de chances de répondre à leurs besoins, de favoriser leur développement, d'autonomiser leurs membres et, ainsi, d'être les plus efficaces.

 

Christoph Pimmer et Fan Huhua

Lorsque Moujahed Akil, craignant son arrestation, a fui la Syrie en septembre 2012, un des premiers obstacles auxquels il s'est heurté en Turquie, son pays d'accueil, a été de ne pas pouvoir communiquer avec ses hôtes.

« J'ai très mal vécu mon ignorance de la langue, et mon incapacité à décrire les choses, même les plus simples, dont j'avais besoin pour entamer une nouvelle vie », se souvient-il. « Quand je me suis présenté aux autorités, par exemple, personne ne parlait arabe, et nous n’avions que nos gestes pour nous comprendre ». Aussi, dès l'obtention d'un téléphone portable, le premier mouvement d'Akil a été d'y chercher l'application de traduction qui l'aiderait à se renseigner sur sa situation et à remplir les formulaires qu'il avait photographiés.

Grâce à ses compétences en codage, Akil, qui a étudié l'informatique à Alep et travaillait comme freelance dans les technologies de l'information (TI), a trouvé un emploi dans une entreprise tech. Aidé par ses collègues et amis turcs, il n'a pas mis longtemps à maîtriser la langue. Il a aussi appris à programmer les téléphones mobiles. Et ses balbutiements de nouvel arrivé sur le sol turc lui ont donné l'idée de forger une application pour smartphone, afin d'aider ses compatriotes à obtenir toutes les informations pratiques et juridiques pour s'installer et ouvrir cette nouvelle page de leur existence.

En janvier 2014, Akil a créé avec un ami sa propre entreprise, Namaa Solutions. Basée à Gaziantep, à vingt-cinq kilomètres de la frontière syrienne, cette start-up met ses compétences techniques et entrepreneuriales au service des réfugiés syriens, en développant des solutions numériques pour mobiles.

La clé de la réussite : répondre aux besoins

La création d'une société n'a pas été non plus sans difficultés : « Nous manquions de moyens et il nous fallait un modèle durable », raconte Akil. « Mais ce qui fait notre succès, c'est que nous répondons à des besoins. Les réfugiés syriens manquent d'informations, qu'ils trouvent maintenant au bout de leurs doigts ». La petite affaire a rapidement grossi, elle emploie désormais 25 personnes et le nombre des téléchargements ne cesse d'augmenter : rien de surprenant dans un pays qui, selon les chiffres 2018 du gouvernement turc et de l'UNHCR, l'agence des Nations Unies pour les réfugiés, accueille aujourd'hui 3,5 millions de réfugiés syriens.  

Environ 94 % d'entre eux ne sont pas dans des camps, mais livrés à eux-mêmes dans les grandes villes. L'application Gherbtna (« Nos expatriés », en arabe), de Namaa Solutions, les aide à franchir les obstacles pour accéder aux services de base comme la santé et l'éducation. Elle contient plusieurs outils – dénommés « Vidéo », « Législation », « Trouver un emploi », « Alertes » ou « Demande-moi » – qui répondent à toutes les questions importantes : conseils juridiques, ouverture d'un compte en banque, accès au logement, offres d'emploi et même un annuaire des médecins spécialistes. « Notre but ultime serait de toucher tous les réfugiés du monde avec cette application », insiste Akil.

Comme les chiffres de l'UNHCR de juin 2018 l'attestent, les déplacements dans le monde ont atteint un  niveau record : sur les 68,5 millions de déplacés de force dans le monde, on compte près de 25,4 millions de réfugiés, dont plus de la moitié sont des mineurs.

« Beaucoup de réfugiés syriens étaient scolarisés et souhaitent poursuivre leurs études dans les écoles et les universités turques, c'est pourquoi l'outil “éducation” est le plus sollicité dans l'application Gherbtna », poursuit l'entrepreneur de vingt-neuf ans. On y trouve la liste des écoles et universités où les Syriens peuvent s'inscrire, ainsi que les conditions et les titres nécessaires. La deuxième thématique la plus consultée concerne la législation et les formalités à respecter pour s'intégrer. Puis vient, en troisième position, la plateforme « Mon histoire », où les réfugiés peuvent partager récits personnels et soucis quotidiens.

Franchir la barrière de la langue

Conscient de l'énorme barrière de la langue, à laquelle il s'est trouvé directement confronté, Akil a lancé en 2016 Tarjemly live (« Traduis-moi » en arabe). Pour un prix dérisoire (1 livre turque, soit 0,21 dollar la minute), l'application connecte l'utilisateur à un traducteur humain – souvent un réfugié syrien lui aussi – pourvu de meilleures compétences linguistiques que lui. Ce faisant, Namaa Solutions crée aussi des emplois pour les Turcs maîtrisant l'arabe. Selon les statistiques de la première année d'activité, soixante-dix-sept interprètes freelance ont traduit plus de 37 000 mots, sous forme orale ou écrite, en 17 000 minutes. Depuis sa création, plus de 1 500 entrées, au format texte ou vidéo, ont été développées pour l'application, sur les sujets les plus divers.

Gherbtna possède aussi un site web et une page Facebook.  « La page Facebook est un élément très fort de l'application, qui nous permet de dialoguer directement avec nos utilisateurs », explique Akil.  

Akil n'a rien perdu de son esprit d'innovation. Parmi ses nouveaux projets en gestation, figurent un système de gestion de l'apprentissage et un contenu de formation interactif pour les réfugiés syriens. Un autre de ses projets est buy4impact.com – une plateforme de négoce destinée à aider les Syriens à vendre leurs produits artisanaux à l'international.

Avec cet article, Le Courrier de l'UNESCO s'associe à la célébration de la Journée internationale des migrants (18 décembre).

Le parcours édifiant d'Akil figure dans A lifeline to learning: Leveraging technology to support education for refugees. Ce rapport de l'UNESCO, paru en anglais, en mars 2018, fait le tour de la documentation existante et des projets mis en œuvre, pour tout ce qui touche à l'utilisation de la technologie mobile dans l'éducation des réfugiés, afin d'analyser les défis auxquels ces derniers sont confrontés.

Christoph Pimmer

Chercheur et enseignant à la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse (FHNW), Christoph Pimmer (Autriche) est spécialisé dans l'apprentissage numérique et la gestion des connaissances dans les contextes éducatifs. Il est co-auteur de A lifeline to learning: Leveraging technology to support education for refugees, publié par l'UNESCO en 2018.  

Fan Huhua

Responsable adjointe de projet à l'Unité des TIC dans l'éducation de l'UNESCO, Fan Huhua (Chine) facilite la mise en œuvre du projet UNESCO-Fonds-en-dépôt du Groupe Weidong sur la mobilisation des TIC pour réaliser l'agenda Éducation 2030.