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Grand angle

La radio, un moyen de survie

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La communauté maya Ixil défend activement son identité culturelle et linguistique.

Médias privilégiés pour la défense des droits des peuples autochtones, les radios communautaires ne sont pas forcément faciles d’accès, en dépit des engagements des États. De nombreuses radios autochtones se voient forcées d’exercer dans l’illégalité.

Avexnim Cojti et Agnes Portalewska

Il est des endroits dans le monde où prendre le micro peut vous faire sombrer dans l’illégalité, tout comme défendre vos droits de personne autochtone peut vous coûter la vie. Le 21 septembre, Juana Ramírez Santiago, de la communauté maya Ixil, est devenue la vingt-et-unième militante autochtone des droits de l’homme à être assassinée au Guatemala en 2018. Elle faisait partie de ces leaders qui ont une vision politique et une volonté de changer la société pour assurer une vie meilleure à leurs familles et leurs communautés. Selon la plupart des Guatémaltèques, son meurtre, ainsi que bien d’autres, restera impuni.

Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, qui s’est rendue officiellement au Guatemala à deux reprises au cours de la même année, s’est dite préoccupée par la violence, les expulsions forcées et la criminalisation des peuples autochtones qui défendent leurs droits et leurs terres. Évoquant l’assassinat de sept leaders communautaires en mai et en juin 2018 [ils seront onze en juillet de la même année], elle a déclaré : « Tous étaient des représentants de deux organisations d’agriculteurs autochtones qui revendiquent le respect de leurs droits fonciers et leur participation à la vie politique. Ces meurtres ont été commis dans un contexte national plus général de rétrécissement pernicieux de l’espace dévolu à la société civile ».

Dans son Rapport soumis à la trente-neuvième session du Conseil des droits de l’homme (10-28 septembre 2018), elle a écrit : « À cela s’ajoute la multiplication des cas donnant lieu à l’ouverture de poursuites pénales, qui se compteraient par centaines, contre des chefs autochtones et des membres de communautés autochtones au Guatemala. Des entités privées réclament énergiquement l’ouverture de poursuites pénales, ce qui donne à penser que, dans certains cas, les procureurs et les juges sont de connivence avec les entreprises et les propriétaires fonciers ».

Le rôle de la radio

Les radios communautaires autochtones défendent le droit à la liberté d’expression des peuples autochtones. Elles constituent le meilleur moyen de diffuser l’information sur les enjeux qui touchent les communautés. Elles révèlent aussi la violence qui les frappe. Premières à diffuser des informations sur les incidents, les radios communautaires diffusent des interviews avec les dirigeants communautaires qui donnent leur opinion sur ces actes de violence. Elles soutiennent publiquement les défenseurs de la terre et des droits de l’homme, et sensibilisent le public sur la question de leur criminalisation. C’est le cas de Radio Xyaab' Tzuul Taq'a, à El Estor, par exemple, qui a accompagné plusieurs personnes accusées arbitrairement et emprisonnées par le gouvernement en raison de leurs activités dans le domaine des droits de l’homme et de la terre.

Un droit contrarié

De nombreux États d’Amérique latine ont inscrit dans la loi le droit des peuples autochtones à disposer de leurs propres médias. Mais bien que beaucoup se soient engagés à leur attribuer des fréquences, ce n’est souvent pas suivi d’effets. Nombreuses sont les radios communautaires autochtones contraintes de diffuser sans autorisation après avoir déposé une demande de fréquence comme la loi l’exige, et qui voient leurs bénévoles poursuivis pour leurs activités radiophoniques.

Au Guatemala, par exemple, le droit des peuples autochtones à leurs propres médias est garanti par la Constitution et l’Accord de paix signé en 1996, au terme d’une guerre civile qui avait duré trente-six ans. Mais les droits pour l’obtention d’une fréquence radio sont si coûteux que les radios communautaires à but non lucratif n’ont pas les moyens de les payer. En 2003, il fallait débourser deux millions de quetzales (274 000 dollars), pour une fréquence modulée (FM) dans des zones situées en dehors de Guatemala City et de Quetzaltenango, la deuxième ville du pays. Le coût actuel n’est pas connu, car les enchères publiques ont été arrêtées ces dernières années, mais les fréquences sont encore vendues illégalement par leurs propriétaires. Pour les petits agriculteurs, ce montant est bien supérieur à ce qu’ils peuvent se permettre. Avec un salaire de 80 à 120 dollars par mois, acheter une fréquence est un rêve inaccessible.

Décoloniser les esprits

La radio s’est avérée capable non seulement de mobiliser les peuples autochtones, mais aussi de peser sur les politiques et de demander des comptes aux gouvernements. Par exemple, les stations de radio organisent des audits sociaux sur les dépenses budgétaires des gouvernements municipaux dans les communautés autochtones. Elles organisent aussi des campagnes sur le vote conscient. En période électorale, les candidats sont invités à tenir des débats en direct et à répondre aux questions des auditeurs. Cet espace public où les politiciens sont appelés à rendre des comptes réduit la marge de manipulation du vote.

Les médias communautaires autochtones sont un moyen puissant de décolonisation des esprits, qui permet d’édifier un sentiment de fierté culturelle et linguistique. Ils mettent en valeur les musiques et les savoirs ancestraux, ainsi que les formes d’organisation locales qui sont aujourd’hui menacées par la mondialisation et la vision du monde imposée par les grands groupes médiatiques internationaux.

La radio communautaire a aussi fait ses preuves notamment dans les zones reculées de l’Amérique latine, où le fléau de l’analphabétisme empêche les populations autochtones d’accéder aux messages diffusés par voie de presse et où les femmes âgées, qui ne connaissent que très rarement la langue dominante, sont incapables de s’informer sur les ondes des radios généralistes.

Enfin, la survie des langues autochtones dépend en très grande partie des locuteurs natifs et de leur capacité à les parler couramment. C’est sur ce plan que les médias autochtones doivent et peuvent jouer un rôle décisif. 

Agnes Portalewska

Chargée de communication à Cultural Survival, Agnes Portalewska (Pologne) est diplômée de l'université du Massachusetts Boston et de Brandeis University (États-Unis). Cultural Survival, une ONG de défense des droits des peuples autochtones basée à  Cambridge, au Massachusetts (États-Unis), soutient depuis 2005 un réseau de plus de 800 radios autochtones à travers le monde.

Avexnim Cojti

Chargée de la gestion des programmes à Cultural Survival, Avexnim Cojti, une Maya Kʼicheʼ du Guatemala, gère un programme de soutien aux efforts des peuples autochtones pour la défense de leurs identités, de leurs terres et de leurs droits, en mettant en place des partenariats avec des radios autochtones à gestion communautaire et en les soutenant financièrement.