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Racisme : affronter nos impensés

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La statue de Christophe Colomb dans l’État du Minnesota, l’une des nombreuses statues de personnages liés à l’histoire coloniale ou aux discriminations déboulonnées à la suite des manifestations contre les inégalités raciales aux États-Unis, juin 2020.

Les violences policières survenues au printemps dernier aux États-Unis ont suscité un mouvement de protestation qui a largement dépassé les frontières américaines. Qu’il soit ordinaire ou systémique, le racisme reste profondément ancré dans les esprits et les rouages des sociétés contemporaines, insiste la romancière Véronique Tadjo.

Véronique Tadjo
Écrivaine franco-ivoirienne, elle a longtemps vécu en Afrique du Sud, où elle était professeure à l’université du Witwatersrand à Johannesburg. Elle a publié En compagnie des hommes, roman qui a pour toile de fond l’épidémie d’Ebola de 2014. Elle vit aujourd’hui entre Londres et Abidjan.

 

Postées sur lnternet puis reprises par les médias internationaux, les images du meurtre de George Floyd étouffé par un policier à Minneapolis le 25 mai dernier ont ramené en force la question du racisme.

Pendant un temps, nous avions pu nourrir l’illusion de vivre dans une ère post-raciale dont l’élection de Nelson Mandela, premier président noir à la tête de l’Afrique du Sud (1994-1999), et l’accession à la magistrature suprême des États-Unis de Barack Obama (2009-2017) auraient été les moments clés. Un même optimisme prévalait en France, où les valeurs républicaines semblaient avoir eu raison de la notion de race, condamnée à l’obsolescence.

Le racisme « ordinaire » n’a pourtant jamais cessé d’irriguer notre quotidien, se nourrissant de préjugés et d’a priori. Parfois subtil, souvent frontal, il repose sur trois piliers, selon les chercheuses Évelyne Heyer et Carole Reynaud-Paligot du musée de l’Homme à Paris : « Catégoriser des individus en groupes (un réflexe du cerveau humain, mais les critères de classement varient selon les contextes sociohistoriques), les hiérarchiser (certains sont valorisés ou dévalorisés pour une raison arbitraire) et les essentialiser, c’est-à-dire présenter ces différences comme étant indépassables, inévitables car relevant d’une transmission héréditaire. »

Rejet de l’Autre

Ce rejet de l’Autre prend des formes multiples. Il n’épargne pas les personnalités, se manifestant notamment par des huées visant tel joueur de football noir ou par un déchaînement des réseaux sociaux à l’encontre de responsables politiques noirs. Mais le plus souvent, ce sont de simples citoyens qui en sont les victimes, lorsqu’ils peinent à trouver un logement ou un emploi sur la base de leur origine raciale. Une telle attitude discriminatoire est généralement désavouée par le grand public. Reconnue comme néfaste pour la cohésion sociale, elle est à tort ou à raison attribuée à une pensée réactionnaire. Selon Frantz Fanon, le grand défenseur des luttes de la décolonisation, « le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée ».

C’est cette structure donnée qu’on appelle racisme « systémique ». Plus pernicieux et donc plus difficile à démasquer, il se dissimule jusque dans les rouages de l’État. Pour ceux qui n’ont jamais été confrontés à de telles manifestations, il est facile d’en nier l’existence. Les lois ne condamnent-elles pas les différentes formes de discrimination ? En France, la première loi nationale, qui remonte au 1er juillet 1972, a été plusieurs fois amendée et améliorée. Par ailleurs, il existe des conventions européennes et internationales auxquelles se référer pour dénoncer les abus. Mais les lois ne suffisent pas à juguler les discriminations au quotidien. Il faut aller plus loin.

Racisme systémique

On ne peut saisir l’étendue du racisme systémique si on le réduit à des actes isolés. Il s’agit de l’infériorisation de certains groupes minoritaires, considérés historiquement comme subalternes à cause de l’héritage de l’esclavage et/ou de la colonisation. Dans une société dite démocratique, il s’infiltre à l’intérieur du système policier (délits de faciès et violences policières), du système carcéral (nombre plus élevé de détenus et peines plus lourdes), du système éducatif (échec scolaire), du système de santé (accès aux soins restreint), en passant par le monde du travail (taux de chômage plus élevé) et la mobilité sociale (cités ou quartiers populaires), la liste n’étant pas exhaustive. Pour l’historienne Laure Murat, professeure de littérature à l’université de Californie à Los Angeles, le racisme systémique est « un monopole institutionnel qui, le plus souvent, perpétue une culture – sexiste, raciste, violente ».

Les manifestations qui ont déferlé dans le monde entier en soutien au mouvement américain Black Lives Matter sont l’expression d’une prise de conscience du caractère multiforme du racisme, qui ouvre la voie à différents types d’abus (antisémitisme, islamophobie, homophobie, sexisme, transphobie, etc.). Le contexte de la pandémie liée au Covid-19, marqué par l’expérience collective du confinement, de la souffrance et de la mort, a sans doute accru la sensibilité de l’opinion à ce drame.

Black Lives Matter s’inscrit dans l’histoire de la lutte des Noirs américains pour l’égalité raciale, depuis les débuts de l’esclavage dans les plantations du sud de l’Amérique au XVIIe siècle jusqu’au combat en faveur des droits civiques dans les années 1960, qui a mis fin à la ségrégation dans les lieux publics, les transports et le système éducatif.

Ce mouvement tire sa force des luttes et victoires passées, même si elles n’ont pas permis d’éradiquer le racisme de la société américaine. Mais il est frappant de constater qu’il a réussi à mobiliser les masses autour de l’idée d’une internationalisation de l’injustice sociale. Que ce soit en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Australie ou encore Afrique du Sud, les dénonciations des violences policières et des autres formes d’exclusion se sont multipliées et ont engendré un refus collectif de l’oppression, de l’humiliation et de la domination.

Résistances

Cependant il faut s’attendre à des résistances au changement ! Après les pancartes aux slogans antiracistes, les grandes marques commerciales affichant des publicités plus inclusives et les librairies se hâtant de proposer des œuvres d’auteurs noirs et des livres sur le racisme, un retournement de situation est possible.

Face aux dégâts matériels qu’entraînent nombre de manifestations et à la crainte du désordre public, le soutien à l’antiracisme pourrait s’estomper pour laisser place à des affrontements entre groupes hostiles, à une remise en question du statu quo ou à des affrontements violents avec les forces de l’ordre. À ce titre, le déboulonnage des statues est déjà un point de contention. Le fait que Black Lives Matter n’ait pas de véritable centre est un écueil. On constate que le mouvement s’est scindé et peine à contrôler le jusqu’au-boutisme d’une minorité de militants très agissante.

Pour changer la société, l’élan de solidarité doit aller au-delà des protestations et des symboles. « Mais s’il n’y avait pas de “divisions” et si tout le monde était toujours entièrement d’accord sur tout, nous n’aurions pas besoin de démocratie. La démocratie est affaire de conflit encadré (par les Constitutions et, tout particulièrement, par les droits fondamentaux), nous rappelle Jan-Werner Müller, professeur de théorie politique et d’histoire des idées à l’université de Princeton (États-Unis), dans une tribune parue dans le quotidien français Libération le 30 juin 2020. En démocratie, l’unanimité n’est pas une valeur en soi. » Il ne s’agit pas de venir en aide aux Noirs, mais de parvenir à une société où les différences sont respectées dans l’égalité des chances.

Lectures complémentaires :

Le Courrier contre le racisme - sélection de numéros et d’articles consacrés à ce thème
Coalition internationale des villes inclusives et durables

 

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