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Grand angle

Audrey Azoulay : « Refonder nos relations avec autrui, avec la planète et avec la technologie »

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En visite à Djibouti en février 2021, la Directrice générale a annoncé le renforcement de l’action de l’UNESCO dans le domaine des politiques éducatives.

Les grands enjeux que sont le changement climatique, la transformation numérique, la polarisation des opinions ou la désinformation obligent à repenser l’enseignement afin de doter les générations à venir des compétences et savoirs nécessaires et jeter les bases d’un nouveau contrat social pour nos sociétés, insiste Audrey Azoulay, Directrice générale de l’UNESCO, qui plaide en faveur d’une coopération internationale renforcée dans le domaine de l’éducation.
 

Le rapport Repenser nos futurs ensemble, un nouveau contrat social pour l’éducation vient d’être publié. Quelle est sa vocation ?

Ce n’est pas la première fois qu’un tel rapport est publié par notre Organisation. Comme agence intellectuelle, l’UNESCO s’attache à faire le point, chaque fois que le contexte historique et social le nécessite, en dessinant les enjeux contemporains et à venir de l’éducation, à l’échelle mondiale.

C’est ce qu’ont fait, en 1972 et 1996, les rapports Faure et Delors, qui ont permis à des principes aussi essentiels que « l’éducation tout au long de la vie », « la société du savoir » ou encore la nécessité « d’apprendre à apprendre » de s’imposer. Mais c’est aussi ce qu’a fait Edgar Morin, en 1999, lorsqu’il a défini pour l'UNESCO les Sept savoirs nécessaires pour l’éducation du futur dans un ouvrage qui fait depuis référence.

Plus de deux décennies plus tard, il était temps de refaire le point. Le monde a en effet beaucoup changé, et l’éducation ne doit pas être en retard, mais en avance sur lui. Car dans la course à l’adaptation permanente, l’éducation a parfois perdu sa capacité à donner une direction à l’avenir. Alors que les défis climatique, sanitaire et technologique se croisent, alors que la pandémie de Covid-19 a mis particulièrement en lumière les fractures éducatives, repenser l’éducation est plus nécessaire que jamais. C’est à ce besoin fondamental que doivent répondre Les futurs de l’éducation. 

Cette initiative, lancée avant la pandémie mais dont elle tirera les leçons, est une projection sur l’éducation à l'horizon 2050 et au-delà. En somme, puisque l’éducation est notre futur, examiner les futurs de l’éducation nous a paru vital. Et pour cela, l’UNESCO a pu bénéficier du travail de spécialistes, mais aussi de l’expertise de près de 200 chaires UNESCO et des retours, sur le terrain, de plus de 400 de nos écoles associées partout dans le monde. Ce travail a pu aussi bénéficier de l’apport de plus d'un million de personnes, allant des jeunes et des enseignants à la société civile, des gouvernements aux acteurs économiques. Ce caractère démocratique était indispensable parce que l’éducation de demain fera plus de place à la participation, à l’engagement, à l’apport des élèves comme de toute la communauté éducative.

L’éducation de demain fera plus de place à la participation et à l’engagement des élèves

Face à des défis tels que le changement climatique, la polarisation des opinions, ou encore la prolifération des discours de haine, comment l’éducation peut-elle encore forger un avenir collectif ?

L’éducation doit en effet répondre à ces grands enjeux, et ce n’est pas encore assez le cas. La jeunesse le constate avec beaucoup de lucidité lorsqu’elle s’inquiète de voir que le dérèglement climatique, pourtant critique pour notre avenir, reste loin d’être central dans les programmes scolaires. Et ce constat de la jeunesse, un rapport de l'UNESCO, Apprendre pour la planète, l’a confirmé au printemps dernier : un programme scolaire sur cinq par exemple dans le monde ne fait pas mention de la biodiversité.

L’éducation à l’environnement sera bien une composante centrale de l’éducation du futur. C'est essentiel pour deux raisons. D’abord, parce que le combat pour le climat sera un combat de long terme, qui implique un véritable bouleversement de nos consciences dans notre rapport au vivant : or quel outil plus efficace que l’éducation pour agir sur le long terme ? Ensuite, parce qu'on protège plus ce que l’on comprend mieux. La compréhension est le préalable de la protection.

L’éducation à l’environnement sera une composante centrale de l’éducation du futur

Mais comme le rapport de l'UNESCO l’a montré, nous partons de loin. Il faut alors mobiliser la communauté internationale, stimuler les initiatives, et obtenir aussi des engagements concrets. C'est ce que l'UNESCO a obtenu à la Conférence mondiale de Berlin en mai dernier : 80 gouvernements se sont engagés à renforcer considérablement la place de l’éducation à l’environnement dans leurs programmes scolaires d’ici 2025. Et l'UNESCO les accompagnera dans cette tâche.

En parallèle l’éducation à l’environnement implique un renforcement de l’éducation scientifique – une priorité qui est essentielle non seulement à la lumière des dérèglements climatiques, mais, par ailleurs, à la lumière du bouleversement pandémique que nous avons vécu. 

Dans le champ de la transformation numérique de nos sociétés, accélérée par la pandémie, quels sont les autres nouveaux savoirs que les jeunes devront acquérir ?

Je vois plusieurs autres chantiers majeurs. Tout d’abord, notamment du fait des réseaux sociaux, c'est aussi tout notre rapport à l’information, aux médias, et aux données de manière générale, qui a profondément changé. Il faut continuer à développer l’enseignement des compétences numériques, car ce que nous avons gagné en facilité d’accès, nous l’avons perdu en vérification des faits et en professionnalisme de l’information. En clair, la prolifération de la désinformation, le surgissement de fake news et de deepfakes sans cesse plus sophistiqués et qui peuvent influencer directement une élection, par exemple, ont rendu plus nécessaire que jamais le renforcement de l’éducation aux médias et à l’information. 

Cette discipline doit former à l’esprit critique, infuser l’esprit du doute et de la rationalité. Il est bien sûr important d’apprendre à coder, mais plus encore d’apprendre à décoder le flot d'informations auquel nous sommes constamment exposés. L’UNESCO s’y attelle. Nous avons par exemple réactualisé notre programme mondial d’éducation aux médias, destiné aux enseignants ; et sans doute n'est-ce pas la dernière de ces réactualisations…

L’éducation aux médias et à l’information doit former à l’esprit critique, infuser l’esprit du doute et de la rationalité

Outre l’éducation aux médias et à l’information, l’éducation contre toutes les formes de racisme et d’antisémitisme doit aussi être davantage développée. C'est une autre des leçons de la pandémie : les réflexes racistes, la tentation des boucs émissaires, tous ces comportements sont encore là qui menacent. Il faut donc apprendre à faire monde commun, apprendre d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Par exemple, par l’exploration des origines de l’humanité, chacun peut percevoir nos racines communes et retrouver, à travers l’odyssée de l’espèce, le sens de l’humanité. 

Enfin il nous faut aller vers plus de transdisciplinarité. J’ai déjà évoqué les croisements nécessaires entre éducation scientifique et éducation à l’environnement. Mais il faut aussi développer les ponts entre éducation, culture et patrimoine, à travers l’éducation artistique notamment. De manière générale, face à des sujets complexes qu’aucune discipline seule ne peut épuiser, les disciplines et les enseignants ont beaucoup à gagner à se croiser, et les programmes scolaires devraient inciter davantage encore à ces rencontres.

Comme dans la société, le numérique s’invite aujourd’hui de plus en plus à l’école. Est-ce une vraie opportunité ? Comment penser le numérique dans les écoles à l’avenir ?

Le numérique à l’école ne doit pas être une fin en soi, mais un moyen ; et il faut rester lucide sur ses limites et ses risques. Certes, l’usage des nouvelles technologies, des écrans, de l’intelligence artificielle peut offrir de réelles opportunités, notamment pour personnaliser les apprentissages, pour stimuler la créativité des élèves ou décharger les professeurs des tâches les plus rébarbatives. Mais il ne faut surtout pas y voir un outil magique. 

Il faut en effet être conscient des limites que le numérique comporte. J’en perçois deux principales : le risque des inégalités et le risque pédagogique.

D’abord, et c’est je le crois l’une des grandes leçons de la crise du Covid, le numérique creuse toutes les fractures éducatives. On a beaucoup parlé d’enseignement à distance depuis un an et demi, mais ce concept était tout simplement un mirage pour bien des élèves à travers le monde – par exemple en Afrique, 90 % des élèves n’ont pas accès à un ordinateur personnel. Il n'est donc pas étonnant de constater que plus de 500 millions d’élèves, selon nos données, n’ont pas eu le moindre accès à l’enseignement à distance. Dans bien des régions notamment rurales, l’enseignement à distance continuera à signifier enseignement par radio ou télévision interposées.

De plus, sur le plan des pédagogies, aucun écran ne pourra remplacer un enseignant. Car ce que même le meilleur algorithme ne peut apporter, c'est l’apport socio-émotionnel de l’enseignant, son humanité, son empathie, son attention – qualités qui seront d’ailleurs au centre de la formation des enseignants de demain. Ainsi, entre le numérique et l’enseignant, il ne peut y avoir qu'une relation de complémentarité, qu’il faut mettre en place au cas par cas. Sur ce point, le rapport est très clair : le numérique va transformer l’école et le travail des enseignants, mais il ne peut ni ne doit les remplacer.

Le numérique va transformer l’école et le travail des enseignants, mais il ne peut ni ne doit les remplacer

Au-delà de la question des finalités se pose celle des moyens. Quelle solidarité internationale doit-on forger à l’avenir pour que l’éducation soit considérée comme un bien commun ?

Il est vrai que les conséquences dévastatrices de la pandémie créent une tentation très nuisible, celle de vouloir rogner sur les dépenses éducatives – elles-mêmes soumises à la concurrence d’autres secteurs. Ce risque est réel puisque, selon un rapport publié conjointement par la Banque mondiale et l’UNESCO en février 2021, deux tiers des pays à revenu faible avaient par exemple à cette date réduit, depuis le début de la pandémie, les budgets publics qu’ils consacrent à l’éducation.

Il faut pourtant rappeler que l’urgence éducative passe par l’engagement budgétaire. Les plans de relance nous donnent une occasion historique de considérer les budgets éducatifs pour ce qu'ils sont : non des dépenses courantes, mais les investissements les plus rentables qui soient pour l’avenir des pays. L’économie de la connaissance, comme son nom l’indique, implique des investissements multiples dans l’éducation. Augmenter les budgets de l’éducation, c'est une question de droits, de valeurs, mais aussi d’intérêts économiques et de compétitivité.

Au-delà des moyens financiers, il nous faut aussi nous doter des moyens institutionnels pour atteindre les objectifs. En ce domaine, la coopération internationale nous apparaît plus nécessaire que jamais : l’éducation est un bien commun mondial, il faut donc agir à cette échelle. Le rapport de la Commission appelle donc à la coopération de tous les acteurs régionaux et mondiaux de l’éducation, et c’est tout le sens de la Coalition mondiale pour l’éducation que nous avons lancée et qui agit dans plus de 100 pays. Il faut aussi forger de nouveaux partenariats comme avec le secteur privé, les grands acteurs du numérique, autour d’objectifs communs.

Pour finir, quelles suites seront données aux recommandations formulées dans le rapport de l'UNESCO ?

Le rapport issu de cette concertation est l’aboutissement d’un long travail, mené par la Présidente éthiopienne, Madame Sahle-Work Zewde, mais sa publication n’est qu’une première étape. Car ce rapport se veut un moyen, et non une fin en soi. Son objectif est de proposer un panel d'actions à effectuer en matière de politique éducative pour les années à venir, mais aussi de pratiques éducatives.

Et ce rapport propose de forger un nouveau contrat social à nos sociétés – pour refonder nos relations avec autrui, avec la planète et avec la technologie. Un nouveau contrat social dont nous avons besoin pour réparer les injustices passées et transformer le futur.

Les enjeux sont si décisifs que nous espérons que la discussion qui a été initiée se poursuive. Mais je suis très confiante à ce sujet : l’écriture de ce rapport a montré combien le sujet suscitait d’enthousiasme, chez les experts, chez les enseignants, mais aussi dans la jeunesse qui s’est beaucoup mobilisée, car elle se sait très concernée. Ce rapport dresse des constats, dessine des pistes ; il faut désormais s’en saisir et les prolonger.

Lectures complémentaires :

Eva-Maria Geigl : « L'histoire de l'humanité est faite d'une succession de migrations », Le Courrier de l’UNESCO, octobre-décembre 2021
Génération Greta, Le Courrier de l’UNESCO, avril-juin 2021
Racisme : affronter nos impensés, Le Courrier de l’UNESCO, octobre-décembre 2020

 

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