La journaliste mexicaine Lydia Cacho Ribeiro est la lauréate 2008 du Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano.
« Je crois que le journalisme est une lanterne qui permet à la société d’exercer son droit de savoir et de comprendre ; je crois que les droits de l’homme ne sont pas négociables. Tant que je serai en vie, je continuerai à écrire et ce que j'écrirai me maintiendra en vie ». Cette déclaration de foi est prononcée par Lydia Cacho Ribeiro (45 ans), journaliste indépendante et directrice d’un centre d’assistance aux femmes maltraitées à Cancun (Mexique).
La lauréate du Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO–Guillermo Cano 2008 répond aux questions de Lucía Iglesias (UNESCO).
À travers vos livres et des centaines de reportages, vous avez dénoncé la pédophilie, le trafic de mineurs, la corruption, le crime organisé, la discrimination sexuelle et les violences contre les femmes. Vous l’avez fait malgré les menaces de mort et les tentatives d’assassinat. Vous avez mené des batailles juridiques. Où trouvez-vous cette force qui vous anime ?
Mon travail de journaliste et mon engagement de citoyenne mexicaine sont intimement liés. Je suis sensible à la défense des droits de l’homme depuis ma très jeune enfance. Ma mère, qui était Française et qui était arrivée très jeune au Mexique, pratiquait depuis toujours un militantisme social qui était enraciné en elle et elle a élevé ses enfants dans cet esprit. J’ai grandi dans une famille où la défense des droits de l’homme était une responsabilité naturelle des citoyens, et non un effort ni un sacrifice.
J’ai animé pendant de nombreuses années une émission dans une radio associative dans l’État de Quintana Roo, où nous abordions continuellement la question des violences contre les femmes. Des femmes venaient parfois au studio à l’improviste, certaines avaient reçu des coups de machette, d’autres nous faisaient part des menaces de mort proférées par leurs maris. Elles nous demandaient de les aider, mais je ne savais pas quoi faire pour elles. Alors, nous avons décidé de créer un groupe de soutien et, finalement, nous avons pu ouvrir un refuge sous haute protection pour les femmes et les enfants victimes de violences, ainsi qu’un centre d’écoute et d’assistance.
Comment fonctionne ce centre ?
Le centre d’aide aux femmes et à leurs enfants de Cancun (CIAM) est une association à but non lucratif financée par des dons. C’est moi qui le dirige, mais je vis de mon travail de journaliste. En revanche, le personnel est salarié. Ce sont des professionnels de la défense des victimes. Le CIAM a été reconnu comme un des meilleurs centres d’aide du Mexique. C’est une organisation avant-gardiste. Nous avons protégé des épouses de trafiquants de drogue, d’hommes politiques, de maçons, de paysans... En d’autres termes, nous accueillons toute femme qui vient frapper à notre porte parce qu’elle est en train de vivre une relation violente.
Pensez-vous que les choses sont en train de changer ? Est-ce que tout ce travail en vaut la peine ?
Bien sûr qu’il en vaut la peine. Beaucoup de choses évoluent, des gens sont en prison à cause du livre que j’ai écrit [Los Demonios del Edén, paru chez Grijalbo Mondadori en 2005], beaucoup de victimes se sont fait connaître et ont reçu de l’aide. La société a réagi de façon énergique et c’est pour moi un grand honneur. C’est cela, plus que les prix qui peuvent être décernés, qui prouve que notre travail de journalistes remplit sa fonction et qu’il a une utilité.
En outre, à la suite de ma détention et du fait de la réaction des médias et de l’intervention d’importants acteurs sociaux et politiques, le journalisme a été dépénalisé au Mexique. J’avais été mise en prison précisément parce que les journalistes pouvaient être légalement détenus à la suite d’accusations de diffamation et de calomnie. Tout ceci a disparu grâce à mon affaire judiciaire. À présent, de tels faits relèvent des tribunaux civils, comme dans tous les pays plus avancés.
Par ailleurs, la législation relative à la pornographie infantile a considérablement évolué et, surtout, cette question a été médiatisée. Les abus sexuels sur les enfants étaient des sujets tabous au Mexique. Mais, à la suite de à mon affaire judiciaire, les forums consacrés à cette question se sont multipliés et des organisations spécialisées ont été créées.
Avez-vous peur pour votre propre vie ? Avez-vous déjà eu peur à un moment donné de votre carrière ?
Évidemment que j’ai eu peur quand j’ai été séquestrée fin 2005. J’ai été détenue quelque part entre Cancun et le centre du Mexique et torturée durant vingt heures. Mais avec le temps, on apprend à dominer sa peur. Elle devient un instrument qui nous permet de prendre des décisions et de bâtir certaines stratégies. Je dois dire aussi qu’après avoir reçu une vingtaine de menaces de mort au téléphone, on apprend à vivre sans en tenir vraiment compte, car ce serait insensé. Il faudrait que je quitte non seulement mon pays, mais peut-être aussi mon métier, et cela, je ne suis pas disposée à le faire.
Bénéficiez-vous d’une protection spéciale au cours de vos déplacements ?
Pendant près de trois ans, j’ai eu une escorte de quatre agents fédéraux et je me déplaçais partout en fourgon blindé. Mais en mars 2007, ce fourgon fédéral a été la cible d’un attentat et la police n’a toujours pas enquêté sur cette affaire. Il ne semble donc pas que la sécurité assurée par des agents fédéraux soit vraiment une garantie. Il y a quelques mois, j’ai décidé de renoncer à cette escorte et de me contenter de prendre les précautions d’usage que doit suivre tout reporter dans l’exercice de sa profession, où qu’il soit.
Mais, dans ces circonstances, pouvez-vous faire votre travail normalement ?
C’est précisément là que réside le piège des mesures de protection qu’on met à disposition des journalistes. Compte tenu que je mène des enquêtes sur le crime organisé et les droits de l’homme, il est très difficile d’obtenir de certains informateurs qu’ils me parlent, en sachant que nous sommes en permanence escortés.
L’an dernier, quand j’ai commencé à écrire mon livre sur la traite des femmes dans le monde, je me suis sentie privée d’une partie de ma marge de manoeuvre car je n’avais pas la liberté de parler avec mes informateurs. Être sous escorte et être journaliste, c’est vraiment comme être emprisonné, c’est comme si vous étiez un délinquant placé sous la protection de policiers sans savoir au juste s’ils veillent sur vous ou s’ils vous surveillent.
Qu’est-ce que cela vous fait de recevoir le Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano ?
Tout d’abord, je suis très honorée de me voir décerner une telle reconnaissance, alors que, dans le fond, je ne fais qu’exercer un métier que j’aime et que je considère indispensable pour un pays comme le mien. Psychologiquement, il est important pour moi de me sentir accompagnée aujourd’hui, après avoir été détenue et torturée à cause de mon travail et après que ces événements aient mis à la lumière du jour l’ampleur de la corruption dont les journalistes mexicains sont victimes. Rappelons que le Mexique est, après l’Irak, l’un des pays les plus dangereux du monde pour cette profession.
Par ailleurs, il me semble que ce genre de reconnaissance nous donne en quelque sorte une certaine protection, car la visibilité internationale est une sorte de bouclier.
Sur quel sujet travaillez-vous actuellement ?
Comme je l’ai dit, je suis en train d’achever la rédaction d’un livre sur les réseaux internationaux de trafic de femmes et de filles. Il s’agit d’une cartographie mondiale faisant apparaître non seulement qui est derrière ces organisations et comment fonctionnent les réseaux qui achètent et vendent des êtres humains, mais également les relations qu’entretiennent de hauts responsables politiques aux plans local et international pour protéger les réseaux qui font ce genre de commerce.
Quelle est la situation actuelle de la liberté de la presse et de l’information au Mexique ?
À l’évidence, le journalisme est devenu, ces dernières années, l’un des éléments fondamentaux pour la transformation du Mexique, parce que les processus démocratiques vont forcément de pair avec une plus grande véracité de l’information. Le parti unique qui a gouverné le pays pendant 70 ans contrôlait les médias, aussi bien au plan économique que rédactionnel.
Avec l’alternance du pouvoir, quand le président Vicente Fox a été élu pour le sexennat précédent (2000-2006), on a assisté à une certaine ouverture des médias, que nous, journalistes mexicains, sommes en train d’apprendre à manier.
En 2008, il est indispensable qu’il y ait des journalistes au Mexique pour pouvoir décrire la situation réelle de ce pays de 104 millions d’habitants, dont 30 millions sont sous l’emprise de la pauvreté extrême. C’est un pays où les riches sont plus riches que les Européens et les pauvres, plus pauvres que les Africains. Les journalistes doivent comprendre ces disparités et le risque qu’ils courent en dévoilant les aspects fondamentaux des problèmes nationaux.
Le 3 mai, l’UNESCO fête la Journée mondiale de la liberté de la presse, en mettant en avant la question de l’accès à l’information. Comment faire pour que les populations aient accès à une information plurielle et indépendante ?
Les médias électroniques jouent un rôle fondamental. La monopolisation des médias, tant critiquée par la communauté internationale, est un des problèmes majeurs du Mexique d’aujourd’hui. C’est pourquoi le maintien des radios communautaires est vital. Malheureusement, nous entrons actuellement dans une phase de répression à l’encontre de ces radios. Récemment, dans l’État de Oaxaca, deux jeunes filles qui géraient une radio communautaire diffusant des informations dans l’une des langues traditionnelles du Mexique ont été assassinées. Ici, dans l’État de Quintana Roo, où je vis et travaille depuis 22 ans, on parle le maya, mais les informations diffusées dans cette langue sont très rares.
Je pense qu’il faut davantage de radios communautaires et qu’il faut investir dans les médias électroniques, qui sont les plus facilement accessibles à la population mexicaine, même si la chose la plus importante est d’améliorer nettement les contenus.