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« Puis ils sont venus me chercher » : les dernières paroles de Lasantha Wickrematunge

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Imagen: Indi Samarajiva

Le Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano 2009 a été décerné à titre posthume à Lasantha Wickrematunge, journaliste srilankais et rédacteur en chef du Sunday Leader. L’article que nous reproduisons ici exprime son engagement acharné et son esprit d’indépendance. Écrit en vue d’être publié après sa mort, il est paru pour la première fois dans le Sunday Leader, trois jours après l’assassinat de son auteur, survenu le 8 janvier 2009. Il montre que Lasantha Wickrematunge était tout à fait conscient des dangers qu’il encourait. Il témoigne aussi du grand courage de cet homme dont la mémoire a été honorée par quatorze journalistes professionnels qui constituent le jury international du Prix.

Hormis les forces armées et –  au Sri Lanka –  le journalisme, aucune profession n’exige que l’on risque sa vie pour elle. Ici, la presse indépendante a été la cible d’attaques de plus en plus nombreuses au cours des dernières années. Des organes de presse, en ligne et papier, ont été incendiés, bombardés, fermés et réprimés. On ne compte plus le nombre de journalistes qui ont été harcelés, menacés ou tués. J’ai eu l’honneur de figurer dans chacune de ces catégories, y compris, aujourd’hui, la dernière.

Je travaille dans le journalisme depuis bien longtemps : le Sunday Leader fêtera son quinzième anniversaire en 2009. Beaucoup de choses ont changé au Sri Lanka durant ce laps de temps et je n’ai pas besoin de préciser que ces changements ont souvent été négatifs. Nous sommes plongés dans une guerre civile menée sans la moindre pitié par des protagonistes dont la soif de sang ne connaît aucune limite. La terreur, qu’elle vienne des terroristes ou de l’État, est devenue une réalité quotidienne. En effet, le meurtre est désormais l’arme N°1 du gouvernement pour contrôler les organes de liberté. Aujourd’hui, ce sont les journalistes que l’on assassine et demain, ce sera au tour des juges. Pour les membres de ces deux groupes, les risques n’ont jamais été aussi importants.

Alors pourquoi continuer ? Je me pose souvent la question. Après tout, je suis marié et père de trois merveilleux enfants. Moi aussi, j’ai des responsabilités et des obligations qui dépassent ma profession d’avocat ou de journaliste. Cela vaut-il la peine de prendre tous ces risques ? Beaucoup de personnes me répondent que non. Certains amis me disent que je devrais rejoindre le barreau et Dieu sait que ce serait une meilleure façon de gagner ma vie, bien moins risquée. D’autres, notamment des dirigeants politiques des deux bords, ont plusieurs fois essayé de me persuader de me lancer dans la politique, allant jusqu’à me proposer le ministère de mon choix. Des diplomates, conscients des risques encourus par les journalistes au Sri Lanka, ont proposé d’organiser mon départ en toute sécurité, m’offrant l’asile dans leur pays. J’ai pu manquer de bien des choses dans ma vie, mais ce n’est pas le choix qui m’a manqué. Et il y a quelque chose qui est au-dessus de la bonne situation, du renom, du gain et de la sécurité. C’est la voix de la conscience.

Le Sunday Leader est un journal controversé car nous disons les choses comme nous les voyons : nous appelons les choses par leur nom, que ce soit un chat, un voleur ou un meurtrier. Nous ne nous cachons pas derrière des euphémismes. Les articles d’investigation que nous publions sont étayés par des preuves documentées que nous transmettent à leurs risques et périls des citoyens soucieux de l’intérêt commun. Au cours de ces quinze dernières années, nous avons révélé scandale sur scandale, mais personne n’a jamais pu prouver que nous nous étions trompés ou gagner un procès contre nous.

La presse libre est comme un miroir dans lequel la société peut se voir, dénuée de tout apprêt. Grâce à nous, vous savez comment se porte votre pays et comment les personnes que vous avez élues pour qu’elles offrent un meilleur avenir à vos enfants administrent ce pays. Parfois, l’image que vous renvoie ce miroir n’est pas très plaisante. Mais, alors que vous pouvez grommeler bien à l’abri au fond de votre fauteuil, les journalistes qui tiennent le miroir pour vous s’expriment publiquement, à leurs risques et périls. C’est notre vocation et nous ne la fuyons pas.

Tout journal a une orientation et nous ne nions pas avoir la nôtre. Nous nous engageons pour que le Sri Lanka devienne une démocratie transparente, laïque et libérale. Méditez bien sur chacun de ces mots car ils sont porteurs d’un sens profond. Transparente, car le gouvernement doit publiquement rendre des comptes au peuple et ne jamais abuser de sa confiance. Laïque, car dans une société multiethnique et multiculturelle comme la nôtre, seule la laïcité offre un terrain commun sur lequel nous pouvons nous unir. Libérale, car nous savons que tous les êtres humains sont nés différents et que nous devons les accepter tels qu’ils sont et non tels que nous voudrions qu’ils soient. Quant à la démocratie... eh bien, si vous avez besoin d’une explication, vous feriez mieux de ne plus acheter ce journal.

Le Sunday Leader n’a jamais cherché à garantir sa sécurité en exprimant le point de vue de la majorité sans se poser de questions, ce qui est pourtant, avouons-le, la meilleure façon de vendre des journaux. Au contraire, comme le montrent clairement les éditoriaux que nous avons publiés au fil des années, nous exprimons souvent des idées qui dérangent de nombreuses personnes. Ainsi, nous avons constamment soutenu qu’il était important d’éradiquer le terrorisme séparatiste, mais qu’il était plus important encore de s’attaquer à ses racines et nous avons exhorté le gouvernement à envisager les conflits ethniques au Sri Lanka en les replaçant dans leur contexte historique et non à travers le prisme du terrorisme. Nous avons également mené campagne contre le terrorisme que l’État exerce au nom de la « guerre contre la terreur » et nous n’avons pas caché notre horreur face au fait que le Sri Lanka soit le seul pays au monde à bombarder régulièrement ses propres citoyens. Pour avoir exprimé ces opinions, on nous a collé l’étiquette de traîtres, mais s’il s’agit vraiment de trahison, nous portons cette étiquette avec fierté.

Beaucoup de gens pensent que le Sunday Leader a un programme politique : ce n’est pas le cas. Si nous semblons critiquer davantage le gouvernement que l’opposition, c’est tout simplement parce que nous pensons que critiquer des politiciens qui ne détiennent pas les rênes du pouvoir ne sert à rien. N’oubliez pas qu’au moment où l’UNP gouvernait, nous avons été la plus douloureuse épine dans leur pied, révélant les excès et les affaires de corruption à chaque fois qu’ils se présentaient. D’ailleurs, les révélations embarrassantes que nous avons publiées sans relâche ont peut-être contribué à précipiter la chute de ce gouvernement.

De même, notre aversion pour la guerre ne doit pas être interprétée comme un soutien aux Tigres. Le LTTE est l’un des mouvements les plus impitoyables et les plus sanguinaires qui ait jamais infesté la planète. Il est évident que la guérilla doit être éradiquée. Mais, chercher à le faire en violant les droits des citoyens tamouls, en les bombardant et en tirant sur eux sans pitié, ce n’est pas seulement un tort mais aussi une honte pour les Cinghalais. Cette barbarie, qui reste largement inconnue de la population à cause de la censure, remet irrémédiablement en cause le rôle de gardiens du dhamma que les Cinghalais revendiquent.

Pire encore. Pour les Tamouls vivant dans le nord et l’est du pays, l’occupation militaire de ces régions reviendra à vivre éternellement comme des citoyens de seconde classe, privés de tout respect de soi. N’imaginez pas que l’on pourra apaiser leur colère en leur servant du « développement » et de la « reconstruction » à tout-va après la guerre. Les blessures causées par le conflit laisseront des cicatrices indélébiles et il faudra compter avec une diaspora encore plus amère et haineuse. Un problème auquel il est possible d’apporter une solution politique se transformera en une plaie purulente, source de conflits pour l’éternité. Si je donne l’impression d’être en colère et frustré, c’est juste parce que beaucoup de mes concitoyens – et l’ensemble du gouvernement – n’arrivent pas à comprendre cet avertissement.

Comme on le sait, j’ai été victime deux fois d’attaques brutales et ma maison a essuyé une rafale d’arme automatique. En dépit des pieuses promesses du gouvernement, aucune enquête policière sérieuse n’a été menée pour retrouver les auteurs de ces actes, qui n’ont jamais été arrêtés. Dans les trois cas, j’ai des raisons de croire que le gouvernement avait quelque chose à voir avec ces attaques. Le jour où l’on me tuera, c’est le gouvernement qui sera derrière ma mort.

L’ironie dans tout cela, c’est que Mahinda et moi sommes amis depuis plus d’un quart de siècle, même si la plupart des gens l’ignorent. Je pense même que je suis l’une des seules personnes qui continue à l’appeler couramment par son prénom et à utiliser le terme cinghalais familier d’oya lorsque je m’adresse à lui. Même si je n’assiste pas aux réunions qu’il organise régulièrement pour les rédacteurs en chef, il ne se passe pas un mois sans que nous nous rencontrions, que ce soit en tête-à-tête ou avec quelques amis proches, tard dans la soirée, dans la résidence présidentielle. Nous échangeons des anecdotes, discutons politique et plaisantons sur le bon vieux temps. C’est pourquoi je souhaite lui faire quelques remarques ici.

Mahinda, quand tu as fini par t’imposer comme candidat du SLFP à la présidence en 2005, aucun éditorial ne t’a accueilli aussi chaleureusement que le nôtre. Nous avons brisé une décennie de tradition en t’appelant par ton prénom dans notre journal. Ton engagement envers les droits de l’homme et les valeurs libérales était tellement notoire que nous t’avons accueilli comme une bouffée d’air frais. Puis, dans un moment de folie, tu t’es retrouvé impliqué dans le scandale « Helping Hambantota ». Au terme de longs débats, nous avons fini par révéler cette affaire tout en te pressant de rendre l’argent. Quand tu t’es exécuté quelques semaines plus tard, ta réputation était déjà sérieusement entachée. Aujourd’hui encore, tu tentes de faire oublier ce scandale.

Tu m’as dit toi-même que tu n’avais pas convoité le titre de président. Tu n’as pas eu à le faire : il t’a été servi sur un plateau. Tu m’as dit que tes fils étaient ta plus grande joie et que tu adorais passer du temps avec eux, laissant les rouages de l’État aux mains de tes frères. Aujourd’hui, il apparaît que ces rouages ont tellement bien marché que mes fils et ma fille se retrouvent sans père.

Après ma mort, je sais que tu feras autant de tapage que d’habitude et que tu presseras la police de procéder rapidement à une enquête approfondie. Mais, comme avec toutes les enquêtes que tu as ordonnées dans le passé, il n’en ressortira rien. Inutile de mentir, nous savons tous les deux qui sera derrière mon assassinat, mais nous n’osons pas prononcer son nom. Car non seulement ma vie, mais aussi la tienne, en dépendent.

Hélas, tous les rêves que tu avais pour notre pays dans ta jeunesse, tu les as réduis en miette en trois ans seulement. Au nom du patriotisme, tu as piétiné les droits de l’homme, nourri une corruption effrénée et dilapidé l’argent public comme aucun autre président avant toi. Ta conduite rappelle celle d’un petit enfant qu’on aurait lâché dans un magasin de jouets. Cette comparaison n’est peut-être pas la mieux choisie car aucun enfant n’aurait pu faire couler autant de sang que toi sur cette terre, aucun enfant n’aurait pu piétiner les droits des citoyens autant que tu ne l’as fait. Si aujourd’hui ta soif de pouvoir t’aveugle, le jour viendra où tu regretteras de laisser à tes fils un héritage aussi sanglant. Il n’entraînera que des tragédies. Moi, c’est la conscience tranquille que je vais rejoindre mon Créateur.

Je souhaite qu’une fois ton heure venue, tu puisses en dire de même. Je te le souhaite vraiment.

Personnellement, j’ai la satisfaction de savoir que j’ai suivi mon chemin la tête haute, sans me courber devant personne. Et ce chemin, je ne l’ai pas parcouru tout seul. Mes confrères journalistes dans d’autres branches de la presse m’ont accompagné : aujourd’hui, beaucoup sont morts, emprisonnés sans jugement ou exilés sur des terres lointaines. D’autres continuent leur chemin dans l’ombre funeste que ta présidence a jeté sur les libertés pour lesquelles tu t’es battu avec tant d’énergie autrefois. Tu ne pourras jamais oublier que mon assassinat s’est déroulé sous tes yeux. Je sais que tu seras tellement terrifié que tu ne pourras faire autrement que de protéger mes assassins : tu feras en sorte que le coupable ne soit jamais condamné. Tu n’as pas le choix. Je te plains. Quant à Shiranthi, ton épouse, elle devra passer de longues heures agenouillée la prochaine fois qu’elle se rendra au confessionnal, car elle ne devra pas confesser uniquement ses péchés mais aussi ceux de toute sa grande famille qui te maintient au pouvoir.

Quant à vous, lecteurs du Sunday Leader, que puis-je vous dire d’autre que merci pour le soutien que vous avez apporté à notre mission. Nous avons épousé des causes impopulaires, nous avons pris la défense de ceux qui étaient trop faibles pour se défendre eux-mêmes, nous nous sommes battus contre les grands et les puissants de ce pays, tellement enivrés de pouvoir qu’ils en ont oublié leurs origines, nous avons mis à jour des affaires de corruption et révélé comment le gouvernement dilapidait les roupies durement gagnées par les contribuables. Nous avons fait en sorte que, quelle que soit la propagande du jour, vous puissiez entendre un autre son de cloche. J’en paye le prix et ma famille aussi. Mais je savais depuis longtemps que je devrais payer ce prix un jour. Je suis prêt et je l’ai toujours été. Je n’ai rien fait pour empêcher que cela arrive : aucune mesure de sécurité, aucune précaution. Je veux que mon meurtrier sache que je ne suis pas un lâche comme lui, qui s’abrite derrière des boucliers humains en condamnant des milliers d’innocents à mourir. Qui suis-je parmi toutes ces victimes ? Ma mort est écrite depuis longtemps, tout comme le nom de mon meurtrier. La seule chose qui reste à écrire est la date de ma mort.

Il est aussi écrit que le Sunday Leader continuera de livrer sa juste bataille. Car je n’étais pas seul à mener cette lutte. Beaucoup d’autres journalistes devront être assassinés – et ils le seront – avant que le Leader ne puisse prétendre au repos. J’espère que mon assassinat ne sera pas perçu comme une défaite de la liberté mais plutôt comme une incitation, pour ceux qui me survivront, à intensifier leurs efforts. J’espère qu’il réveillera des forces qui inaugureront une nouvelle ère de liberté humaine dans notre patrie bienaimée. J’espère aussi qu’il ouvrira les yeux de votre président sur la force de l’esprit humain, qui peut survivre et s’épanouir quel que soit le nombre de personnes massacrées au nom du patriotisme. Tous les Rajapakse du monde ne suffiront pas à l’anéantir.

On me demande souvent pourquoi je prends de tels risques et on me dit que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on ne m’élimine. J’en suis évidemment conscient : c’est inévitable. Mais si je me tais maintenant, il ne restera plus personne pour parler au nom de ceux que l’on a fait taire, qu’il s’agisse des minorités ethniques, des défavorisés ou des persécutés. Tout au long de ma carrière de journaliste, j’ai été inspiré par l’exemple du théologien allemand Martin Niemöller. Etant jeune, il était antisémite et il admirait Hitler. Cependant, lorsque le nazisme s’est imposé en Allemagne, il a vu ce mouvement sous son vrai jour : ce n’était pas juste les Juifs que Hitler voulait éliminer, mais tous ceux qui avait un point de vue différent. Niemöller a protesté contre le régime, ce qui lui a valu d’être envoyé dans les camps de concentration de Sachsenhausen et Dachau de 1937 à 1945, où il a échappé de peu à l’exécution. Alors qu’il était interné, Niemöller a écrit un poème que j’ai lu pour la première fois alors que j’étais adolescent. Il est resté gravé à jamais dans ma mémoire :

« Lorsqu’ils sont venus chercher les juifs / Je me suis tu, / je n’étais pas juif. / Lorsqu’ils sont venus chercher les communistes /Je me suis tu, / je n’étais pas communiste. / Lorsqu’ils sont venus chercher les syndicalistes / Je me suis tu, / je n’étais pas syndicaliste. / Puis ils sont venus me chercher / Et il ne restait plus personne pour protester. »

Si vous ne devez retenir qu’une seule chose, souvenez-vous de ceci : le Sunday Leader est là pour vous, que vous soyez cinghalais, tamoul, musulman, de basse caste, homosexuel, dissident ou handicapé. Son personnel va poursuivre la lutte, insoumis et sans peur, avec le courage auquel il vous a habitué. Mais ne prenez pas cet engagement comme allant de soi. Vous pouvez être sûrs que, quels que soient les sacrifices que nous, journalistes, acceptons, nous ne les acceptons pas pour atteindre la gloire ou l’enrichissement personnel : nous les acceptons pour vous. Que vous méritiez ces sacrifices ou non, c’est une autre affaire. En ce qui me concerne, Dieu sait que j’ai fait de mon mieux.

Lasantha Wickrematunge

Le journaliste srilankais Lasantha Wickrematunge, rédacteur en chef du Sunday Leader, a été assassiné le 8 janvier 2009. Il est le lauréat posthume du Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano 2009.