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Jane Constance rêve d'une académie de musique à Maurice

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Concert de Jane Constance à l'UNESCO, 26 septembre 2017
© UNESCO/Christelle ALIX

À dix-sept ans, Jane Constance a déjà un beau parcours derrière elle. Gagnante de la saison 2 de l’émission française de télé-crochet The Voice Kids en 2015, l’artiste mauricienne est aveugle de naissance. Une chance, dit-elle ! Plutôt que de se lamenter sur son sort, elle préfère, en effet, mettre son énergie au service du chant et de son engagement en faveur de l’inclusion des personnes autrement capables. Nommée en septembre 2017 Artiste pour la paix de l’UNESCO, elle poursuit son combat… en chansons.

Lundi 4 décembre 2017, Jane Constance joue dans la performance théâtrale « In Touch », au siège de l'UNESCO, à Paris, Salle II, à 16h30.

Propos recueillis par Isabelle Motchane-Brun

Votre premier album s'intitule : « À travers vos yeux ». C'est que, aveugle de naissance, vous voyez le monde à travers les yeux de votre entourage... Comment percevez-vous la réalité extérieure ?

Le monde, je le ressens, je l’entends. La mer, la forêt, je les entends, un peu comme les oiseaux qui chantent et la musique... C’est un beau monde que je ressens, mais pour autant, je ne suis pas naïve : je sais qu’il existe des guerres et des conflits. Cela dit, mon rôle, c’est d’essayer d’apporter un peu de joie et de paix dans le cœur des gens. Je sais que si on se bat pour des objectifs, avec détermination et persévérance, on peut réaliser tout ce que l’on veut.

En tant qu’Artiste de l'UNESCO pour la paix, vous êtes chargée d’agir en faveur de l’inclusion des personnes souffrant de handicap. Comment voyez-vous cette mission?

Je vais miser sur l’intégration, avec une attention spéciale sur l’accessibilité à l’éducation des personnes autrement capables. Je veux aider les malvoyants et non-voyants à se servir de la technologie comme moyen de communication. On dispose aujourd'hui d'outils extraordinaires. Par exemple, j’utilise un Braillenote, un appareil qui me permet de surfer sur Internet, de faire mes devoirs et de communiquer avec les enseignants. Sur leur propre écran et grâce à une connexion internet, ces derniers peuvent lire ce que j’écris en braille au moment où je l'écris. De la même manière, j’ai un scanner parlant qui me permet aussi de lire en braille mes livres scolaires. Il m’a été offert par une association mauricienne qui aide les personnes handicapées, la Global Rainbow Foundation, fondée par un ancien ministre de l’Éducation, Armoogum Parsuramen, dont je suis par ailleurs l’ambassadrice. Vous voyez, avec une éducation adaptée et de bons équipements, nous pouvons progresser, nous épanouir et être autonomes.

Quelles sont les causes qui vous interpellent et pour lesquelles vous aimeriez vous engager ?

Je suis régulièrement l’actualité, beaucoup de causes méritent qu'on s'y intéresse. Malheureusement, on ne peut pas se battre sur tous les fronts. Parmi elles, je privilégierai la pauvreté, l’éducation, l’environnement et l’accessibilité. J’aborde d'ailleurs ces thèmes dans mes chansons. Ce sont les valeurs de l’UNESCO, en fait ! Je pense que c’est aussi pour cela qu’on m’a nommée Artiste de l'UNESCO pour la paix, à cause de ma personnalité et de mes chansons. En réalité, je me bats depuis que j’ai conscience de la vie, du monde. Aujourd'hui, à titre personnel, une partie des revenus de mon premier album est versée à la Fédération des aveugles de France. Et même quand je ne serai plus Artiste de l'UNESCO pour la paix, je continuerai à chanter, à me battre, c’est mon tempérament.

Jane Constance à l'UNESCO, 26 septembre 2017
Jane Constance à l'UNESCO, 26 septembre 2017 © UNESCO/Christelle ALIX
© UNESCO/Christelle ALIX

Pensez-vous que l’amour et les bons sentiments, que l’on retrouve dans vos chansons, suffisent à changer le monde ?

Peut-être pas, mais s’il n’y avait pas d’amour dans le monde, celui-ci se serait éteint depuis longtemps. C’est pour cela que la société doit être inclusive, pluraliste et équitable. Surtout pour les autrement capables. Je m'en rends bien compte, il est vraiment nécessaire de se sentir aimée, parce que sans soutien, je ne pourrais jamais faire tout ce que je fais.

Vous semblez très volontaire et dynamique. N’avez-vous jamais de moments de découragement à cause de votre handicap ?

Cela m’arrive, comme tout le monde, mais heureusement, les parents sont là ! Ils ont toujours été très positifs. Ma mère est enseignante, elle a appris le braille pour m’aider ; mon père est musicien. Ma chance, c’est d’être née aveugle et dans la bonne famille. Si je l’étais devenue, les choses auraient été plus compliquées. Je compte beaucoup sur les autres. C’est très important pour avancer.

À quinze ans, vous êtes devenue un modèle pour de nombreux jeunes Mauriciens. N’est-ce pas un peu lourd à porter ?

Non, parce que je reste moi-même. À Maurice, je mène une vie normale, je vais au collège, je sors avec mes cousines et mes amis. Ces derniers ne me fréquentent pas à cause de ma « célébrité ». Et puis, je fais ce que j’aime, ce qui me plaît le plus: je chante ! Et même si j’ai déjà accompli pas mal de choses, il me reste beaucoup à apprendre.

Vous dites qu’avant d’être aveugle, vous êtes une adolescente comme les autres...

Vous savez, en général, j’oublie que je suis aveugle. D’ailleurs, je souhaite que les gens me voient comme une fille normale. Je sais qu’il y a des choses que je ne peux pas faire, et c’est dommage, mais je ne m’éternise pas sur mon incapacité. Je remplace cela par des choses que je peux faire, comme du vélo tandem, de la natation, du roller...

L’émission française The Voice Kids a changé votre vie. Quel enseignement avez-vous tiré de cette expérience ?

Ah oui, cette expérience m'a transformée ! J’ai beaucoup appris avec les coachs vocaux et toute l’équipe qui comprenait, entre autres, un psychologue et un sophrologue. Je n’ai pas seulement gagné le concours, j’ai gagné en maturité, parce que c’est avant tout une compétition grâce à laquelle on apprend beaucoup sur soi. Et je me suis fait des amis qui partagent la même passion que moi, des personnes je n’aurais jamais rencontrées à Maurice, parce qu’il n’y a pas d’académie de musique.

Une académie de musique à Maurice ? Voilà un défi à relever !

C’est un petit pays, je ne sais pas si cela pourrait intéresser beaucoup de gens. Mais il serait bon de créer une académie de musique pour les amateurs et pour ceux qui veulent se professionnaliser. Contrairement à ce qui se passe en Europe, pratiquer la musique n’a jamais été un métier à Maurice. Il existe aussi des manques pour l’accessibilité des autrement capables. C’est compliqué, on n’a pas les outils technologiques disponibles ici, et les gens ne sont pas assez informés ni sensibilisés. Mais le pays peut s’améliorer. Je suis très optimiste. Il faut commencer par voir les choses différemment. Tout le monde doit avoir une chance de trouver une place dans la société, quelles que soient ses aptitudes.

Comment envisagez-vous votre avenir ?

Je souhaite être avocate pour défendre la cause des autrement capables et toutes les autres causes pour lesquelles je veux me battre en tant qu’Artiste pour la paix. Ou peut-être serai-je psychologue, parce que j’aime être à l’écoute... Même les professeurs se confient à moi, c’est dire ! Le fait de ne pas voir, donc de ne pas juger sur les apparences, doit inciter les gens à se livrer. Et je veux aussi continuer à chanter !

Petite, pensiez-vous être différente ?

Différente, non. Je n’ai jamais pris le fait d’être aveugle comme un fardeau. Il ne faut pas être triste. Avoir un handicap ne doit pas être un obstacle.

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Avec cet entretien, le Courrier s’associe à la Journée internationale des personnes handicapées, 3 décembre

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Nomination de Jane Constance Artiste pour la paix de l’UNESCO, 26 septembre 2017 (vidéo)