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200 ans avant Gutenberg, les vrais pionniers de la typographie

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Les dépôts des tablettes du Tripitaka Koreana dans le temple d'Haeinsa Janggyeong Panjeon, site du patrimoine mondial
© OUR PLACE The World Heritage

Le plus ancien texte du monde ‒ imprimé en xylographie ‒ qui nous soit parvenu, semble être le Dharani-sutra de la Lumière Pure, petit rouleau bouddhique découvert en 1966 dans le temple Pul-guksa situé à Kyongju. Il aurait été publié vers l'année 751, sous le royaume de Silla (57 av. J.-C - 935 de notre ère).

Ch'on Hye-bong

Une erreur largement répandue voudrait qu'un Allemand du nom de dans les premières années de la décennie 1450, ait créé pour la première fois des caractères d'imprimerie mobiles en métal. La réalité est bien différente. Cette invention avait été devancée de plus de deux siècles en Corée, où pas moins de six familles de caractères d'imprimerie avaient été fondues à l'époque où fut imprimée la fameuse Bible de Gutenberg.

Selon Lee Kyu-bo, illustre homme de lettres qui fut aussi le Premier ministre du roi Kojong de la dynastie Koryo, le premier livre à avoir été imprimé avec des caractères en métal parut vers l'année 1234. Il décrit dans un livre comment vingt-huit, exemplaires d'une Nuvre de Confucius intitulée le Sang-jong-ye-mun ("Texte détaillé des rites du passé et du présent") furent imprimés et distribués à divers services du gouvernement.

Cette grande innovation vit le jour dans un pays où l'art de l'imprimerie avait déjà une longue histoire. Plus de sept cents ans avant Gutenberg, et cinq cents avant l'invention des caractères mobiles en métal, les artistes de la dynastie de Silla étaient déjà des experts en xylographie, art de reproduire textes et images à l'aide de planches en bois gravées.

L'art de la xylographie s'est épanoui dans une grande partie de l'Asie orientale, mais les réalisations de la Corée dans ce domaine sont si remarquables qu'elles viennent étayer la thèse selon laquelle les cuvres les plus brillantes ont souvent vu le jour au sein de civilisations qui ne semblaient pas les plus importantes.

L'histoire nous apprend que ce sont les Chinois qui inventèrent la xylographie entre les années 712 et 756, à la grande époque de la culture T'ang. La dynastie de Silla qui régnait alors sur la Corée entretenait des relations très étroites avec la Chine, à la suite d'une alliance militaire avec la dynastie des T'ang qui avait directement conduit à l'unification de la péninsule coréenne, vers l'année 680. On suppose donc que la Corée prit connaissance de la technique d'impression par planches de bois gravées peu de temps après son invention.

Le plus ancien texte du monde imprimé en xylographie qui se soit conservé, semble être le Dharani-sutra de la Lumière Pure, petit rouleau bouddhique découvert en 1966 dans le temple Pul-guksa situé à Kyongju. Les spécialistes ont déterminé qu'il avait été publié sous le patronage de Silla vers l'année 751 de notre ère.

Le plus ancien rouleau chinois imprimé, qui nous soit parvenu, est le Sutra du Diamant, imprimé en xylographie en 868, sous la dynastie des T'ang, par Wang Chieh, qui voulait l'utiliser à prier pour le repos de l'âme de ses parents défunts. La comparaison de ce rouleau avec le Sutra coréen de Pul-guk-sa révèle chez ce dernier d'une facture tout aussi parfaite des signes indubitables de son antériorité.

Les dirigeants de Silla firent aussi appel à cette technique avancée pour imprimer des livres de poésie ou de prose qu'ils offraient aux émissaires de la Chine des T'ang.

L'art de l'imprimerie connut de nouveaux développements au cours des premières années de la dynastie Koryo (936-1388). Le Dharani-sutra du Sceau du Coffret Précieux, un rouleau publié par le temple de Ch'ongji-sa en l'an 1007, est une buvre d'une facture exquise, probablement la plus réussie de toutes les auvres similaires datant des premières années de la dynastie Koryo.

Tripitaka Koreana

Mais la plus grande réalisation de Koryo dans l'art de la xylographie et peut-être même tous les arts est le Tripitaka Koreana, œuvre monumentale de 6000 chapitres, basée sur un texte bouddhique importé de la Chine des Song en l'an 991. Cette réalisation est née du désir de s'assurer la protection du Bouddha un jour où il fallut résister à l'invasion.

Le premier jeu de planches en bois, achevé en l'an 1013, fut détruit deux siècles plus tard lors de l'invasion de la Corée par les Mongols en 1232. Les envahisseurs ravagèrent entièrement le pays sauf l'île de Kanghwa, au large de la côte occidentale, où s'étaient réfugiés le roi et sa cour. C'est là que le gouvernement entreprit le travail gigantesque qui consistait à réimprimer les livres bouddhiques qui avaient été détruits ; il fallut 16 années pour en venir à bout. Seize années au cours desquelles furent produits les 81 .258 planches en bois qui sont aujourd'hui conservées dans le temple de Haein-sa. Le Tripitaka, source précieuse pour l'étude du Bouddhisme, revendique le titre de plus belle réalisation artistique de l'époque Koryo.

Que cette réputation soit ou non justifiée, il est en tout cas indiscutable que l'invention des caractères mobiles en métal constitue une inestimable contribution de Koryo à la science et à la technique. Le pays disposait au début du 13e siècle des papiers et des encres qui convenaient, et des connaissances technologiques suffisantes en métallurgie. Le besoin de produire les livres en plusieurs exemplaires se fit ressentir lorsque le palais royal de Koryo et sa bibliothèque, qui contenait des dizaines de milliers d'ouvrages, furent à deux reprises détruits par le feu en 1126 et en 1170. A la même époque, la Chine, grand producteur de livres, était occupée à des guerres qui faisaient baisser la production de livres. A ces raisons vinrent s'en ajouter d'autres : la pénurie grandissante de bois adapté à la fabrication des planches une abondance du bronze, et la perspective de réduction des coûts grâce à la réutilisation possible des fontes.

Pourtant les créateurs des caractères en métal devaient d'abord connaître une déception : leur innovation ne reçut pas l'accueil qu'ils étaient en droit d'espérer. Pour les Coréens, un livre était à la fois une réserve de connaissances et une d'art ; la beauté insurpassable et la finesse dans les détails obtenus avec le bois allaient reléguer cette nouvelle technique au rang de curiosité d'intérêt mineur pendant les 170 années à venir.

C'est seulement en 1403 que T'aejon, le deuxième roi de la dynastie Yi, remit en usage cette technique négligée : il fit fondre des caractères en bronze afin d'imprimer les classiques de Confucius et des historiques qui devaient aider les membres de son gouvernement à gouverner avec sagesse.

La fonte fut revue et améliorée par son fils, le roi Sejong, le plus apprécié des souverains coréens. S'ensuivirent alors de nombreux perfectionnements techniques qui, vers la fin du 15e siècle, permirent d'imprimer des livres aussi beaux que ceux qui l'avaient été en xylographie.

Ch'on Hye-bong

Professeur d'histoire et directeur de la bibliothèque de l'université Sungkyunkwan à Séoul, Ch'on Hye-bong est l'auteur de nombreux articles sur les techniques d'impression de l'ancienne Corée.