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Reflets de lune et laser

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Détail d'une maison de thé construite à Osaka en 1985 par l'architecte Tadao Andô. Avec sa simplicité et sa pureté de forme, il est fidèle à la tradition esthétique japonaise.
© Mitsuo Matsuoka / The Japan Architect. Tokyo

Spécialiste dans la conception et la réalisation d'éclairage moderne, Motoko Ishii espère faire revivre le sens de la lumière propre au Japon d'antan, qui privilégiait le clair de lune. Elle nous raconte l'histoire de la lumière au Japon.

Motoko Ishii

Au Japon existent depuis fort longtemps de très beaux éclairages qui utilisent comme matériau le papier traditionnel. A l'origine, il s'agissait tout simplement de bougies ou d'huilé de lampe dont la flamme, entourée de papier japon, diffusait une lumière douce et régulière. A partir de l'époque d'Edo (1603-1867), on se mit à fabriquer des lanternes pliables à armature de bambou dans lesquelles on plaçait une bougie (les chôchin), ainsi que des lampes à huile à armature en fines lattes de bois (les andon), toutes deux tendues de papier. Ces types d'éclairage étaient très répandus à l'époque : lanternes d'Odawara, si petites une fois repliées qu'on les glissait dans sa ceinture quant on partait en voyage; lampes ariake, faites d'un support cubique ajouré en forme de croissant de lune, surmonté d'un «boîtier-foyer» que l'on faisait coulisser dans le support pour réduire l'intensité lumineuse ; « lanternes de croisement », coiffées d'un petit toit, et dressées au coin des rues pour faciliter les allées et venues nocturnes... Nombreux sont les éclairages d'autrefois, parvenus jusqu'à nous, qui se distinguent par l'originalité de leur conception et la beauté de leur forme.

Au Japon, mais aussi dans d'autres pays d'Extrême-Orient, Chine et Corée notamment, on avait coutume autrefois de vénérer la lumière de la lune : les nuits où celle-ci était pleine, les gens s'assemblaient, et tout en faisant des libations, célébraient la beauté de cet astre.

Nombre de magnifiques poèmes anciens, qui chantent ce genre de scène, sont encore connus de nos jours, en Chine et au Japon. Et c'est précisément, me semble-t-il, parce qu'ils s'appuyaient sur une telle tradition esthétique, que les superbes éclairages mis au point à l'époque d'Edo purent atteindre ce degré de raffinement.

A l'époque Meiji (1868-1912), avec la pénétration de la civilisation occidentale, lumière électrique et becs de gaz se propagèrent avec une rapidité surprenante au Japon. Au début de Meiji, la clarté des premières lampes à arc installées à Tokyo, sur l'avenue de Ginza, fut pour beaucoup une source d'étonnement. Cette scène nous a été transmise grâce à certaines estampes (ukiyo-e) de l'époque. Quant à la lumière électrique, apparue aux alentours de 1890, elle eut vite fait de se répandre. Mais les frais d'Installation des lignes et les tarifs de l'électricité elle-même étant très élevés, la plupart des maisons comportaient en général pour seul éclairage, dans chaque pièce, une suspension. Les lampes à huile de l'époque d'Edo, posées à même le sol, et que l'on tirait vers soi pour avoir de la lumière, disparurent complètement, et pendant longtemps, il fut de règle de n'utiliser qu'un éclairage par pièce.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'éclairage japonais connut une vague d'innovation. Durant la guerre, en plein black-out, les Japonais, soumis à des attaques aériennes répétées et à des difficultés de ravitaillement, avaient vécu, matériellement et moralement, des jours sombres. L'éclat blanc et radieux des lampes fluorescentes, fabriquées quelques années après la fin de la guerre, fut donc perçu comme le symbole même de la paix. Ces lampes, d'abord utilisées dans l'industrie en plein redressement, pénétrèrent dans les foyers à partir des années 50. Dans un nombre croissant de maisons, le chanoma, lieu de réunion de toute la famille à la fois salle à manger et salle de séjour fut équipé de cet éclairage. Apparut alors une forme particulière de tubes fluorescents, non pas droits, mais circulaires, les «circline» (mot forgé à partir de l'expression anglaise circular line): éclairage original, n'existant pas dans les autres pays, et encore largement utilisé de nos jours.

La généralisation des lampes fluorescentes permit d'atteindre, dans tous les édifices publics (bureaux, usines, gares ou banques), une intensité lumineuse plus élevée que la moyenne internationale. Les éclairagistes se proposaient ainsi d'élaborer des espaces d'une grande clarté, sans ombres, bref, où la lumière se répartisse de façon régulière. Les milieux économiques et industriels, dont le but premier était d'augmenter la productivité appuyèrent cette façon de voir, ainsi d'ailleurs que les architectes.

La seconde vague d'innovation se produisit dans les années 1970, à l'occasion de l'Exposition Universelle (Expo' 70) organisée aux environs d'Ösaka, à Senri, avec la participation de 77 nations. Ses 85 pavillons, répartis sur un site de 351 hectares, connurent une affluence énorme, accueillant le nombre à peine croyable d'environ 64 millions de visiteurs. L'une des attractions les plus prisées de cette exposition fut la beauté de ses illuminations nocturnes.

Je fus chargée de concevoir l'éclairage de cinq lieux de cette exposition : le Pavillon de l'énergie électrique, la Galerie d'art, le «Takara Beautilion», le toit de la capsule d'habitation située dans la «zone-symbole» et le Jardin Japonais. Rejetant la conception de l'éclairage architectural qui dominait alors au Japon celle d'espaces à la clarté uniforme et très intense je proposai des espaces plus animés, jouant sur toutes les nuances du clair-obscur et sur une brillance modérée, bref, des éclairages où la lumière sert d'attache entre l'homme et l'architecture.

Pour le Pavillon de l'énergie électrique, j'élaborai, à l'aide de diverses sources lumineuses réparties dans l'ensemble du bâtiment, des «programmes de lumière » jouant sur les effets de clignotement et de variation d'intensité de chacune de ces sources. Dans la Galerie d'art je disposai, aux points d'appui des châssis de vitrage du grand Atrium, toute une série d'ampoules transparentes qui, réparties en circuits s'entrecroisant verticalement, permettaient des variation en vagues de l'intensité lumineuse. Je parvins ainsi à obtenir, selon un rythme rappelant celui de la respiration, des cycles réguliers de crescendo et decrescendo de lumière. Dans le vaste Jardin japonais, je mis en scène des lumières paisibles et douces. Bref, j'explorai les possibilités offertes par de nouveaux éclairages architecturaux. Bien d'autres tentatives faites alors dans ce domaine éveillèrent dans le public un écho favorable.

Au Japon, à la suite de l'Exposition d'Ösaka, on exigea de plus en plus d'un éclairage qu'il soit gai, qu'il soit beau, et non plus seulement fonctionnel. C'est d'ailleurs dans cet esprit que je participai alors, avec des architectes japonais connus (Kenzo Tange, Yoshinobu Ashiwara, Kiyonori Kikutake, entre autres), à un certain nombre de projets : hôtels, théâtres, ambassades ou bâtiments commerciaux.

L'économie japonaise, en pleine prospérité après l'Exposition Universelle, se trouva bientôt prise, vers le milieu des années 70, dans la tourmente des crises du pétrole. L'éclairage fut directement et fortement affecté par ces crises. On n'alluma plus les grands lustres, on ne garda, des appliques décoratives, que quelques lampes qui diffusaient une lumière réduite. S'éteignirent aussi les néons éclatants du quartier de Ginza. Pour nous, éclairagistes, ce fut une période douloureuse et morne.

Dans la seconde moitié des années 70, le Japon se remit du choc des crises pétrolières. Les éclairages refleurirent à profusion dans les établissement commerciaux. Cependant, une grande attention était accordée aux économies d'énergie: les lampes à incandescence, grandes consommatrices d'électricité, furent délaissées au profit des lampes à haute décharge lumineuse, qui commencèrent à être largement utilisées. Mais la vedette revint aux éclairages fluorescents (lampes à cathode froide et tubes de néon).

Avec le début des années 80, c'est à des éclairages plus harmonieux que revint la préférence. D'autre part, les bâtiments réclamant un environnement lumineux particulier se firent plus nombreux. C'est le cas notamment des édifices religieux.

Au centre des jardins sacrés de Shiga (dépendant de la «Shinji Shùmei-Kai», une organisation religieuse de rite shintö, se trouve le sanctuaire du fondateur de cette secte, achevé en 1983. Les éclairages, que j'ai dissimulés autant que possible dans des endroits inaccessibles au regard, font flotter dans ce vaste espace d'une hauteur de 40 mètres une lumière qui en accentue le calme et la majesté. L'éclairage joue là un rôle analogue à celui d'une atmosphère parfaitement tempérée.

Le soir de la cérémonie marquant l'achèvement des travaux, j'ai donné, sur la place devant le sanctuaire, un spectacle de lumière au laser. Le laser, l'une des plus grandes inventions de notre siècle, est un faisceau de rayons très puissants, assemblés artificiellement, et orientés dans une seule direction. En composant librement, au coeur des ténèbres, des combinaisons de ces rayons, il devient possible de découvrir de nouvelles expressions de la lumière, qui peut ainsi exister de façon autonome, sans s'appuyer sur l'espace architectural.

Comment créer, avec de nombreux éclairages et diverses techniques de réglage, un nouvel environnement lumineux dans toutes sortes d'espaces architecturaux, telle est la tâche à laquelle je me consacre aujourd'hui. Simultanément, je voudrais faire revivre ce sens de la lumière propre au Japon d'antan, qui privilégiait le clair de lune.

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Motoko Ishii

Avant de se spécialiser en Finlande dans la conception et la réalisation des éclairages en architecture, un domaine relativement nouveau dans lequel elle s'imposa au Japon à la faveur de l'Exposition d'Ôsaka en 1970, Motoko Ishii a étudié l'esthétique industrielle a Tokyo . Des projets tels que l'illumination de l'exposition océanique d'Okinawa en 1975 et de plusieurs pavillons de l'Exposition scientifique de Tsukuba en 1985 lui ayant valu une notoriété internationale, elle est invitée aujourd'hui à exercer son talent dans de nombreux pays.