L'Universel est-il européen?
La quête d'universel n'a pas commencé avec les philosophes de l'Europe des Lumières. Elle a sans doute commencé avec les sages, les prophètes, les mystiques, qui, en cherchant un principe divin unique, ont libéré le sacré de ses frontières locales, de ses ancrages tribaux, ou nationaux, pour en offrir l'accès aux hommes de partout. Ils instituaient ainsi un lien virtuel entre chaque conscience individuelle et l'humanité dans son ensemble.
Les philosophes des Lumières, eux, ont donné un autre sens à cette quête, ils l'ont désacralisée. Ils ont affranchi le principe d'universalité de son rapport au divin pour le situer dans la nature même de l'homme, dans le titre d'appartenance de chaque être singulier à l'espèce. Ce qui fonde l'universel, pour eux, ce n'est pas l'appartenance à telle religion ou telle communauté, c'est l'appartenance à l'humanité. Cela semble, aujourd'hui, une évidence. C'est en fait une nouveauté historique radicale.
Jusqu'où l'Europe elle-même aura-t-elle, au cours des derniers siècles, servi la figure de cet Homme universel? Dans quelle mesure l'aura-t-elle trahie, notamment à travers l'esclavage et le colonialisme? Depuis que toutes les autres sociétés, sous l'influence de l'Europe, sont à leur tour confrontées à cette figure, comment, et à quel prix, peuvent-elles l'intégrer à leurs propres espaces psychiques et culturels?
Telles sont quelques-unes des questions soulevées dans ce numéro, à partir d'un colloque international d'une grande intensité intellectuelle organisé les 21 et 22 novembre 1991 à Strasbourg par le Parlement européen sur le thème «L'Universel et l'Europe». Les auteurs des textes que nous publions ont tous participé à ce colloque, mais ils ne furent pas les seuls. Si nous avons choisi de ne donner, dans nos pages, la parole qu'à eux, ce n'est certes pas parce que l'apport des autres avait un moindre intérêt, mais parce qu'il nous fallait faire un choix. Dans ce cadre, il nous a semblé que leurs contributions éclairaient le mieux l'ampleur et la diversité de ce thème essentiel.
