Construire la paix dans l’esprit
des hommes et des femmes

Éloge de la tolérance

 
La période allant du siècle des Lumières à la Seconde Guerre mondiale, fut placée, du moins en Europe, sous le signe de l'optimisme. Les progrès de la science et de l'éducation n'allaient-ils pas, peu à peu, amener les citoyens à prendre conscience de leurs responsabilités civiques et morales, tant dans leurs communautés nationales qu'à l'échelle du monde? Mais cette assurance fut bientôt brisée. L'humanité tout entière allait être frappée par la guerre la plus meurtrière de son histoire une guerre qui fut déclenchée par une idéologie d'exclusion et d'intolérance, née dans l'un des pays les plus avancés et les plus cultivés d'Europe. A l'optimisme succéda une attitude beaucoup plus sceptique, empreinte de prudence et de vigilance.
 
La création au sortir de la guerre, en 1946, d'une organisation comme l'UNESCO, qui vise à construire, par le biais de l'éducation, de la science et de la culture, une paix, mondiale durable, a reflété, en partie, cette inquiétude. Et le bilan des tensions qui, depuis quarante-six ans, se sont produites entre les groupes, les nations et les régions, n'a fait que confirmer la clairvoyance des pères fondateurs de l'UNESCO : ni la compréhension entre les peuples, ni la paix, ne découlent nécessairement des progrès accomplis par l'homme dans ses divers domaines d'activité. Aucune société, à moins qu'elle ne fasse preuve d'une détermination et d'une vigilance de tous les instants, n'est à l'abri des tentations d'exclusion et d'intolérance.
 
Même celles qui, à certains moments de leur histoire, ont agi dans un esprit d'ouverture à l'égard des autres, courent le risque de se replier, un jour, sur une intransigeante position de rejet. Comme le passé ne l'atteste que trop, aucune société, quel que soit son système de valeurs, ne peut se targuer d'être intrinsèquement dotée de la vertu de tolérance et, inversement, aucune société ne peut non plus être accusée d'intolérance permanente.
 
Les hommes, sans doute, ont besoin d'avoir des convictions fermes. Mais appelés, comme ils le sont aujourd'hui, à vivre de plus en plus étroitement les uns avec les autres, ils doivent veiller, plus que jamais, à ne pas laisser leurs convictions déboucher sur des comportements d'exclusion. Il est capital qu'ils comprennent que, s'ils sont tous égaux en dignité, ils se distinguent tous les uns des autres par leurs talents, leurs convictions, leurs croyances, et que cette différence est pour chacun d'eux, et pour la civilisation, un élément d'enrichissement. A condition que tous assument un noyau de valeurs universelles.
 
Là réside le défi d'aujourd'hui et de demain. Accepter que chacun des cinq milliards et demi d'êtres humains que compte la planète puisse avoir ses propres idées et ses propres préférences, et que chacun d'eux, sans renier les siennes, puisse admettre que celles de l'autre sont tout aussi respectables. S'efforcer, sans répit, à cette «vertu incommode», pour reprendre l'image du philosophe anglais Bernard Williams, c'est commencer vraiment à oeuvrer pour la paix.
 
Ehsan Naraghi,
consultant pour ce numéro

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Lisez également en ligne l'article Tolérance : un métier difficile, par Tahar Ben Jelloun, Le Courrier de l'UNESCO, avril 1995

Juin 1992