Télévision: le pour et le contre
Les premières emissions publiques de télévision ne datent que de seize ans. Il y a seulement trois ans, en 1950, exception faite des émissions expérimentales, la télévision n'avait de réelle importance pour le grand public qu'en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en U. R. S. S. Aujourd'hui elle est devenue dans dix-sept pays une réalité concrète. Aucune innovation dans ce domaine n'avait encore été saluée avec un enthousiasme aussi général. A certains égards, on peut dire qu'elle a été accueillie tout autrement que les innovations antérieures. L'expérience acquise en vingt-cinq ans de radiodiffusion, jointe au sentiment des extraordinaires possibilités de la télévision, a suscité d'emblée certaines questions, et mêmes certaines craintes : quelle sera l'influence de la télévision sur la condition de l'homme ? se demande-t-on ; ceux qui en disposent mesurent-ils l'étendue de leurs responsabilités ?
Il est remarquable que ce soit surtout de la part des éducateurs que semblent venir ces inquiétudes, voire ces cris d'alarme. « Je ne veux pas que mes élèves regardent, dit l'un d'eux, je veux qu'ils agissent. Ils doivent apprendre à résoudre des problèmes, à modeler, à travailler à l'établi, à faire des expie. riences de chimie, à mncer le ballon, à jouer du trombone, ou à dépouiller un écureuil. Il s'agit d'apprendre à/nire des choses. Regarder faire les autres est une façon d'apprendre, mais à condition qu'on n'en reste pas là : après avoir vu le modèle, il s'agit d'exécuter. »
Prononcées lors d'une conférence d'éducateurs, ces paroles suscitèrent une réaction violente de la part du principal speaker d'une station de télévision «Il y a un certain temps déjà que je m'occupe de télévision, et j'ai chez moi une petite fille de quatre ans que ce spectacle passionne. Je voudrais donc vous éclairer sur les prétendues habitudes passives que prendraient, selon vous, les enfants. Ceux que je connais ont appris à se conduire en bons citoyens, à croire que la vérité et le droit triompheront du mal, du mensonge et de l'injustice, à développer sainement leur corps et leur esprit ; ils apprennent le sens de la règle d'or. D'aussi virulentes répliques ne suffisent pas à apaiser les craintes des éducateurs. Voici comment l'ancien chancelier de l'université de Chicago envisage l'avenir. « Je vois venir le temps où, par l'effet de la télévision, le peuple américain ne saura plus ni lire ni écrire, et mènera une vie comparable à celle des végétaux. » Un autre éducateur estime que la télévision peut se révéler . Les parents partagent parfois les craintes de certains éducateurs : « Johnny a une façon de jouer qui me déplaît, dit l'un d'eux : pendant toute la journée, ce ne sont que mitraillettes, meurtres et gangsters. Ne venez pas me dire que la radio, la télévision, le cinéma n'y sont pour rien. » Pour d'autres parents la télévision est une bénédiction :
« Grâce à elle, on n'a pas les enfants dans les jambes » ou « C'est la télévision qui empêche Billy de courir les rues, c'est une vraie bonne d'enfants mécanique. » Et ainsi de suite. Les avis sont partagés, parfois contradictoires ; mais la télévision ne laisse personne indifférent.
Les soucis, sinon les craintes, des parents sont cependant justifiés par un fait dont beaucoup d'entre eux n'ont probablement pas conscience. Si l'on observe le développement des moyens d'information, développement aussi remarquable par sa régularité que par son ampleur, on verra que la télévision en marque le point culminant. Dans ce domaine, chaque invention nouvelle compte parmi ses fervents des gens plus jeunes que les fervents de la précédente. La presse, le plus ancien des quatre géants de l'information, a surtout un public d'adultes. Vient ensuite le cinéma, qui-aux Etats-Unis du moins - est avant tout le passe-temps de l'adolescent, puis la radio, qui fascine l'enfant. Depuis l'apparition de la télévision, il semble que l'information doive nous prendre au berceau et ne nous lâcher qu'à la tombe. Même de tout jeunes enfants contemplent avec ravissement l'écran.
Un groupe de journalistes demandait à John Ruskin ce qu'il pensait de la liaison par câble qui venait d'être établie entre l'Inde et l'Angleterre et qui passait alors pour un triomphe de la technique. Ruskin, refusant d'exprimer un avis, se borna à poser cette question : « Qu'avez-vous à dire à l'Inde ? ».
Nous pourrions nous aussi demander si la télévision a quelque chose à nous dire. Les dirigeants de la télévision aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et dans d'autres pays n'ignorent pas la gravité de l'entreprise dans laquelle ils sont engagés. Les éducateurs américains, qui n'avaient utilisé la radio qu'après un certain temps et sans grand enthousiasme, se sont bientôt rendu compte de la valeur pédagogique de la télévision.
Si l'on admet que toute expérience est instructive, on peut dire que les émissions de télévision ont par le fait même une portée éducative. Mais les ambitions éducatives de la télévision varient, et varieront, d'un pays à l'autre, notamment selon les organisations et institutions qui en assurent le fonctionnement. Ainsi, les programmes vont de l'éducation au sens large du terme, présentée sous des dehors purement récréatifs, jusqu'à l'enseignement proprement dit, sous forme de véritables leçons reconstituant l'atmosphère même de la classe.
Il est indubitable que, dans ce do. maine de la télévision éducative, certains se sont avancés imprudemment sur un terrain dangereux. La télévision n'est pas un bienfait sans mélange. C'est une arme à double tranchant. Tout perfectionnement technique n'est pas forcément un progrès. Il peut même se révéler désastreux si l'on n'apporte pas à son application. suffisamment d'intelligence et de conscience.
La télévision éducative s'est développée jusqu'à présent dans une atmosphère de foi et d'enthousiasme. Il nous semble que, si l'on veut continuer à faire dans ce domaine des progrès réels, il faudra montrer beaucoup de prudence et de réflexion, procéder à des essais plus précis et plus vastes, surtout se soucier de la qualité.
La télévision connaît partout un développement très rapide. Les progrès accomplis en ces quelques années ne sont encore rien, comparés à ceux qui lui semblent promis d'ici dix ans. Il n'en est que plus nécessaire de faire le point de la situation actuelle et de revenir sur un passé récent, riche déjà d'enseigne. ments, d'expérience intelligente et d'mdications sur l'avenir du dernier-né des moyens d'information.
