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Donguibogam, le livre précieux de la médecine coréenne

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Page d’un volume du Donguibogam, Musée national de Corée, Séoul.

Depuis quatre siècles, l’encyclopédie médicale coréenne connue sous le nom de Donguibogam nourrit savants et artistes. Il s’agit d’une somme colossale de connaissances médicales, mais aussi philosophiques, réunies en 25 volumes. Parfois, on y trouve des recettes étonnantes.

par Yeon Kyung

Toutes les pratiques traditionnelles de la médecine dans notre pays figurent dans le Donguibogam et toutes en découlent. C’est avec ces mots que Hwang Kyeongsik, professeur de philosophie à l’Université de Séoul, a commencé son exposé, lors de la conférence scientifique internationale consacrée à ce document exceptionnel. Elle s’est tenu le 3 septembre 2009 à la Bibliothèque Nationale de Corée, à l’occasion du 400e anniversaire du Donguibogam, qui venait d’être inscrit au Registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO. Il s’agit du premier livre de médecine qui figure sur cette liste prestigieuse.

Nous le devons à Heo Jun (1546- 1615), médecin de la cour, qui le rédigea sur ordre du roi Seonjo de Joseon. Le travail dura seize ans et ne fut interrompu ni par le changement de règne ni par l’invasion japonaise. Ainsi naquit une véritable encyclopédie médicale en 25 volumes, qui n’a cessé d’inspirer savants et artistes, au cours des siècles.

Le Donguibogam fait partie des classiques de la culture coréenne. Outre l’intérêt qu’il présente pour le monde médical, il propose une vision philosophique de l’Asie de l’Est au début du 17e siècle. Il est possible de garder un corps en bonne santé en préservant l’équilibre des énergies, lesquelles sont comparables à celles de la nature – tel est le message fondamental de l’encyclopédie qui s’ouvre par un chapitre sur la cosmologie comparant le fonctionnement du corps humain à celui de l’Univers.

Ce principe est encore reconnu de nos jours et continue de se répandre grâce au succès de « l’écologie profonde », qui considère l’humanité comme partie intégrante de l’écosystème planétaire. Il tire ses origines du taoïsme, basé sur les concepts de nonagir et de non-être. Heo Jun avait la conviction que toutes les maladies résultaient d’un déséquilibre. À ses yeux, le remède le plus efficace résidait dans la pratique de la méditation plutôt que dans un traitement médical.

Le pouls, une énergie céleste

Si, malgré ses vertus philosophiques, le Donguibogam ne servait pas à soigner les malades, sa valeur resterait limitée. Se basant sur la philosophie orientale, l’encyclopédie recense, classifie et expose tous les médicaments et pratiques médicales connus à l’époque. Dans les chapitres relatifs à la pharmacopée, à l’acupuncture et à la moxibustion, Heo Jun décrit en détail les soins appropriés. Il précise à quelle période de l’année il faut cueillir telle plante, comment la traiter et dans quel délai la consommer afin qu’elle soit plus efficace.

Dans les volumes de médecine interne, Heo Jun décrit les interactions des cinq viscères pleins. « Le foie, les poumons, les reins, le cœur et la rate interagissent les uns avec les autres », commente Kim Nam-il, chercheur en médecine orientale à l’Université Kyeonghui. « Un même organe agit différemment en fonction de ses liens avec les autres viscères. Le Donguibogam explique clairement ce principe ».

La partie consacrée à la médecine externe traite des cinq éléments du corps qui lui permettent de conserver sa forme et sa capacité de mouvement : la peau, les muscles, les vaisseaux sanguins, les tendons et les os. On y apprend que le pouls représente l’énergie céleste. En médecine orientale, il est essentiel. « Prendre le pouls » est une expression consacrée qui signifie « diagnostiquer ». Le Donguibogam répertorie avec précision les différentes méthodes de prise de pouls et interprétations.

Heo Jun a consacré onze volumes à la description des causes et symptômes des maladies, ainsi qu’aux remèdes. Il y présente, entre autres, une étrange maladie appelée yukjing : « Le malade est torturé par une faim insatiable de viande. Si on ne le fait pas vomir, il meurt ».

Plus curieuse encore, une recette dans le chapitre Remèdes divers nous explique comment nous rendre invisibles : « Faire sécher et réduire en poudre la vésicule biliaire d’un chien blanc, une tige de vigne kudzu et une petite quantité de cœur de cannelle. Mélanger le tout avec du miel. En faire des boulettes. Cette préparation rend invisible. La vésicule biliaire d’un chien bleu est encore plus efficace. »

« Le Donguibogam est un excellent ouvrage dont la plupart des principes sont encore valables quatre siècles après sa rédaction », écrit Yi Sang-bong, chargé de communication de l’Association des praticiens de médecine orientale (Joseon Ilbo, le 29 août 2009). Et il ajoute : « Maître Heo Jun a tenu à compiler tous les remèdes populaires coréens, sans exception », comme pour justifier la présence de ceux qui nous paraissent extravagants. Aussi, Yi Sang-bong propose-t-il d’interpréter la formule magique rendant l’homme invisible comme un moyen de s’exercer à trouver la voie du cœur.

Heo Jun a, certes, présenté dans son encyclopédie une compilation de remèdes traditionnels transmis de génération en génération à travers toute l’Asie et notamment en Chine, mais il n’a pas manqué d’exprimer ses propres convictions et expériences en tant que médecin. Le titre de l’ouvrage traduit bien son état d’esprit libertaire : littéralement, le mot Donguibogam désigne un livre précieux traitant de la médecine orientale, en toute indépendance.

Une merveille à portée de main

Le savoir et l’art de Heo Jun, mais aussi sa vie mouvementée, ont inspiré des générations d’artistes en Corée du Sud. Le roman Donguibogam de l’écrivain contemporain Yi Eunseong a connu un grand succès, ainsi que son adaptation sous forme de feuilleton télévisé. « Il ne s’agit pas de la vision que la société a des médecins. La plupart des médecins sont fiers de leur art qui leur permet de soulager les souffrances de leurs malades, mais peu d’entre eux notent par écrit les traitements médicaux auxquels ils ont recours et qui pourraient servir de guide pour soigner les générations futures. Je le regrette. », lit-on dans le roman de Yi Eunseong.

La Bibliothèque Nationale de Corée, qui conserve les volumes originaux du Donguibogam, a entrepris une traduction commentée, en coréen moderne, de l’ouvrage. Par ailleurs, elle a organisé, du 1er au 25 septembre 2009, l’exposition Le Donguibogam en textes et en images. « Nous avons exposé 176 œuvres littéraires et artistiques autour de l’édition originale de cette œuvre qui date de 1613 et se trouve désormais inscrit au Registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO », explique Mo Taek-min, conservateur de la Bibliothèque.

Mais ce qui rend le Donguibogam si précieux ne se trouve pas seulement dans les vitrines de la Bibliothèque Nationale. Grâce à lui, la vision orientale de l’univers du début du 17e siècle, la vie quotidienne du peuple, la médecine populaire asiatique viennent à la rencontre de notre siècle. L’ouvrage jette un pont par-dessus le passé et le présent. Souvent, nous ne voyons pas les merveilles qui sont à portée de notre main. Par bonheur, celle-ci ne nous a pas échappé.