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Abou Simbel : maintenant ou jamais

C'est maintenant que se joue le destin d'Abou Simbel. « Maintenant ou jamais. » L'Unesco vient d'en appeler aux 100 nations membres. Seule désormais, leur contribution peut sauver les deux temples colossaux d'Abou Simbel : sinon, ils disparaîtront sous 60 mètres d'eau par suite de la construction  du haut barrage d'Assouan. Or, ces temples, qui furent taillés par la main de l'homme dans une montagne de grès dur, 13 siècles avant J.-C. appartiennent aux grands triomphes architecturaux de l'art pharaonique.

Le Conseil exécutif de l'Unesco doit savoir, pas plus tard qu'à la fin de ce mois d'octobre 1961, si ces témoignages d'une antique civilisation seront irrémédiablement perdus pour l'humanité, ou si le désastre leur sera épargné grâce aux efforts conjugués des nations.

L'ultime appel a été adressé le 4 août dernier par M. René Maheu, Directeur général de l'Unesco par intérim, dans un message consacré au développement actuel de la campagne internationale pour la sauvegarde des monuments de la Nubie. Il précisait que seules les contributions volontaires, qui devraient totaliser 67 000 000 de dollars, sauveraient Abou Simbel ainsi que d'autres temples et monuments d'Egypte et du Soudan menacés par le barrage d'Assouan qui, en retenant les eaux du Nil, formera dans quelques années un lac artificiel de 500 kilomètres. Aussi, l'Unesco a-t-elle demandé à tous les pays de répartir entre eux, pour une période de 7 à 9 ans, cette charge proportionnellement à leurs contributions au budget de l'Unesco.

D'ores et déjà, les problèmes techniques que posait la protection d'Abou Simbel sont résolus : on a mis au point un projet où l'on a pu voir « l'entreprise la plus audacieuse des temps modernes ». Les deux temples seront découpés dans cette montagne
même où ils furent creusés il y a 3 000 ans, emballés dans des « caisses » de béton, et hissés de 60 mètres par des vérins géants. 

Le Comité d'Action International, qui assiste et aide le Directeur général à constituer le fond de sauvegarde, a suggéré qu'un appel soit lancé aux 100 Etats membres. En effet, le Comité d'Action, qui comprend des représentants des cinq continents, s'était réuni en juin dernier pour examiner le développement actuel de la campagne. Il était alors en mesure de juger que les opérations de secours hormis le projet concernant Abou Simbel étaient presque totalement assurées, mais que le financement nécessaire pour sauver les deux temples s'imposait de toute urgence. 

Car, dès le 1" janvier 1962, il faut signer le contrat avec la firme qui sera chargée des opérations de protection sous la surveillance d'un comité international de contrôle et d'une société d'études techniques ; auparavant, des travaux préparatoires doivent être mis en train, et le gros ne peut, dans tous les cas, commencer après mai 1962, si l'on veut que les monuments soient sauvés avant la montée des eaux.

En conséquence, des assurances doivent être données par les gouvernements avant la fin d'octobre 1961 pour que le Conseil exécutif de l'Unesco soit en mesure de répondre positivement à la République Arabe Unie. Faute de quoi, Abou Simbel sera rayé des merveilles vivantes.

On estime qu'il faut 20 000 000 de dollars pour les travaux préliminaires et les premiers versements à la signature du contrat, en 1962, puis 13 000 000 de dollars pour 1963. Le président Gamal Abdel Nasser, dans un exposé qu'il a fait le 20 juin de cette année, a décrit Abou Simbel comme « le symbole majestueux de l'héritage artistique de la civilisation nubienne... Le sauvetage des deux temples constitue la pierre angulaire de ce legs du passé...qui nécessite le concours de tous les efforts ».

On évalue à 87 000 000 de dollars le montant total des sommes nécessaires à toutes les entreprises de sauvegarde des monuments de la Nubie, compte non tenu des fouilles archéologiques et préhistoriques. Ces sommes couvrent le démontage et le déplacement de 23 temples, tombeaux, églises chrétiennes primitives et chapelles creusées dans le roc, tant en Egypte qu'au Soudan qui exigent 10 000 000 de dollars ; la protection de l'île de Philae (6 000 000 de dollars) et la protection des deux temples d'Abou Simbel (70 000 000 de dollars).

Actuellement, le nouveau haut barrage, ou Sadd el Aali, est en voie de construction. Il est situé à quelque 6 kilomètres de l'actuel barrage d'Assouan, en Egypte. Edifié par la République Arabe Unie avec l'aide de l'Union soviétique, il arrêtera le fleuve
et formera un énorme lac artificiel qui inondera la vallée du Nil à la fois en Egypte et au Soudan. 

Pour l'Egypte, il ouvrira une ère de prospérité nouvelle.. La production totale de produits alimentaires se trouvera augmentée de moitié ; plus de 1 000 000 d'hectares de désert s'ouvriront à la culture ; en outre, plus de 300 000 hectares actuellement submergés seront récupérés. Enfin, le barrage permettra à l'Egypte de multiplier par 10 environ sa production hydroélectrique actuelle.

Le nouveau barrage est donc pour l'Egypte une nécessité économique. Il n'en demeure pas moins qu'en 1968 tous les temples et monuments dans la zone où s'étendra le lac nubien auront "disparu sous les flots. Conscients de la gravité d'un tel sacrifice et dans l'impossibilité de l'empêcher par leurs seuls moyens, les gouvernements de la R.A.U. et du Soudan ont, en 1959, demandé à l'Unesco de les aider. Et, le 8 mars 1960, M. Vittorino Veronese, directeur général de l'Unesco, ouvrait la campagne internationale pour la sauvegarde des monuments de la Nubie, connue aujourd'hui dans le monde entier. 

A son appel, des réponses à la fois encourageantes et positives ont été faites. Ce fut, comme a pu le dire dernièrement le président des Etats-Unis, « un élan de la sympathie et duc qui se traduisit par un véritable effort international ». Car les gouvernements, les organisations publiques et privées, les personnes privées aussi, offrirent leur aide.

Dans divers pays, les enfants eux-mêmes organisèrent des collectes. La presse mondiale, la radio, le cinéma et la télévision unirent spontanément leurs efforts pour assurer le succès de la campagne: Dans une vingtaine de pays se formèrent des comités nationaux, composés d'archéologués connus et de personnalités de la science et des arts, autant que d'hommes politiques, d'hommes d'affaires ou de responsables d'organisations civiles. 

La République Arabe Unie a, quant à elle, garanti 20 000 000 de dollars pour Abou Simbel. Le gouvernement des Etats-Unis a offert une somme de 10 000 000 de dollars (à laquelle le Congrès doit donner son approbation), dont 6 000 000 pour assurer la sauvegarde de Philae, 2 500 000 pour le déplacement de certains temples et, enfin, 1 500 000 pour l'envoi de missions archéologiques de fouilles en Nubie.

En mars dernier, alors qu'il annonçait la contribution de la République Arabe Unie, le président Nasser déclarait : « A l'heure où nos efforts tendent vers la construction du Haut Barrage, aux fins d'exécuter les plans économiques, nos espoirs se portent vers les trésors de Nubie afin de préserver des monuments si précieux à nous qui en sommes les dépositaires aussi bien qu'au monde entier qui croit fermement que les principes culturels de l'humanité se complètent dans le passé et dans le présent. »

Quant au Président du Soudan, Ibrahim Abboud, il témoignait d'un même état d'esprit en assurant que son pays avait conscience d'être responsable envers le reste du monde des antiques monuments qui demeuraient dans ses frontières « car, disait-il, l'histoire du Soudan est partie constitutive de l'histoire de l'humanité ».

A la campagne de sauvegarde incombent donc des tâches immenses, qui ont été réparties en trois catégories. La première requiert l'organisation d'enquêtes systématiques et de missions de fouilles dans les sites archéologiques et préhistoriques qui se trouvent au sein des étendues menacées, tant en Egypte qu'au Soudan.

La deuxième catégorie de travaux comprend le démontage et le déplacement des anciens temples et d'autres monuments historiques qu'il faut sauver avant la montée des eaux.

La troisième et dernière catégorie est faite des deux projets les plus considérables de toute la campagne : la préservation in situ des temples de l'île de Philse et des temples de Abou Simbel. SI le Congrès des Etats-Unis approuve, selon la recommandation du Président Kennedy, l'attribution à Philse de 6 000 000 de dollars, l'avenir des temples de l'île est sauf. Dans son. message au Congrès, M. Kennedy, en effet, a déclaré :« Les Etats-Unis, qui représentent l'une des civilisations les plus nouvelles, font depuis longtemps le plus grand cas de l'étude des cultures du passé ainsi que de la protection des grandes réalisations de l'art et de la pensée de l'homme... Je recommande que nous nous joignions à d'autres nations par l'Intermédiaire de l'Unesco pour empêcher ce qui pourrait autrement constituer une perte irréparable pour l'histoire scientifique et culturelle de l'humanité. »

Ainsi, la Campagne de l'Unesco a presque atteint son but sauf en ce qui concerne les deux temples de Abou Simbel. C'est dans les quelques semaines qui vont suivre qu'il faut résoudre l'alternative « maintenant ou jamais », c'est-à-dire gagner ou perdre la bataille. 

Dans un article que publiait dernièrement The Times de Londres, Sir Mortimer Wheeler, le fameux archéologue britannique, décrivait Abou Simbel comme un chef-d'œvre unique de son espèce, tant par ses dimensions que par son état de conservation. On ne pouvait, écrivait-il, consentir à la disparition de telles merveilles. 

« L'accepter signifierait plus que la perte de Abou Simbel elle-même. Ce serait essentiellement une défaite de l'esprit. Soixante- dix millions de dollars répartis sur neuf ans, et entre 'une douzaine ou une vingtaine d'Etats membres, ne semble pas un prix trop élevé pour le triomphe d'une coopération mondiale à une entreprise humaniste. Mais pour être pleinement efficace, l'effort ne peut souffrir aucun délai... Aujourd'hui, sur le plan international, l'épreuve exemplaire, c'est Abou Simbel. »

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Octobre 1961