Construire la paix dans l’esprit
des hommes et des femmes

Notre sélection

Tchernobyl, on ferme… mais le débat reste ouvert

pripyat-1366161_1280.jpg

Salle vide avec des portrits à Pripyat, au nord de l'Ukraine.

Quelle a été l’ampleur réelle de la plus grande catastrophe nucléaire de l’Histoire ? A quelques semaines de la fermeture totale de Tchernobyl, la polémique est loin d’être enterrée.

Fred Pearce
Journaliste spécialiste de l'environnement, conseiller auprès de l'hebdomadaire anglais, The New Scientist.

Ouf ! L’Europe ne cache pas son soulagement : les ingénieurs s’activent à préparer la fermeture, prévue pour le 15 décembre 2000, de la très redoutée centrale nucléaire de Tchernobyl. Les autorités ukrainiennes peuvent enfin se féliciter d’avoir obtenu des bailleurs de fonds occidentaux les quelque deux milliards de dollars nécessaires afin de neutraliser et d’enterrer les réacteurs. Mais pour de nombreux citoyens ordinaires, le cauchemar continue. 

Il y a quelques mois, le 26 avril, des milliers de personnes ont défilé dans des villes de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie orientale pour commémorer le martyre des victimes de Tchernobyl. A 1h26 tapantes, les cloches se sont mises à sonner. A cette même heure, 14 ans plutôt, l’un des réacteurs de la centrale avait explosé, libérant un gros nuage radioactif. 

Au-delà du deuil, les marcheurs manifestaient leur peur. Peur des radiations qui sont toujours là, et qui menaceraient de semer des milliers de morts supplémentaires. Et peur de parler. La nuit du 26 avril 2000, Youri Bandajevski, recteur de l'Institut médical de Gomel (Biélorussie) jusqu’à son arrestation en 1999, se trouvait en exil intérieur à Minsk, capitale du pays. Il compte parmi les nombreux chercheurs clamant que leurs travaux sont censurés ou ignorés par les autorités. 

Les estimations concernant le nombre de victimes de la catastrophe vont de 32, pour certains experts des Nations unies, à 15 000, selon des scientifiques ukrainiens. En juin, des chercheurs du Comité scientifique sur les effets des radiations nucléaires de l'ONU (UNSCEAR) estimaient que « rien ne prouve que les radiations aient eu un impact majeur sur la santé publique, en dehors du taux élevé de cancers de la thyroïde constaté chez les enfants, [dont] peu devraient mourir ». Peu de temps avant, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, avait pourtant déclaré : « La catastrophe est loin d’avoir cessé. Elle continue à produire des effets dévastateurs non seulement sur la santé des populations mais aussi sur tous les aspects de la vie sociale ». Alors, qui dit vrai ? Et d’où viennent ces énormes divergences ?

L’accident de la centrale de Tchernobyl a transformé son réacteur n°4 en un chaudron infernal qui a craché un nuage radioactif pendant 10 jours. Ces radiations représentaient 100 fois celles émises par les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki cumulées. Passés plusieurs jours de silence absolu, les autorités ont procédé à l’évacuation précipitée de quelque 116 000 personnes après avoir défini une zone d’exclusion de 30 km autour de la centrale.

Il a fallu attendre des années avant que la population ne découvre qu'une région beaucoup plus vaste, s’étendant à 150 km de Tchernobyl jusqu’en Biélorussie et en Russie, avait subi d'importantes retombées radioactives. En 1989, on établit qu’un cinquième de la Biélorussie était contaminé ; 400 000 habitants furent déplacés. Aujourd'hui, quatre millions de personnes vivent toujours dans des régions reconnues contaminées.

Le secret qu’ont gardé les gouvernements de la région sur l’étendue de la contamination continue à nuire à la santé publique, affirme Tobias Muenchmeyer, spécialiste de Tchernobyl pour l’ONG Greenpeace. Des chercheurs de différents pays partagent la même opinion. « La loi du secret a été décrétée dans notre pays dès les premières minutes de la catastrophe », estime Vladimir Tchernouchenko, le scientifique ukrainien qui a coordonné les opérations de nettoyage. 

Selon Tobias Muenchmeyer, ce blackout a contribué à ce que les Nations unies sous-évaluent gravement le nombre de victimes. Des personnalités critiques à l'égard du nucléaire, comme Rosalie Bertell, présidente de l’International Institute of Concern for Public Health (Institut International pour la santé publique) de Toronto, estiment que des considérations politiques ont également joué. Elles dénoncent l’accord de 1959 entre l'Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), stipulant que « l’AIEA est chargée au premier chef d'encourager, d’aider et de coordonner les recherches sur l’énergie atomique ainsi que le développement et les applications pratiques de celle-ci ». Pour résumer, selon Bertell, « l’AIEA se considère depuis cette date comme la sentinelle chargée de veiller sur l’information livrée au public concernant les effets sanitaires des radiations ». Cette année, son institut et d’autres organisations ont demandé à l’OMS de réviser l'accord de 1959.

Les cancers sont la première cause d’inquiétude

L’iode et le césium sont les principaux isotopes radioactifs libérés dans l'atmosphère par le réacteur de Tchernobyl. L’iode 131 a une demi-vie ou période (temps nécessaire pour que la moitié des atomes d’un isotope radioactif se désintègre) de huit jours. Il a surtout été inhalé et ingéré dans des aliments. Quant au césium 137, il a une demi-vie d’environ 30 ans. Toujours présent dans les sols et la végétation, il continue à contaminer la population par le biais des produits alimentaires. 

Qui a souffert de ces radiations ? D’abord les « liquidateurs » : selon les estimations, 600 000 à 800 000 soldats et fonctionnaires ont été expédiés sur place juste après l’explosion pour neutraliser le réacteur et enterrer les déchets contaminés. Sur les 50 000 de ces « liquidateurs » qui ont travaillé sur le toit du réacteur, 237 ont été hospitalisés et 32 sont décédés. 

Depuis, l’Union soviétique et ses héritiers n’ont pas su ou pas voulu suivre ce groupe à risques. Selon le Russe Leonid Ilyin, ancien membre de la Commission internationale de protection radiologique, « aucun de ces hommes n’a été enregistré nominalement. Ils n’ont pas fait l’objet de contrôles réguliers et sont rentrés chez eux ». Cette « négligence » constitue sans doute la première cause de divergence sur le bilan de la catastrophe. En avril 2000, Viacheslav Grishin, président de la Ligue de Tchernobyl, une organisation basée à Kiev qui dit représenter les « liquidateurs », déclarait que depuis 1986, 15 000 d’entre eux étaient morts et 50 000 devenus invalides. Il s’appuyait sur une estimation controversée de Tchernousenko basée sur le taux de cancers lié aux quantités de radiations auxquelles le chercheur ukrainien supposait que les « liquidateurs » avaient été exposés. 

Les cancers sont la première cause d'inquiétude. Dès 1991, les médecins signalent de nombreux cas de cancers de la thyroïde chez les enfants de moins de quatre ans à l’époque du drame. En 1992, un groupe de chercheurs occidentaux, dont Keith Baverstock de l’OMS, admettait que Tchernobyl était probablement à l’origine de ces pathologies. Toutefois, les Nations unies ne l’ont officiellement reconnu qu’en 1995, après que 800 cas ont été recensés. Ce retard a eu de graves conséquences sur le dépistage et le traitement de la maladie, qui n’est pas fatale si elle est prise à ses débuts.

Plusieurs chercheurs de l'OMS sont sceptiques 

Les réticences onusiennes s'expliquent en partie par les données sur Hiroshima et Nagasaki qui servent de référence, et laissaient présager un nombre de cas très inférieur. Mais des facteurs politiques ont aussi joué. « Si le danger a bien été sous-estimé ou minimisé, expliquait l’hebdomadaire britannique The Economist, le gouvernement américain risque de nouveaux procès sur tous les fronts, depuis les essais [nucléaires] dans le Nevada jusqu’à l’accident nucléaire de Three Mile Island en 1979 ».

Quoi qu’il en soit, 1 800 cas de cancer de la thyroïde attribués à Tchernobyl ont aujourd'hui été recensés. Dans les régions les plus contaminées, comme à Gomel, cette pathologie est 200 fois plus courante chez les enfants qu’en Europe de l'Ouest. Les prévisions sur le nombre de cas à venir vont de « quelques milliers », selon l’AIEA, à 66 000 pour les seuls enfants biélorusses âgés de moins de quatre ans en 1986, selon Elisabeth Cardis, une scientifique de l’OMS qui qualifie néanmoins cette estimation de « très incertaine ».

Qu’en est-il d’autres cancers qui se développent beaucoup plus lentement ? Officiellement, l’OMS s’en tient à sa position de 1996 : « si des rapports font état d'une augmentation de l’incidence de certaines pathologies malignes [...], ils manquent de cohérence et pourraient ne refléter que des différences méthodologiques dans le suivi des populations ». Mais plusieurs chercheurs de l’OMS sont sceptiques. 

À partir des données sur Hiroshima et Nagasaki, Baverstock pronostique un « excès » de 6 600 cancers mortels, dont 470 leucémies. Pire, une équipe de médecins biélorusses annonce qu’elle a découvert des taux de leucémie quatre fois supérieurs à la moyenne nationale au sein des liquidateurs les plus exposés. Et certains craignent que, comme dans le cas du cancer de la thyroïde, la réalité ne dépasse largement les prévisions.

Les incertitudes scientifiques ne doivent pas masquer les considérations politiques, affirme Tobias Muenchmeyer : les gouvernements, qui filtrent la plupart des statistiques dont se servent les Nations unies, ont leurs objectifs propres. L’Ukraine dispose de 14 réacteurs nucléaires et en construit quatre autres, selon l’AIEA. D’un côté, le pays « ne veut pas nuire à son image de puissance nucléaire », explique-t-il, mais de l'autre, il a intérêt à faire état de ses difficultés pour obtenir de l’aide. C’est pourquoi les autorités se contredisent parfois à quelques jours de distance ».

Quant aux responsables biélorusses, ils ont invariablement minimisé la catastrophe, bien que le pays ait reçu 70% des retombées radioactives. « Ils partent du principe qu’ils ne peuvent pas résoudre le problème car les zones et le nombre de gens contaminés sont trop importants, et le gouvernement trop pauvre. Ils ont décidé de faire taire toutes les voix dissidentes », estime Muenchmeyer. Cette attitude a entravé la recherche et, semble-t-il, empêché les études des chercheurs biélorusses de parvenir jusqu’aux Nations unies.

Il y a deux ans, Rosa Goncharova, de l’Institut de génétique et de cytologie de Minsk, a indiqué dans une communication que depuis 1985, les bébés nés avec des becs-de-lièvre, des trisomies et d'autres anomalies avaient augmenté de 83% dans les zones les plus contaminées, de 30% dans les zones modérément contaminées et de 24% dans les zones dites « propres ».

De vastes zones de Biélorussie restent lourdement contaminées

Questionnée pour les besoins de la présente enquête, Elizabeth Cardis de l'OMS a affirmé « ne pas avoir reçu copie de ce document ». Elle n’avait pas non plus eu les travaux du Biélorusse Vassili Nesterenko, directeur du Belrad, un institut indépendant de radioprotection (voir interview). Rappelons également le sort de Youri Bandajevski, aujourd'hui entre les mains d’Amnesty International. Lorsqu’il était encore recteur de l'Institut médical de Gomel, il avait pratiqué des autopsies sur des cadavres de gens dont le décès, prétendait-on, n’était pas lié à Tchernobyl. En comparant leurs organes avec ceux de rats nourris de céréales contenant du césium radioactif, il avait fait une troublante découverte : « les altérations pathologiques des reins, du cœur, du foie et des poumons étaient identiques à celles constatées chez les cobayes ». Conclusion, le césium avait bien rendu ces gens malades et provoqué leur mort.

Les publications du chercheur se sont heurtées à un mur de silence. Puis après avoir critiqué la façon dont le ministère de la Santé avait mené les recherches sur l’après-Tchernobyl, il s’est vu arrêté à l'été 1999 sous un vague chef d'inculpation de corruption, et emprisonné pendant six mois. Son ordinateur et ses dossiers ont été confisqués et il est toujours assigné à résidence à Minsk.

Tandis que de vastes zones de Biélorussie demeurent lourdement contaminées, l’OMS admet que « certains aliments produits par le secteur privé dépassent [les normes en matière de radioactivité] ». En revanche, grâce à un labourage en profondeur et aux engrais, « les aliments produits par les fermes collectives ne dépassent pas les normes ». Mais dans un contexte économique difficile, des milliers de gens dépendent justement des petites productions privées, affirme Vassili Nesterenko. Pour lui, un quart des cultures issues des zones contaminées dépassent les normes et que plus de 500 villages boivent du lait contaminé. Enfin, rappelle Keith Baverstock de l’OMS, de nombreuses personnes pratiquent la cueillette de champignons et de baies sauvages ou la chasse, alors que le gibier est l’aliment le plus dangereux. 

Il y a bien sûr aussi ceux qui retournent vivre dans le périmètre interdit, pour la plupart des vieilles femmes qui jugent qu'à leur âge, la radioactivité ne peut plus leur faire de mal. Mais un bébé serait également né dans la zone récemment, selon des sources non confirmées. Comme le disait Kofi Annan, la tragédie continue.

Lectures complémentaires: 

Avant Tchernobyl et aprèsLe Courrier de l'UNESCO, septembre 1990

Tchernobyl aujourd'huiLe Courrier de l'UNESCO, avril 1996

Biélorussie: "une catastrophe nationale"Le Courrier de l'UNESCO, octobre 2000

 

Abonnez-vous pour découvrir l’actualité du Courrier. L’abonnement à la version numérique est 100 % gratuit.

Suivez le Courrier sur : TwitterFacebookInstagram