Le Baroque
Souvent on parle du baroque, que ce soit en mal ou en bien, comme s'il s'agissait seulement d'une forme d'art ou d'un style. Or l'art baroque est un phénomène plus vaste, indissociable du contexte historique et géographique de l'Europe occidentale, où une véritable civilisation baroque apparaît en 1 600 pour s'effacer vers le milieu du 18e siècle. Ce mouvement se développe principalement dans les pays latins, mais il s'étend jusqu'en Europe orientale et s'implante même massivement dans les colonies ibéro-américaines où il donnera naissance à une forme mixte de baroque d'une importance décisive dans l'histoire de l'art et de la culture.
La culture baroque s'élabore dans une période marquée par une crise économique et sociale profonde au cours de laquelle l'éclat triomphant des monarchies absolues et de la Contre-Réforme ne réussit pas à cacher les symptômes dépressifs d'une Europe blessée dans ses croyances religieuses par les atteintes de la Réforme luthérienne et par les premières conquêtes du rationalisme et de la science moderne.
Ce sentiment aigu de vivre une crise, qui prendra fin, un siècle et demi plus tard, avec l'optimisme des Lumières, est à l'origine d'un grand nombre de traits essentiels de l'art et de la littérature baroques : désenchantement, conviction que la réalité n'est qu'apparence et illusion tout comme le monde et la vie ne sont que théâtre et songe, hantise du temps qui passe et de la finitude humaine, goût pour l'artifice et le faste, exaspération des formes jusqu'à l'« expressionnisme »... Mais ces tendances dépressives de la conscience européenne se traduiront, paradoxalement, par une explosion de sensualité, une soif de vivre et un appétit de jouissance qui expliquent l'éblouissante exubérance plastique et le prodigieux univers musical du baroque.
Art et culture de l'Europe des 17e et 18e siècles, le baroque fit souche dans les colonies espagnoles et portugaises de l'Amérique pour y connaître une métamorphose originale. Peu à peu, les modèles ibériques s'adaptent à la réalité nouvelle de cette Amérique : le métissage humain et culturel qui la caractérise s'introduit à son tour dans l'art, par touches petites mais subtiles, pour le modifier. L'élément ibéro-américain finit ainsi par s'exprimer dans de magnifiques créations populaires comme l'église mexicaine de Tonantzintla, cette « chapelle Sixtine » de l'art colonial.
Mais le baroque n'est-il qu'un phénomène européen et ibéro-américain ? Certains critiques y voient une constante culturelle qui revient tout au long de l'histoire. Il est certain qu'en dehors de l'Europe et de l'Amérique, dans des aires culturelles distinctes comme la Perse, la Chine, le Japon ou l'ancien Cambodge, sont nées des formes d'expression étroitement apparentées à la sensibilité baroque. Par ailleurs, il est intéressant de constater qu'une époque comme la nôtre, avec ses crises, ses bouleversements, ses croyances vacillantes, se sente si proche de certaines formes culturelles et artistiques du 17e siècle. Peut-être y a-t-il lieu de voir dans le baroque une catégorie de la sensibilité esthétique, ce qui conduirait à lui reconnaître une dimension mondiale.
Nos lecteurs comprendront aisément que nous ne pouvions prétendre donner dans ce numéro du Courrier de l'UNESCO une image complète de ce continent immense qu'est le baroque. Nous nous sommes efforcés de souligner quelques-uns de ses aspects les plus caractéristiques et de présenter certaines de ses plus belles réalisations.
