Culture et développement: objectif vivre mieux
Est-ce un processus de croissance exclusivement économique, dont l'unique finalité est de produire toujours plus de richesses et dans lequel tout, y compris la culture, devient marchandise? Ou participe-t-il d'un effort global de création sociale, dont les hommes sont à la fois acteurs et bénéficiaires et dont les fins, extraéconomiques, répondent au système de valeurs dont ces hommes s'inspirent?
Ces questions, posées et reposées depuis longtemps, ont fait l'objet d'une réflexion de haut niveau, conduite sur trois ans (1993-1995) par la Commission mondiale de la culture et du développement, sous la présidence de Javier Pérez de Cuéllar. Le bilan des travaux de cette Commission vient d'être publié sous la forme d'un excellent rapport, intitulé Notre diversité créatrice.
Le propos du présent numéro est bien sûr plus modeste. Faisant appel à plusieurs des personnalités qui ont collaboré aux travaux de la Commission, il voudrait seulement permettre au grand public d'appréhender, en termes simples, la complexité de la question. Car le fait de combiner deux termes aussi hétérogènes que développement et culture est déjà générateur de malentendus. Il faut se méfier des faux problèmes, et plus encore des fausses solutions, suggérés par cet accouplement.
Le système économique dominant est sur la sellette. Son principe moteur une compétition sauvage pour le profit à travers un marché ouvert à l'échelle mondiale déploie une logique prédatricc, inégalitaire et polluante dont les effets sont durement subis par une majorité des habitants de la planète. Ce système est aujourd'hui mis en cause, mais à des niveaux très différents, allant de la contestation globale jusqu'à la critique ponctuelle de certains de ses effets. La culture apparaît souvent comme le fer de lance de ce combat. Mais il faut savoir reconnaître les bons usages, des mauvais usages, de la culture.
Certains, dans le Nord, entendent simplement instrumentaliser la culture en faire un facteur parmi d'autres de la compétition pour le profit ou un correctif pour contrebalancer certains excès productivistes. D'autres, dans le Sud, utilisent la culture comme un moyen d'affirmation identitaire tourné contre les modes de vie de l'Occident. Ils ne visent pas, ce faisant, les tares fondamentales du système (inégalités socio-économiques et déséquilibres écologiques) mais seulement les institutions politiques et juridiques qui l'accompagnent dans les sociétés démocratiques (libertés individuelles, droits de l'homme, pluralisme et alternance politiques). La revendication de spécificité culturelle recouvre alors, soit la défense d'intérêts conservateurs dans une société appelée à rester patriarcale et despotique, soit un refus radical de la société occidentale au nom d'un projet alternatif plus ou moins intégriste.
Il y a enfin le recours à la culture (au sens le plus arge) comme mode de ressourcement et comme levier de changement. A partir de valeurs morales, esthétiques, spirituelles, il s'agit d'insuffler à l'économique des finalités plus nobles que la seule compétition pour le profit, d'aider à libérer les hommes de la misère et de l'ignorance, à leur restituer leur créativité, à instaurer des solidarités nouvelles entre les individus, entre les peuples, entre l'homme et la nature.
Dans cet ordre d'idées, le but n'est pas de détacher - et d'isoler - telle région, ou telle communauté, du reste du monde, mais de lui permettre de participer au système d'échanges mondial, dans le respect de sa dignité, de son originalité et de ses intérêts fondamentaux.
La culture, alors, ne s'oppose pas à l'économique, elle lui donne son visage humain. Elle marque le territoire des enjeux vitaux d'une société, en même temps qu'elle dicte les finalités et les normes où cette société se reconnaît le mieux et s'affirme à son plus grand avantage.
Mais pour que la culture joue effectivement ce rôle, elle doit être reconnue, non comme une tradition sacralisée et sclérosée, mais comme une réalité plastique, susceptible de constamment s'adapter à des contextes changeants tout en restant fidèle à certaines continuités essentielles. Elle doit alors être capable de sacrifier des superstitions, des tendances, des habitudes, devenues oppressives, ainsi que d'emprunter à d'autres sociétés des critères d'efficacité qui ont fait leurs preuves, pour mieux se renouveler et s'exprimer plus librement dans une compétition sans fin.
De fait, n'en a-t-il pas été ainsi au fil des siècles et les cultures aujourd'hui encore vivantes ne sont-elles pas précisément celles qui, dans le passé, ont su ne pas se figer en cherchant à figer temps pour y puiser la sève d'une jeunesse toujours renouvelée?
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