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Les droits de l'homme, une aspiration universelle

Les droits de l’homme ne sont plus un horizon théorique de l’humanité, mais une aspiration concrète immédiate des peuples du monde. La thèse relativiste, suivant laquelle les sociétés non occidentales ne se reconnaissent pas dans les philosophies fondées sur les droits de l’individu, est dépassée – affirment les écrivains franco-égyptiens Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, qui signent sous le nom de plume Mahmoud Hussein. À l'occasion du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme (DUDH), adoptée le 10 décembre 1948, ils publient ici une réaction à l'article « Droits de l’homme et perspectives culturelles », paru dans « Droits de l'homme : retour vers le futur », Le Courrier de l'UNESCO, octobre-décembre 2018.

par Mahmoud Hussein

La philosophie des droits de l’homme, qui a historiquement traduit la vision politique libérale de l’Europe des Lumières, ne reflèterait-elle que les exigences juridiques propres aux sociétés occidentales ? C’est là la thèse relativiste, qui considère que les sociétés non occidentales se reconnaissent dans d’autres philosophies juridiques – où les droits de la communauté, de la religion, de la coutume, de l’ethnie, prévalent  sur les droits de l’individu – et qu’il n’y a, dès lors,  aucune raison d’ériger la première en exigence universelle,  applicable à toutes les sociétés.

Ce procès a pu être légitimement fait aux puissances occidentales, durant la plus grande partie du siècle dernier, par les défenseurs du droit à l’autodétermination des peuples colonisés. Dans ce contexte, en effet, les valeurs universelles ont été dévoyées et utilisées pour justifier la prétendue « mission civilisatrice » des métropoles coloniales. À l’encontre d’un tel dévoiement, les valeurs traditionnelles propres aux sociétés colonisées ont été mobilisées pour rassembler les énergies populaires, arracher les indépendances, et protéger la souveraineté des nouveaux États nationaux. La notion d’autodétermination collective a alors pris le pas sur la notion d’autodétermination individuelle.

Mais cette période est aujourd’hui dépassée. Dans leur immense majorité, les pays anciennement colonisés ont changé de physionomie politique, sociale  et juridique. Ils ne sont plus gouvernés par des nations étrangères, mais par des bureaucraties locales. Leurs sociétés ne reposent plus seulement sur les figures de l’économie traditionnelle, mais aussi sur des classes modernes en expansion constante. Les solidarités communautaires, religieuses, ethniques, y conservent un poids plus ou moins important. Mais ce n’est plus dans le cadre de ces solidarités, que ces sociétés peuvent puiser le dynamisme nécessaire pour se défendre, se renouveler  et s’épanouir, dans le monde globalisé du XXIe siècle. 

Elles ne peuvent le faire qu’en s’appuyant sur les classes modernes, intellectuelles et laborieuses, qui se sont développées depuis les indépendances. Ce sont l’étudiant, l’écrivain, l’artiste, l’ouvrier, le fonctionnaire, l’avocat, le médecin, l’ingénieur – dont chacun assume la responsabilité individuelle de ses actes, dans la sphère économique comme dans l’espace politique – qui composent les forces vives, porteuses de l’avenir de ces nations. 

Or, dans la plupart des cas, ces forces vives sont désormais en butte aux persécutions de leurs propres gouvernants. Ces derniers ont constitué de nouvelles castes, dotées de pouvoirs et de privilèges inconnus des sociétés traditionnelles. Ils s’appuient sur des régimes autocratiques, qui se perpétuent en s’appuyant sur des moyens de répression éminemment modernes, tout en faisant appel aux valeurs religieuses, tribales, coutumières, pour maintenir la division de leurs peuples et bloquer le développement de formes nouvelles d’expression démocratique.

Dès lors, pour les forces vives de ces peuples, les valeurs fondamentales à défendre, désormais, sont celles qui fondent l’égalité en droit de tous les individus ; qui protègent leur aspiration à une vraie citoyenneté en délégitimant l’arbitraire politique ; qui unissent les peuples en transcendant les séculaires discriminations entre les hommes et les femmes, entre les diverses ethnies et tribus, entre les différentes appartenances religieuses. En bref, plus que jamais aujourd’hui, ce sont les valeurs des droits de l’homme, qui sont à l’ordre du jour. Tout simplement parce qu’elles sont devenues universelles dans les faits. Elles ne sont plus seulement proclamées par les instances internationales comme un horizon théorique de l’humanité, elles sont effectivement revendiquées par les peuples du monde entier comme une aspiration concrète immédiate.

Lire également

Le Coran, entre texte et contexte, par Mahmoud Hussein, Le Courrier de l’UNESCO, avril-juin 2017 (article en ligne)

L’étape musulmane de l’humanisme, par Mahmoud Hussein, Le Courrier de l’UNESCO, octobre-décembre 2011 (PDF)

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Mahmoud Hussein

Mahmoud Hussein est le pseudonyme commun de Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, deux écrivains franco-égyptiens qui ont publié une série d’ouvrages de référence dont Al-Sîra en 2005, Penser le Coran (2009), Ce que le Coran ne dit pas (2013), Les musulmans au défi de Daech (2016), et Les révoltés du Nil: Une autre histoire de l'Egypte moderne (2018). Ils ont dirigé Le Courrier de l’UNESCO entre 1988 et 1998.