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16 jours de mobilisation contre la violence faite aux femmes : les écoles font partie de la solution

17/12/2020

Stefania Giannini, Sous-Directrice générale de l’UNESCO pour l’éducation

Chaque année, un élève passe en moyenne 1000 heures à l’école. La plupart passent leur scolarité dans un environnement sûr, en compagnie d’enseignants et de camarades bienveillants. Mais beaucoup n’ont pas cette chance. Selon une étude de l’UNESCO, un élève sur trois a été harcelé à l’école par ses camarades au moins une fois au cours du dernier mois, et un élève sur trois est victime de violences physiques.                                     

Bien qu’il existe de nombreux types de violence scolaire, et tout autant de facteurs qui en sont à l’origine, la question du genre explique en partie pourquoi et comment elle se manifeste. Les derniers chiffres de la Banque mondiale montrent que chaque année, plus de 700 millions de femmes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles. Selon une étude de Together for Girls, la violence en milieu scolaire est plus fréquente dans les pays où davantage de jeunes tolèrent des normes et attitudes de genre néfastes. 

Alors que l’édition 2020 des 16 journées de mobilisation contre la violence faite aux femmes touche à sa fin, nous réfléchissons à la manière dont la violence fondée sur le genre qui se produit dans la communauté en général se reflète à l’école. Posons-nous alors la question : comment changer les normes sociales et de genre si profondément ancrées dans nos vies pour lutter contre la violence sexiste en milieu scolaire ?

Un changement positif grâce à une éducation transformatrice

L’école peut être un lieu où se reproduisent les schémas de violence de genre présents dans la communauté en général, mais elle peut aussi constituer un espace de remise en question des normes.

Nous entendons de plus en plus parler de l’importance de l’apprentissage transformateur, des compétences du XXIe siècle et du sens de la citoyenneté mondiale à susciter chez les élèves. Les systèmes éducatifs reconnaissent que le rôle des écoles ne se limite pas à transmettre un savoir académique, mais qu’il consiste aussi à doter les apprenants des compétences nécessaires pour contribuer à un monde plus juste, équitable et pacifique. La cible 4.7 des objectifs de développement durable (ODD) témoigne de l’importance attachée à cet aspect, plaçant l’éducation au centre des efforts déployés pour préparer les citoyens dont nous avons besoin pour contribuer au Programme 2030. 

Nous nous attachons à développer et mettre en œuvre différentes formes d’éducation transformatrice, telles que l’éducation à la citoyenneté mondiale, l’éducation complète à la sexualité, l’éducation en vue du développement durable et, de plus en plus, l’éducation pour la prévention de la violence. Le défi à relever consiste à définir les bonnes pratiques dans ces domaines et à les appliquer de façon à réformer les systèmes éducatifs.

Le succès de l’éducation pour la prévention de la violence, et d’ailleurs de toute forme d’éducation transformatrice, dépendra des changements opérés dans les politiques éducatives et les programmes scolaires, ainsi que de l’évolution des mentalités des enseignants et de leurs pratiques pédagogiques. Cela implique de prendre conscience de l’importance d’intégrer des contenus allant au-delà des matières traditionnelles. De tels programmes ne sont efficaces que bien enseignés, mais ils peuvent s’avérer une mission délicate pour les enseignants.

L’expérience acquise par l’UNESCO grâce à la mise en œuvre du programme de prévention de la violence Connect with Respect dans cinq pays d’Afrique orientale et australe et d’Asie-Pacifique apporte un éclairage à cet égard. Ce programme consiste à former les enseignants à un outil pédagogique destiné à encourager la réflexion critique, promouvoir des attitudes respectueuses de l’égalité des genres et développer la capacité des élèves de demander de l’aide.

Les interventions pilotes produisent des résultats prometteurs pour ce qui est de modifier les normes et attitudes de genre néfastes chez les enseignants et les élèves. Les enseignants ont déclaré que le processus d’introspection les avait changés et avait renforcé leur façon de concevoir la protection des élèves.

Cependant, ils ont aussi évoqué les difficultés rencontrées pour mettre en œuvre le projet. Certains ont eu du mal à trouver de la place dans un programme déjà chargé. D’autres ont indiqué que les méthodes d’enseignement (approches centrées sur l’apprenant, qui font toute l’efficacité du programme) étaient difficiles à appliquer. Pour bon nombre d’entre eux, aborder des sujets tels que le genre et la violence est délicat dans le contexte local.

Les enseignants nous ont également fait part de la nécessité de renforcer l’approche scolaire globale pour lutter contre la violence liée au genre en dehors des salles de classe (approche holistique impliquant la communauté scolaire au sens large et le secteur de l’éducation). Cette démarche suppose d’établir de solides mécanismes de signalement, ainsi que des liens avec des services vers lesquels diriger les élèves, au besoin. Nous commençons à voir des exemples de concrétisation de cette vision « scolaire globale » de la sécurité, par exemple au Zimbabwe, où les enseignants coopèrent avec l’ensemble de la communauté scolaire pour éliminer la violence.

Pourquoi ce travail est-il important dans le contexte de la pandémie de COVID-19 ?

La fermeture généralisée des établissements scolaires a posé de nouveaux défis en matière de prévention et de lutte contre la violence de genre. Les périodes de confinement et autres mesures de distanciation sociale liées à la COVID-19 ont entraîné une augmentation des signalements de violences contre des enfants, d’exploitation sexuelle et de violence domestique. À leur réouverture, les écoles jouent donc un rôle essentiel pour garantir un environnement d’apprentissage sûr et favoriser le bien-être des élèves qui retournent en classe.

L’investissement en faveur de l’apprentissage transformateur est un investissement pour le bien-être des élèves. Les compétences qu’ils développent dans ce type de programme sont cruciales pour renforcer leur résilience et leur capacité de faire face aux menaces et à l’incertitude.

Tirer parti du pouvoir de l’action collective pour trouver des solutions

Nous savons que nous ne sommes pas les seuls, à l’UNESCO, à mettre en avant le rôle de l’éducation dans la lutte contre la violence de genre. Nous savons aussi que des problèmes complexes appellent des solutions complexes, qu’il est plus facile de trouver ensemble. C’est pour cette raison que nous continuons d’investir dans nos partenariats avec d’autres organisations. Le mois dernier, j’ai réaffirmé l’engagement de l’UNESCO à éliminer la violence en milieu scolaire dans le cadre de la campagne « Apprendre en toute sécurité » (Safe to Learn) et à exploiter les données que nous avons produites pour soutenir les actions nationales. Tout au long de 2020, nous avons continué de renforcer notre collaboration avec l’Initiative des Nations Unies pour l’éducation des filles et les 60 partenaires qui travaillent de concert pour mettre fin à la violence de genre en milieu scolaire (#EndSRGBV), en fournissant des orientations et en partageant les enseignements tirés dans des pays du monde entier. Les tweets, blogs et manifestations en ligne organisés dans le cadre des 16 journées de mobilisation constituent un témoignage puissant de cette vague d’action et d’engagement à changer le statu quo.

Seule une intervention collective et coordonnée s’attaquant aux causes profondes de la violence de genre dans et autour des écoles nous permettra de « reconstruire en mieux » les systèmes éducatifs et de garantir à tous les enfants un environnement d’apprentissage sûr et inclusif.