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Les acteurs du judiciaire sont essentiels pour mettre fin à l’impunité des crimes contre les journalistes, déclare l’UNESCO

10/03/2021

L'UNESCO a réuni des experts et des acteurs du judiciaire pour renforcer les politiques et les actions en justice afin de mettre fin à l'impunité des crimes contre les journalistes. Cela fait partie d'une campagne plus large menée au cours de la dernière décennie. Les expériences du monde entier montrent que les institutions chargées de l'application de la loi, la société civile et les médias sont essentiels pour faire bouger les choses et punir plus sévèrement les crimes contre les journalistes. C'est le seul moyen de dissuader de nouveaux meurtres et de briser le cycle de la violence contre les professionnels des médias. Lisez leurs histoires et inspirez-vous de leurs meilleures pratiques pour aider à lutter contre la peste.

Le jeudi 23 mars 2017 avait tout d’une matinée comme les autres dans l’État de Chihuahua, dans le Nord du Mexique. Alors qu’une mère célibataire d’âge moyen montait dans sa voiture rouge avec son fils pour l’emmener à l’école, le véhicule ne quitta jamais le domicile. 8 balles mirent fin à la vie de la femme, qui en plus d’être mère, était également journaliste. Miroslava Breach Velducea, journaliste mexicaine de renom, s’était faite connaître et avait servi son pays en révélant les liens entre le crime organisé et les « narco-politiciens ».

Après avoir travaillé pour les agences de presse La Jornada et Norte, elle avait créé sa propre agence, MIR, au début de la même année. Mme Breach avait publié une série d’articles en 2016 qui avait renversé la campagne à la mairie d’un membre du cartel Salazar.

Elle avait ainsi signé son arrêt de mort. Sur la scène du crime de Mme Breach, on raconte qu’une note comportant l’inscription « Balance » a été trouvée, ce qui révèle à quel point le cercle du crime organisé s’étend et se développe dans un échange combatif entre la société et les élus.

Dénoncer la corruption au Mexique constitue l’un des projets les plus dangereux qu’un journaliste puisse entreprendre. Ricardo Sánchez Pérez Del Pozo, du Bureau du Procureur spécial chargé des atteintes à la liberté d’expression à Mexico, s’est joint au groupe d’experts à l’occasion de la conférence du 1er mars 2021 intitulée « Le rôle du pouvoir judiciaire et de la coopération internationale pour favoriser la sécurité des journalistes – Quelles expériences mettre en avant ? », organisée par l’UNESCO et des membres du Groupe d'amis sur la sécurité des journalistes. Cette rencontre a permis d’aborder les bonnes pratiques en matière de lutte contre l’impunité des violences envers les journalistes. Les enregistrements vidéo de la conférence sont disponibles en Anglais, Français, Espagnol et Arabe.

Lors de l’une des tables rondes, M. Del Pozo a partagé son expérience et ses stratégies concernant la lutte contre l’impunité afin d’aider les journalistes victimes de violences dans son pays.

Ces trois dernières années, mon équipe a poursuivi plus de 200 personnes pour des crimes commis envers des journalistes. Précisons que 130 de ces personnes étaient des élus au moment des faits.

Ricardo Del Pozo, Bureau du Procureur spécial chargé des atteintes à la liberté d’expression, Mexico

Dans le cas de Mme Breach, M. Del Pozo a détaillé comment l’analyse de la nature du travail de la journaliste avait permis de révéler le motif de son agression et d’identifier ses auteurs présumés. Le travail de son Unité spéciale a permis d’arrêter Juan Carlos Moreno Ochoa en décembre 2017, l’un des co-auteurs et commanditaires de l’assassinat.

En effet, M. Del Pozo a dirigé une Unité spéciale de 18 procureurs qui ont enquêté sur des affaires liées à la liberté d’expression au niveau fédéral. L’une des difficultés rencontrées par cette équipe a été de sélectionner de manière stratégique les affaires sur lesquelles enquêter en priorité afin d’envoyer un message fort face à l’impunité de ces atteintes à la liberté d’expression.

Si la société comprend le lien entre le travail des journalistes et la démocratie, la situation s’améliorera.

Ricardo Del Pozo, Bureau du Procureur spécial chargé des atteintes à la liberté d’expression, Mexico

Malheureusement, la violence envers les journalistes au Mexique demeure très élevée. Effectivement, 103 journalistes ont été tués ces 10 dernières années (de 2010 à 2020) et seules 11 affaires sont considérées comme résolues sur le plan judiciaire. Ces chiffres préoccupants révèlent la gravité et la complexité de cette question, même lorsque des efforts sont déployés de la part des institutions.

Irene Khan, Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la promotion et la protection de la liberté d'opinion et d'expression et Helena Kennedy, Directrice de l'Institut des droits de l'homme de l'Association internationale du barreau (IBAHRI), ont également participé à l’événement. Elles ont toutes deux exprimé leur profonde inquiétude au sujet de la longueur des délais de poursuite des crimes en raison de ressources inadaptées et d’un manque de capacités. Jeanette Manning, Directrice du Centre NATGRI pour les partenariats internationaux et la collaboration stratégique et représentante de l’Association internationale des procureurs, a évoqué les mêmes difficultés en termes de renforcement des capacités pour poursuivre ces crimes. Pour répondre à ces difficultés, l’UNESCO et l’Association internationale des procureurs a établi les lignes directrices destinées aux procureurs pour enquêter et poursuivre les auteurs de crimes contre les journalistes. Ces lignes directrices, actuellement disponibles en anglais, arabe, indonésien, français, portugais, russe et espagnol, le seront bientôt dans d’autres langues.

Yetnayet Desalegn, représentante de l'Institut de formation judiciaire d'Éthiopie et Horace Adjolohoun, administrateur général jurisconsulte de la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples, ont vivement rappelé la nécessité de mettre en place des formations des acteurs judiciaires plus solides, notamment des juges, des procureurs et des avocats en matière de liberté d’expression et de sécurité des journalistes.

Afin de sensibiliser les acteurs du judiciaire à cette question et les informer des normes internationales et de la jurisprudence régionale, l’UNESCO a organisé une série de formations à la liberté d’expression et à la sécurité des journalistes, qui se sont déroulées sur le terrain et en ligne. Depuis 2013, plus de 18 000 acteurs du judiciaire en Amérique latine, en Afrique et au Moyen-Orient ont été formés à ces thématiques.

Les difficultés d’obtenir justice pour les crimes contre les journalistes prévalent notamment lorsqu’il s’agit d’enquêter et de poursuivre des crimes sexistes commis contre des femmes journalistes. Pauli van Wyk, journaliste d’investigation sud-africaine et Mithila Farzan, éditrice bangladaise, ont partagé leur expérience de violence en ligne, un problème endémique pour les femmes journalistes. Une récente étude de l’UNESCO et de l’ICFJ menée auprès de plus de 900 personnes dans 125 pays a révélé que 73 % des femmes journalistes interrogées avaient été victimes de violence en ligne dans le cadre de leur travail.

Pedro José Vaca Villareal, Rapporteur spécial sur la liberté d’expression de la Commission interaméricaine des droits de l'homme, a dévoilé le manque de reconnaissance des crimes vécus par les femmes journalistes tels que la violence en ligne, que ce soit du point de vue juridique ou pratique. L’incapacité de répondre et de poursuivre ces agressions sexistes, mais également de les reconnaître comme des entraves légitimes à la sécurité, peuvent avoir des conséquences désastreuses. Caoilfhionn Gallagher, avocate spécialisée en droits de l’homme et en droit des médias, a attiré l’attention sur le cas de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, qui a été victime de harcèlement et de violences pendant des décennies avant d’être assassinée en 2017. Les participants ont demandé un renforcement des cadres juridiques et de la formation des acteurs du judiciaire à ces questions afin d’affronter ce problème. 

Selon les données de l’UNESCO, le taux d’impunité des affaires d’assassinats de journalistes reste élevé, seulement 13 % des cas dans le monde étant résolus sur le plan judiciaire. Les auteurs de ces crimes sont rarement traduits en justice. Le cas de Pablo Medina Velázquez, journaliste paraguayen, constitue l’un des nombreux exemples positifs où justice a été rendue.

Janine Rios, Juge du District judiciaire de Canindeyú, a participé au procès de Vilmar « Neneco » Acosta Marques, un maire ayant commandité l’assassinat de Pablo Medina Velázquez, un journaliste qui avait enquêté sur le commerce de marijuana ainsi que sur une importante filière de trafic de drogue à la frontière avec le Brésil.

M. Acosta a été déclaré coupable et condamné à 39 années d’emprisonnement. C’est la première fois que le cerveau d’un assassinat de journaliste a été condamné au Paraguay.

De la même manière que les personnes ayant ravi la vie de Pablo Medina et de son assistante Antonia Almada ont essayé de laisser un message en les assassinant, l'État paraguayen, par l’intermédiaire du pouvoir judiciaire et du ministère public, a fait passer un « message clair » à tous ceux qui tentent de commettre ce type de crimes afin de réduire en silence les journalistes : l’impunité ne sera plus jamais tolérée dans ce pays.

Judge Janine Rios, Juge du District judiciaire de Canindeyú

Bien que l’impunité des agressions envers les journalistes demeure extrêmement élevée, une action concertée du système judiciaire, des services de répression, de la société civile et des médias est essentielle pour faire bouger les lignes et réduire considérablement le nombre de crimes contre des journalistes. Il s’agit de la seule manière de prévenir les assassinats et de briser le cycle de la violence envers les professionnels de l’information.