Story

Art-Lab Talks #6 - Un vent de liberté en détention

10/02/2021

L’objectif des « Entretiens d’Art-Lab » est de documenter le pouvoir transformateur de l’art auprès des populations vulnérables impliquées dans des créations artistiques.

Les « Entretiens » sont une série d’articles en ligne, dont les sujets ont été sélectionnés parmi un vaste ensemble de pratiques éthiques identifiées par la plateforme d’Art-Lab qui consiste « d’artivistes », c’est-à-dire d’artistes, de dirigeants d’institutions culturelles, d’intervenants culturels, de journalistes et de chercheurs, engagés pour soutenir celles et ceux dont les droits ont été violés.

Chaque mois, un article paraît sur une population défavorisée spécifique, souffrant d’exclusion (réfugiés, migrants, personnes vivant en zone de post-conflits, ainsi que les plus marginalisés).

Une liste de principes éthiques a été identifiée sur la base de chacun de ces « Entretiens », plaçant les groupes vulnérables au cœur des pratiques artistiques ; pour les aider à sortir du status quo et à faire résonner leurs revendications pour les droits et la dignité humaine. Ces principes seront disséminés dans le cadre d’Art-Lab afin de vulgariser au cœur de l’action humanitaire des principes essentiels impliquant ceux qui ont été laissés pour compte, en tant qu’acteurs à part entière de la réalisation des ODDs.

Cette sixième édition des Art-Lab Talks de l'UNESCO met en lumière le travail de Jean-Pierre Chrétien-Goni, auteur, metteur en scène et maître de conférences au Conservatoire des Arts et Métiers (CNAM) à Paris. Depuis de nombreuses années, il a mené différentes actions en prison telles que des  ateliers d'écriture, des ateliers théâtre, des formations diplômantes à la médiation culturelle, mettant les pratiques artistiques et culturelles à la portée des personnes en détention.

Qu'apportent les pratiques artistiques et culturelles à ceux qui vivent en détention ? Jean-Pierre Chrétien-Goni reformule la question. Il s'agit moins « d'apporter » que de partager pensées et émotions en créant un espace de liberté partagé dans le lieu qui en prive…

Cela fait quelques décennies que pour lui, la pratique théâtrale prend tout son sens en allant auprès de ceux que la vie a cabossé. Bien des années avant qu'il n'ouvre son lieu Le Vent se Lève, « Zone libre d'art et de culture éthique et solidaire » dans le XIXème arrondissement de Paris, Jean-Pierre Chrétien-Goni s'est frotté aux lieux de tension et de rétention. Lieux où l'on croise précisément des hommes et des femmes que leur parcours rapproche des excessifs et des cabossés des grandes œuvres littéraires.

Mon travail, c'est d'ouvrir des espaces de création aux plus vulnérables en détournant les assignations, et en reconnaissant mes propres vulnérabilités. C'est à partir de la reconnaissance de ses fragilités que peut se jouer quelque chose d'important dans l'échange. Sinon, on reste un peu un peu en surplomb.

Jean-Pierre Chrétien-Goni

Au commencement, le livre

La prison, il y est entré à l'appel d'une femme remarquable, Geneviève Guilhem, qui s'est battue pour que la bibliothèque en prison soit digne d'un service public. C'est dans ce cadre qu'elle a invité Jean-Pierre Chrétien-Goni à animer des ateliers d'écriture à Fleury-Mérogis.

Ç'a été une révélation, la sensation que j'étais là où je devais être. Je suis issu des quartiers populaires et j'avais l'impression de rencontrer des imaginaires qui m'étaient à la fois familiers et étrangers. Ce travail a répondu à la question fondamentale que je me posais sur ma pratique théâtrale : "À quoi bon ?" Faire du théâtre en prison, c'est faire l'exercice de la liberté radicale du travail théâtral là où on est privé de liberté.

Jean-Pierre Chrétien-Goni

Plus de trente ans après, le livre a-t-il perdu de son aura en prison ? L'affirmer serait oublier que la prison n'est pas la société : le numérique n'y est présent que via la télévision, et le livre y reste essentiel.

« Qu'y-a-t-il de plus beau que de découvrir la littérature à 40 ans ! » s'exclame Jean-Pierre. Et de raconter comment, en plein atelier, il a vu un jeune homme le héler de loin, lui montrant un livre sous son bras : « J'y comprends rien mais c'est magnifique ! » C'était L'Éthique de Spinoza...  Un autre détenu était tombé amoureux des écrits de Jean Moulin et en avait fait des exposés, des expositions, des cercles de lecture.

« Ce sont des choses qui ne se passent pas ailleurs. Les ateliers passent, les livres restent, » conclut-il.


© Shutterstock.com / fran_kie

Du texte au corps

Jean-Pierre Chrétien-Goni a mené différentes actions en prison :  ateliers d'écriture, ateliers théâtre, dformations diplômantes à la médiation culturelle.  Ce ne sont pas forcément les mêmes détenus qui fréquentent les uns ou les autres. Mais les témoignages s'accordent pour dire que toute activité en détention attire déjà par son potentiel d'échappée momentanée de sa cellule.

Une fois le groupe rassemblé, tout reste à faire. Là où un atelier théâtre traditionnel, en extérieur, commence par forger le corps outil avec des échauffements, en prison, Jean-Pierre fait le contraire : « On commence par jouer des situations, des personnages, et le travail corporel vient ensuite. L'improvisation est un outil essentiel : j'en ai fait un nombre impressionnant sur les gardes à vues ! On part de situations vécues, pour aller vers l'abstraction. »

Jean-Pierre regorge d'anecdotes, comme cette mise en scène d'Ulysse à la demande d'un détenu : « L'une de mes plus belles expériences ! Il avait déjà fait le casting avant notre arrivée... Très vite, on a compris que ce qui était en jeu, c'était Pénélope : avec cette métaphore très lisible : « Pourrais-je toujours bander mon arc » ? En filigrane apparaissaient la question de la solitude affective et sexuelle, fondamentale dans l'imaginaire d'hommes enfermés, jamais évoquée directement. Cet Ulysse a tant frappé les esprits que pendant des mois, les gardiens ont appelé les détenus par leur nom de scène, Télémaque ou Le Cyclope ! »

Les histoires bouleversantes sur des interventions ne rosissent pas le réel de la prison. Y intervenir reste un combat, notamment pour la pérennité d'actions financées à l'année. Dans un établissement de la taille de Fleury-Mérogis, l'accès aux ateliers artistiques reste un parcours du combattant : « Il faut repérer une affiche, remplir une demande qui est relayée par les conseillers d'insertion, » explique Alex, ancien détenu, qui a suivi une formation de bibliothécaire avec Lire c'est vivre. « C'est difficile pour ceux qui ne maîtrisent pas l'écriture et la lecture. Certaines disciplines comme la musique sont inaccessibles, parce qu'on n'a pas droit aux instruments. J'ai vu un camarade musicien fabriquer un piano en carton pliable dans sa pochette pour s'exercer ! »

Et se pose là comme dans d'autres lieux de tension la question de « l'après », qui peut s'avérer poignante :

À Bois d'Arcy, nous avons la mauvaise idée de faire un spectacle avant Noël. Le jour du spectacle, il s'est passé des choses merveilleuses, comme de voir l'un des détenus les plus compliqués embrasser la directrice de la prison. Et puis, quand on sort, on les entend au lointain nous crier « Joyeux Noël ! » en nous appelons par nos prénoms. Là, on pleure. Pourquoi est-ce que ça s'arrête ?

Jean-Pierre Chrétien-Goni

Envisager « l'après »

Tisser des passerelles avec le temps de la sortie, c'est l'objet de la formation diplômante mise en place par Jean-Pierre Chrétien Goni dans le cadre du CNAM. Le terme de « médiation culturelle » couvre assez d'actions différentes pour offrir aux détenus des perspectives professionnalisantes.

Franck **, qui a suivi cette formation à Fresnes et obtenu brillamment son diplôme, décrit une expérience marquante. « C'était incroyable de faire ça en prison ! On sortait du cadre scolaire strict : c'était un atelier d'échange de paroles autour de l'analyse d'un texte, d'une image, d'une vidéo. Bien sûr, cela se heurte aux contraintes de la prison : l'impossibilité d'accéder à internet, ou d'avoir un appareil photo !

Comme d'autres détenus passés par cette formation, Franck a travaillé à la régie dans des lieux de spectacle vivant. Il exerce aujourd'hui une activité artistique en indépendant.

** Le prénom a été changé.

Sans ces ateliers, aurait-ce été différent ? Les gens rencontrés étaient de ceux qui tiraient vers le haut. Dans ce type d'atelier, on ne se sent pas emprisonné. Travailler sur Aimé Césaire, cela met en jeu la politique, l'art, la poésie. Ça m'a donné un bagage supplémentaire pour mieux comprendre les choses qui m'entouraient. Il faut des formations de ce type dans les lieux fermés, ça fait grandir les gens, ça fait grandir les âmes.

Franck

Le Vent se Lève accueille aussi des détenus en fin de peine, ou récemment sortis. Alex a pu y faire un stage de montage son et audiovisuel, dans le cadre d'un régime de semi-liberté au centre de détention de Melun, qui lui permettait de sortir de 7h à 19h.

L'expérience des ateliers en prison et de l'aide à la transition vers le dehors l'a aussi encouragé à s'engager lui aussi auprès des détenus : il travaille pour l'association Auxilia, qui depuis 91 ans mène une action éducative en prison, et a réalisé un livret et une vidéo sur sa remarquable fondatrice, Marguerite Rivard.

Au moment où j'allais sortir, un camarade m'a demandé : « Raconte aux gens du dehors comment ça se passe dedans ! » C'est important de transmettre.

Alex

Cela l'a aussi conduit à rejoindre l'association de défense des détenus « Ban public ».

Son témoignage comme celui de Franck répondent, avec d'autres, à la question existentielle que se posent les artistes intervenants en prison : « C'est à ça que je sers ».

 

Un article préparé par Valérie de Saint-Do pour Art-Lab pour les droits de l’homme et le dialogue de l’UNESCO.

Voir également :

***

Les « Entretiens d’Art-Lab » sont produits dans le cadre d’Art-Lab pour les Droits de l’Homme et le Dialogue, au programme des sciences sociales et humaines. Cette initiative de l’UNESCO vise à intégrer les arts et la culture dans les programmes humanitaires et de développement. Art-Lab a pour objectif de souligner le rôle crucial des artistes dans la défense des droits humains et culturels, et a coordonné l’analyse de documents multiformats répertoriant les politiques, les voix alternatives au discours culturel dominant, les pratiques éthiques et les chartes qui promeuvent les droits humains et l’inclusion des plus vulnérables à travers les arts.

Les recommandations issues de cette analyse ont été présentées le 10 Décembre 2020, à l’occasion de la commémoration de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1948.

Dans le cadre de la « Décennie internationale du rapprochement des cultures » (2013-2022), Art-Lab contribue à l’effort international qui consiste à démontrer l’importance du dialogue interculturel dans le développement et la paix.

A travers un vaste programme de coordination, de recherche, de renforcement des capacités et de sensibilisation, Art-Lab souligne le rôle de l’UNESCO en tant qu’Agence cheffe de file pour la coopération interculturelle pour la paix.

Plus précisément, Art-Lab entend consolider un portfolio de pratiques éthiques ; produire des outils de formation destinés aux acteurs humanitaires et culturels ; sensibiliser les acteurs politiques ; former les opérateurs culturels et le personnel humanitaire ; développer sa Plateforme engagée dans la promotion des arts pour les droits et la dignité humaine (constituée de Chaire UNESCO, experts internationaux, artistes engagés et opérateurs du développement); et enfin, impliquer dans des initiatives artistiques près de 100 000 personnes qui vivent dans des contextes difficiles.


© UNESCO