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Au Niger, la migration sur les ondes des radios communautaires de Zinder

12/04/2021
10 - Reduced Inequalities
11 - Sustainable Cities and Communities
16 - Peace, Justice and Strong Institutions

Un atelier de formation a été organisé par l'UNESCO, avec la participation d'associations locales, afin de contribuer à renforcer les compétences des professionnel(le)s de l’information des radios communautaire, pour une meilleure couverture de la migration dans cette région du nord-est du Niger, carrefour migratoire vers le Maghreb.

Edité par Sara Bonanni (Agence Italienne pour la Coopération au Développement, AICS)

 

C'était le 02 octobre 2013. A quelques kilomètres de la frontière avec l'Algérie, 92 migrants sont retrouvés morts en plein désert du Niger. Ils faisaient partie d'un convoi de 112 personnes, composé principalement de femmes et d’enfants. Beaucoup d'entre eux venaient du département de Kantché, dans la région de Zinder (centre-est du Niger). A l'époque, les médias nigériens ont accordé une grande importance à cette tragédie humanitaire, contribuant à travers les forums sociaux à la diffusion de l'expression « phénomène Kantché ». C'est ce que souligne l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans un rapport publié en 2016 : « Femmes et enfants de Kantché sur la route de l'Algérie », dont le sous-titre – « Analyse socio-anthropologique d'un phénomène incompris » - illustre la difficile compréhension de la problématique de la migration des femmes et des enfants au Niger par l'opinion publique. En effet, ces dernières années, les médias et la communauté internationale ont accordé plus d'attention aux tragédies des migrants, bien plus nombreuses, le long des routes entre Agadez et les pays d'Afrique du Nord.

Sept ans plus tard, nous rencontrons à Zinder Maimouna Neino, une migrante rentrée de Libye pour s’installer dans sa ville natale. « J'ai émigré en Libye pour trouver du travail et gagner de l'argent, mais je n'ai connu que la douleur et la souffrance. J'ai travaillé comme une esclave du matin au soir sans arrêt, jusqu'à perdre une grossesse. Maintenant, je suis de retour chez moi, ici à Zinder. Je souhaite qu'aucune femme ne subisse ce que j’ai enduré. Je voudrais que les femmes aient la possibilité de rester dans leur pays et de trouver du travail. » Maimouna a partagé sa douloureuse expérience lors d'un atelier de formation qui a réuni une quarantaine de participants à Zinder, du 13 au 17 octobre 2020, dont des animateurs de radios communautaires locales. L’objectif était de renforcer les capacités des professionnels de l'information sur la couverture médiatique de la migration féminine et de la traite des êtres humains, notamment des enfants, dans la région de Zinder.

© UNESCO Dakar

S'il est vrai que Niger rime avec Agadez, principal carrefour migratoire du pays, « le choix de cette région se justifie car Zinder est reconnue comme une zone d'importants flux migratoires dont une part significative est composée de femmes et d'enfants, principalement du département de Kantché, qui émigrent principalement vers l'Algérie », a déclaré dans son discours d’ouverture, le Président du Conseil régional de Zinder, M. Moutari Ousmane. Un phénomène qui, selon lui, va de pair avec celui de la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des enfants.

D’après l'OIM, comme d'autres départements de la région, Kantché « se caractérise par un contexte socio-économique répulsif. En dehors de l’agriculture pluviale, les opportunités d’emploi y sont très limitées et peu attrayantes. Or, l’émiettement des terres de cultures sur lesquelles les populations continuent d’appliquer des techniques culturales dépassées contribuent au très faible rendement des terres. A cela, s’ajoute une pression démographique parmi les plus importantes du pays (168 hbts/km2). Face à ces contraintes, les départs en migration apparaissent comme une des solutions saisies par les populations pour répondre à leurs besoins de survie. » Il s’agit d'une pratique ancienne dans la région de Zinder, avec des flux migratoires composés uniquement d’hommes vers le Nigeria. Mais l’insécurité générée par le groupe terroriste Boko Haram et les bandes armées, combinée aux activités peu rentables pour les migrants, ont réorienté les flux vers l'Afrique du Nord, notamment vers l'Algérie, un pays connu pour sa législation migratoire très stricte, qui oblige les Nigériens en situation irrégulière à mendier ou à se livrer à d'autres activités informelles (prostitution), « contribuant ainsi à alimenter la migration des femmes et des enfants du Niger ».

Travail de groupe © UNESCO Dakar

La rencontre d’octobre 2020 organisée par l'Association des femmes africaines professionnelles de la Communication-Section Niger (APAC-Niger) avec l’appui de l’UNESCO, a également réuni des représentants locaux, de la Cellule d'analyse des politiques publiques et d'évaluation de l'action gouvernementale (CAPEG), du Projet de gestion des défis migratoires (PROGEM), de la Police nationale, de la Direction régionale de la santé et des organisations de femmes. Une initiative qui rentre dans le cadre d’une série d’activités menée par l’UNESCO et ses partenaires pour soutenir les radios communautaires de la région de Zinder dans la production d’une information de qualité sur la migration. « La collaboration a commencé en 2019 par une formation initiale au cours de laquelle nous avions fait le tour de l'histoire de la migration dans la région et discuté des moyens de mieux couvrir la migration à travers la radio communautaire », explique Mme Amina Niandou, Présidente de l'Apac-Niger. Elle poursuit : « Dans les zones rurales telles que celles qui prévalent dans la région de Zinder, la radio communautaire reste le moyen de communication le mieux adapté pour sensibiliser et informer les citoyens sur tout ce qui caractérise ces flux migratoires. Il ne s'agit pas d'arrêter le phénomène, mais de faire en sorte que les femmes, les hommes, les jeunes et les moins jeunes de la région aient accès à une information de qualité pour leur permettre de faire des choix éclairés lorsqu'il s'agit de migrer vers l'Algérie ou la Libye ».

© UNESCO Dakar

A ce jour, 25 radios communautaires ont été impliquées, produisant 62 programmes radio entre 2019 et 2020. « Il s'agit de reportages, de micro-interviews, de débats en studio à travers lesquels les journalistes ont mis en exergue divers aspects de la migration dans la région de Zinder que nous abordons depuis le début de leur formation, y compris dans cet atelier de formation au cours duquel nous avons fait le point sur la première série d'émissions produites et diffusées en 2019 », précise M. Albert Chaibou, formateur et reporter parmi les plus connus au Niger pour sa couverture de l’information sur la migration (il a notamment réalisé un reportage à Lampedusa, en Italie). « Aujourd'hui, en raison de la crise de la COVID-19, la situation a changé », poursuit M. Chaibou. « Dans ce deuxième atelier, nous avons discuté de l'impact de cette crise sur la migration à Zinder, notamment du problème de la baisse d’envoi de fonds aux femmes bloquées en Algérie en raison de la fermeture des frontières, ou inversement pour celles qui, pour la même raison, ne peuvent plus rejoindre l'Afrique du Nord ».  A la demande des journalistes, ce deuxième atelier a également été l'occasion de les former aux techniques de mixage et de montage de programmes radiophoniques. « Le soutien de l’Apac-Niger et de ses partenaires est essentiel pour produire des programmes de ce type », insiste M. Hamidou Yacouba. Des séances d'écoute ont par ailleurs été organisées dans le but « d'évaluer les productions et mesurer les compétences acquises pour le bien de nos communautés », a souligné Mme Amina Niandou.

Un troisième atelier – en formation continue - est prévu en 2021, pour la production de nouveaux programmes radiophoniques, avec l’objectif d’associer des médias algériens aux radios communautaires de la région de Zinder. Des reportages sont en effet prévus à Alger et à Tamanrasset. Une fois réalisés, ils seront diffusés à la fois en Algérie et sur les radios communautaires de la partie nigérienne (avec traduction des reportages du français et de l'arabe vers le Haoussa, la langue la plus parlée dans cette région, Ndlr). Suite aux nombreux obstacles techniques et matériels rencontrés par certaines radios communautaires, sur les 25 radios initialement impliquées, 14 sont restées associées au projet : Malawa, Gamakaye, Zumunci Fm, Tsirkau Fm, Tarka Fm, Dougouza Fm, Aissami, Muryar Gaffati, Gagaraou, Albichir, Boulama Fm, Alkawali, Martaba et la radio associative Alternative FM, respectivement dans les départements de Belbédji, Damagaram Takaya, Gouré, Kantché, Magaria, Mirriah, Takeita, Tanout et la ville de Zinder.

 

Le projet

La collaboration avec les radios communautaires de la Région de Zinder s'inscrit dans le cadre du projet de l'UNESCO et de l'Agence italienne pour la coopération au développement (AICS) : "Autonomiser les jeunes en Afrique à travers les médias et la communication", financé par l'AICS par le biais du « Fondo Africa », institué par le Ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI). Créé en 2016, ce fonds soutient des interventions extraordinaires visant à relancer le dialogue et la coopération avec les pays africains d'importance prioritaire pour les routes migratoires. Mis en œuvre par l'UNESCO dans huit pays d'Afrique occidentale et du Centre (Cameroun, Côte d'Ivoire, Ghana, Guinée-Conakry, Mali, Niger, Nigeria et Sénégal), le projet - coordonné par le Bureau régional de l'UNESCO pour l'Afrique occidentale (Sahel) - vise à renforcer les capacités des jeunes journalistes (et influenceurs) - hommes et femmes - dans la couverture de l’information sur divers aspects de la migration, et ainsi favoriser l'accès des jeunes des pays ciblés à une information de qualité sur les migrations, légales et irrégulières, aussi bien dans la sous-région que vers l'Europe. Le projet contribue également à la mise en œuvre de deux priorités mondiales de l'UNESCO (l'égalité des genre et l'Afrique), ainsi que de l'objectif de développement durable 16.10 visant à « assurer l'accès du public à l'information et protéger les libertés fondamentales, conformément à la législation nationale et aux accords internationaux ».

Depuis son lancement en 2019, l'UNESCO a engagé plus de 1.300 journalistes et influenceurs (artistes), impliquant plus de 1. 300 médias de la presse écrite et en ligne, de la radio et de la télévision ; les ministères de la Communication, de la Jeunesse, de la Culture, des Affaires étrangères, de la Justice et des Droits de l'homme ; les autorités locales, les écoles de journalisme, les chercheurs, les ONG et les organisations de la société civile (y compris les organisations de jeunesse), les organisations culturelles, les organisations internationales (telle que la CEDEAO), les agences sœurs (OIM, HCR, ONU-Femmes, UNICS) et les acteurs du secteur privé. En un peu moins de deux ans d'activité, plus de 700 contenus éditoriaux, 25 chansons et 10 vidéos artistiques ont été produits et diffusés.