Avantages et inconvénients de l’éducation privée et publique en Afrique

12 Novembre 2018

Dans l’une des séries d’entretiens sur le droit à l’éducation réalisés à l’occasion du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le professeur Ann Skelton se penche sur les avantages et les inconvénients de l’éducation publique et privée.

« Dans la Déclaration des droits de l’Homme et la Convention de l’ONU des Droits de l’Enfant que, il est clair que les États ont l’obligation de fournir à tous une éducation, ce qui signifie par défaut qu’ils doivent disposer d’un système éducatif efficace et de qualité, qui soit accessible à tous, » dit le professeur Ann Skelton, membre du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, directrice du Centre pour le droit à l’éducation à l’Université de Pretoria et titulaire de la Chaire UNESCO en droit à l’éducation en Afrique.

Le professeur Skelton confirme que les normes internationales sont par ailleurs très claires sur le fait que l’éducation privée doit être convenablement règlementée et qu’elle doit offrir au moins le même niveau de qualité que l’éducation publique.

« Souvent, ce n’est clairement pas le cas. Il y a de nombreux impacts néfastes lorsque l’éducation est transformée en marchandise. Tout prestataire à but lucratif entraîne des risques. Ce que nous voyons souvent, ce sont des États qui croisent les bras et disent « eh bien si ces gens s’occupent volontiers de l’éducation, alors nous ne devons pas faire beaucoup d’efforts dans ce domaine, » explique-t-elle.

C’est alors que d’autres entreprises à but lucratif s’engouffrent dans cette brèche.

« Cela veut dire aussi que les bons enseignants ont tendance à se tourner vers le système privé s’ils sont mieux payés. Dans certains pays, les parents votent par erreur ce qu’ils imaginent être un meilleur système et se battent même lorsque celui-ci se révèle inadapté », ajoute-t-elle.

La question de la responsabilité

Le professeur Skelton dirige un groupe d’experts chargé de rédiger des principes directeurs pour les acteurs étatiques dans l’éducation privée. Il s’agit surtout de rendre les États responsables de la réglementation du secteur privé et de la fourniture d’écoles publiques de qualité. Prof. Skelton estime que les États devraient faire beaucoup plus d’efforts au niveau national pour appliquer des cadres réglementaires veillant au respect des normes.

« Une question intéressante dont nous discutons avec des organisations de la société civile et des experts en éducation et en droit consiste à savoir s’il existe une base dans le droit relatif aux droits de l’homme pour encourager les États à faire en sorte que pas plus d’un certain pourcentage d’écoles disponibles dans un pays soient des écoles privées. Serait-il possible de mettre une limite à la croissance de l’éducation privée ? », s’interroge-t-elle.

Toutefois, ajoute-t-elle, il existe de grandes différences dans la façon dont les acteurs privés s’impliquent dans l’éducation et les impacts qu’ils peuvent avoir.

Dans certains habitats informels kenyans ou nigérians, par exemple, le gouvernement a abdiqué ses responsabilités et abandonné les gens à des prestataires de services de faible qualité et non réglementés, ce qui a eu un impact sur les plus pauvres qui cherchaient une éducation de qualité. Cette situation est clairement contraire aux normes internationales. Mais regardez les Pays-Bas : d’une certaine manière, la plupart des écoles sont gérées par le secteur privé, par des acteurs à but non lucratif, et financées par des fonds publics, et le système est considéré comme étant de haute qualité. »

Développer des normes régulatrices

« Cela pose la question de savoir si nous devrions réparer des systèmes qui ne sont pas défectueux ? En d’autres termes, comment pouvons-nous élaborer des normes qui puissent être appliquées dans tous les contextes mais qui laissent une certaine liberté aux modèles qui fonctionnent, ou qui sont réclamés par la population ?, dit-elle.

Parmi les autres défis figurent la réglementation stricte des pays du Nord où des sociétés de holding qui exploitent l’éducation dans d’autres pays en offrant une éducation à moindre coût et de moins bonne qualité.

« Pour moi, la question épineuse est qu’un contrôle fort du système éducatif par l’État est une bonne chose si l’on pense en termes de fourniture de services et d’accès, mais il peut être néfaste du point de vue de la démocratie et des droits. 

Par exemple, en Afrique du Sud, durant l’apartheid, si les noirs avaient compté sur ce que l’État allait leur offrir, leur situation aurait été encore pire. Ils comptaient sur les écoles de missionnaires dirigées par des gens passionnés par l’éducation qui voulaient contribuer à la formation de leaders pour l’avenir. Cela me semble différent de la marchandisation de l’éducation et de l’exploitation des individus. »

Selon elle, des investissements publics suffisants sont essentiels mais le chemin est encore long pour atteindre les cibles de l’Objectif de développement durable 4.

On observe toutefois des signes encourageants en Afrique, avec des États qui commencent à prendre la responsabilité de leurs systèmes éducatifs.

« Je suis très heureuse de voir que l’Ouganda et le Kenya défendent leurs réglementations devant les tribunaux en adoptant une position ferme vis-à-vis des prestataires de services privés, et que les tribunaux soutiennent le rôle de ces États dans la réglementation des écoles privées pour garantir la qualité et le respect du droit du travail », dit-elle.

Passionnée par le droit à l’éducation

La vision du professeur Skelton pour l’avenir consiste à renforcer l’intérêt pour le droit à l’éducation et à sensibiliser davantage à ce sujet. À l’Université de Pretoria, elle enseigne actuellement à un groupe d’étudiants en doctorat de tout le continent les différents aspects du droit à l’éducation en Afrique.

« Ce que je veux essayer de faire, c’est monter un groupe de jeunes universitaires passionnés par le droit à l’éducation. Nous nous lançons dans un vaste projet sur la justiciabilité, qui examine la mesure dans laquelle le droit et les tribunaux peuvent servir à garantir la fourniture et la qualité de l’éducation. Nous utilisons comme cadre des rapports de l’ancien Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’éducation, M. Kishore Singh. »

À l’occasion du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, l’UNESCO a lancé une campagne digitale sur le #DroitàlÉducation, droit prioritaire au cœur de notre mandat mondial pour assurer l'accès de tous à une éducation de qualité. En savoir plus.