Commémorer le génocide des Tutsis de 1994 pour lutter contre les discours de haine et prévenir les génocides

05/05/2021

Dans l’école primaire où allait Freddy Mutanguha, les instituteurs demandaient aux élèves tutsis de se lever, puis ils les insultaient, les traitant de « cafards » et de « vipères », des termes déshumanisants qui depuis des décennies jetaient les bases du futur génocide. Enfant, M. Mutahunga rentrait à la maison et demandait à sa mère, enseignante dans la même école, pourquoi elle avait choisi d’être tutsi.

« Nous vivions dans un pays où régnait la peur. Tous les adultes ont été confrontés à d’horribles scènes de discrimination, et de nombreux parents craignaient sérieusement pour l’avenir de leurs enfants. Ces discours de haine ont conduit à l’assassinat de nombreux Tutsis », explique M. Mutahunga, survivant du génocide aujourd’hui Directeur exécutif d’Aegis Trust, une ONG internationale œuvrant à prévenir les génocides et les atrocités de masse. Durant les tueries, il a perdu ses deux parents, ses quatre sœurs, ainsi que d’autres membres de sa famille.

À partir du 7 avril 1994, plus d’un million de personnes ont été tuées en l’espace de 100 jours. L’écrasante majorité d’entre elles étaient des Tutsis, mais des Hutus modérés et des Twas ont également été assassinés. À l’occasion de la Journée internationale de réflexion sur le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, l’UNESCO, la Délégation permanente du Rwanda auprès de l’UNESCO et la Fondation pour la mémoire de la Shoah de l’Université de Californie du Sud ont organisé une discussion en ligne pour rendre hommage aux victimes et aux survivants, et réfléchir au lien entre discours de haine et appel à la violence.

Prolifération des discours de haine

À l’heure actuelle, les discours de haine prolifèrent partout dans le monde. Ils se répandent sur les réseaux sociaux, aggravés par la pandémie de COVID-19, et exacerbent dans tous les pays les divisions fondées sur la race, l’origine ethnique, le genre, la religion et le statut socioéconomique. Ces discours sont souvent mis en avant à des fins politiques, sans se soucier des conséquences, et exploitent la peur et l’ignorance du public, parfois même incitant à la violence et au meurtre.

Le génocide des Tutsis doit être commémoré, pris en compte et mieux compris, depuis la période postcoloniale jusqu’à l’après-indépendance. Dans les années ayant précédé le mois d’avril 1994, des médias tels que la Radio télévision libre des Mille Collines (RTLM) et le journal Kangura ont mené des campagnes systématiques de désinformation et de haine visant à déshumaniser les Tutsis, qu’ils ne considéraient pas comme de vrais Rwandais.

« Au moment où les génocidaires ont lancé leur campagne d’élimination des Tutsis, les discours de haine avaient joué un rôle majeur pour préparer le terrain, faisant croire aux personnes ordinaires qui ont participé aux tueries que c’était leur devoir, » explique Mme Alice Wairimu Nderitu, Conseillère spéciale des Nations Unies pour la prévention du génocide. « Si nous voulons prévenir de telles tragédies, nous devons surveiller toutes les formes de discours de haine. Aucun pays au monde ne doit se croire protégé contre le risque d’atrocités criminelles. »

Réfléchir sur le génocide, c’est aussi admettre que la communauté internationale presque tout entière, y compris les Nations Unies, est restée silencieuse pendant les décennies où les Tutsis étaient victimes de violence, et durant le déluge de discours de haine qui a conduit à 1994. 

« Toutes ces souffrances auraient pu être évitées, parce que les signaux d’alarme étaient là, et parce que l’histoire du génocide n’a pas commencé le 7 avril 1994 », affirme la Directrice générale de l’UNESCO, Mme Audrey Azoulay. « 27 ans après, nous n’en avons toujours pas retenu toutes les leçons. Dans un monde qui a changé, où les nouvelles technologies offrent de nouveaux vecteurs pour diffuser, répandre et donner en exemple des idéologies meurtrières, les extrémistes peuvent utiliser ces technologies où qu’ils se trouvent, ce qui entraîne le risque de nouvelles vagues de haine. »

L’éducation et la maîtrise des médias sont essentielles

L’éducation, la maîtrise des médias, l’apprentissage du respect des autres et le dialogue sont les bases de la résilience à la haine et à l’intolérance. Dans le cadre du programme d’éducation à la citoyenneté mondiale de l’UNESCO, l’Organisation et ses partenaires œuvrent en faveur de l’éducation relative aux passés violents et aux génocides, afin d’aider les apprenants à développer une pensée critique et à devenir des citoyens du monde responsables et actifs qui accordent de la valeur à la dignité humaine et au respect de tous, et qui rejettent le racisme et toute autre forme de préjugé susceptible de conduire à la violence. Cela suppose de renforcer les réponses éducatives aux discours de haine, tout en promouvant la liberté d’expression, conformément à la Stratégie et au Plan d’action des Nations Unies pour la lutte contre les discours de haine.

« Nous sommes réunis pour réfléchir au pouvoir des mots et des actes », affirme M. Stephen Smith, titulaire de la Chaire UNESCO d’éducation relative au génocide et Directeur exécutif de la Fondation Finci-Viterbi sur la Shoah de l’Université de Californie du Sud. « Ce pouvoir est double : stigmatiser, déshumaniser et polariser les communautés, mais aussi rapprocher les gens, favoriser la compréhension et créer des liens au sein des sociétés les plus divisées. »

De nombreux survivants du génocide des Tutsis ont transformé leur colère et leur douleur en action pour construire la paix pour l’avenir, l’accent étant mis sur l’éducation. L’Aegis Trust, basé à Kigali, a élaboré du matériel pédagogique sur le génocide qui a été diffusé en République centrafricaine, au Soudan du Sud, au Kenya et dans d’autres pays. « Les programmes d’éducation à la paix aident réellement les enfants rwandais à regarder les erreurs du passé et à essayer de résoudre les défis du présent afin de préparer l’avenir », déclare M. Mutanguha. « Cette expérience pourrait servir d’exemple au reste du monde, pour mieux y vivre ensemble. »

En octobre 2021, l’UNESCO et le Bureau de la prévention du génocide et de la responsabilité de protéger organiseront un forum ministériel sur la lutte contre les discours de haine par l’éducation. 

 

© Pierre Antoine Pluquet