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Débat autour de l’avenir des médias

07/12/2020

Table ronde interactive lors du 40e anniversaire du PIDC

Comment renforcer la viabilité des médias et aider le journalisme professionnel à survivre malgré l’intensification des pressions économiques ?

Cinq experts issus de cinq continents ont été invités aux célébrations du 40e anniversaire du PIDC afin d’exprimer leurs points de vue. Ils ont débattu des difficultés des modèles d’activité des médias, du problème de capture des médias, des menaces des autorités et des opportunités de coopération avec les entreprises de l’Internet.

L’acronyme PIDC renvoie au Programme international pour le développement de la communication de l’UNESCO, qui aborde les défis majeurs en matière de viabilité des médias, intensifiés par la crise économique mondiale liée au COVID.

Innover pour survivre

Pour les médias d’information indépendants, l’idéal d’autonomie va de pair avec la publication régulière et le maintien de l’intégrité journalistique.

 

Innover pour atteindre cet objectif est la passion de Mme Mijal Lastrebner, co-fondatrice et Directrice générale de Sembra Media, organisation à but non lucratif qui aide les médias numériques indépendants du monde hispanique à développer des modèles d’activité viables.

« Pour véritablement innover, il faut de la cohésion, c'est-à-dire articuler le modèle d’activité avec une profonde compréhension des bénéficiaires directs et indirects du service du média », a-t-elle déclaré.

En plus de perfectionner la proposition de valeur, Mme Lastrebner a insisté sur le besoin d’articuler les possibilités commerciales actuelles et d’identifier les domaines d’innovation technologique et de contenu ainsi que les innovations en termes de gestion. Une étude menée par son organisation révèle qu’en Amérique latine, les médias s’appuyant sur au moins un employé gérant les ventes atteignaient un revenu annuel dépassant les 100 000 dollars, tandis que ceux ne comptant aucun employé chargé des ventes ne dépassaient pas les 4 000 dollars de revenu annuel.

« L’innovation est d’autant plus cruciale lorsque l’économie des pays est faible », a-t-elle fait remarquer, en rappelant que l’innovation devait être la priorité des médias dans les pays en développement confrontés à l’épidémie et à d’énormes difficultés économiques.

Investir les revenus dans le développement des médias

Zukiswa Potye est Présidente-directrice générale de l’Agence pour le développement et la diversité des médias (MDDA), un organisme de réglementation basé en Afrique du Sud. Son agence investit des subventions directes et indirectes dans des projets de recherche et de développement de médias locaux depuis 17 ans et finance environ 160 radiodiffuseurs communautaires et 100 éditeurs en Afrique du Sud. Deux tiers des fonds proviennent d’un prélèvement sur les radiodiffuseurs privés en Afrique du Sud, ce qui ne suffit pas à couvrir les besoins des petits médias privés et communautaires dans le contexte de la crise économique mondiale. La MDDA envisage à présent de rechercher des ressources au-delà des frontières de l’Afrique du Sud et de « s’adresser » à des donateurs étrangers.

Un autre système lié aux démarches de réglementation fait actuellement l’objet d’un débat en Australie, où la commission de la concurrence du pays a engagé des négociations au sujet d’une compensation pour l’utilisation de contenu de médias par les entreprises de l’Internet.

Le Professeur Peter Greste, journaliste australien et Chaire UNESCO de journalisme et de communication, a expliqué que cette démarche était fortement contestée. En effet, ce projet consiste à mettre en place un code modèle selon lequel les organismes d’information ont le droit de négocier avec les entreprises de l’Internet. « Selon ce projet, cette loi devrait être votée d’ici la fin de l’année. Si un organisme d’information souhaite négocier avec les entreprises de technologies, il est donc libre de le faire. Si les deux acteurs ne parviennent pas à convenir d’un accord sur les modalités des ventes de droits d’auteurs, un arbitre indépendant désigné par le gouvernement règlera la question », a-t-il expliqué.

Améliorer l’écosystème des médias

La table ronde a également été l’occasion d’entendre la voix des entreprises de l’Internet. « Nous ne nous considérons certainement pas (Google et les médias) comme des rivaux », a déclaré Madhav Chinnappa, Directeur de News Ecosystem. « Google se considère, à l’instar des organisations de médias, comme faisant partie d’un [même] écosystème global ».

Madhav Chinnappa a donné des précisions sur la volonté et les actions de Google pour construire un « écosystème viable, diversifié et innovant de journalisme de qualité » sous trois angles différents : la mission de l’entreprise d’organiser les informations du monde et de les rendre utiles sur le plan international, son activité de publicité fondée sur des parts de marché permettant aux éditeurs de réaliser des bénéfices, et la conviction selon laquelle des informations de qualité sont fondamentales pour informer les citoyens et donc renforcer et améliorer la démocratie.

Selon M. Chinnappa, l’initiative Google News a créé ce qu’on appelle le « Fonds de secours d'urgence pour le journalisme » à travers lequel Google a aidé plus de 5 600 salles de rédaction locales dans le monde grâce à un financement d’environ 4 millions de dollars. Des projets tels que « Google News Showcase » ont également fait avancer les méthodes de conservation des contenus d’information dans le moteur de recherche, ce permet aux éditeurs de monétiser leurs contenus, mais également de proposer une meilleure expérience d’information au public. « Nous sommes dans un écosystème où il existe de nombreuses interdépendances », a-t-il rappelé. « L’épanouissement de l’écosystème est impossible sans viabilité des médias ».

L’importance de l’indépendance

Face à une pression économique croissante, les organismes de médias pourraient compromettre leur intégrité éditoriale et donc perdre leur voix indépendante. Les risques de ce scénario de « capture des médias » ont été évalués par Christophe Deloire, Secrétaire général de Reporters Sans Frontières (RSF).

Selon lui, la capture des médias peut aller au-delà du financement public car les médias peuvent également être financés par des donateurs privés. « La capture de l’espace public en lui-même » constitue, selon lui, une question sous-jacente. En effet, l’écosystème est de plus en plus organisé par des plateformes commerciales plutôt que par des instances démocratiques.

« L’espace public et l’organisation du débat public vont bien au-delà du journalisme, ce dernier obéissant de plus en plus à une logique commerciale », explique-t-il. Pour mieux contrôler l’intégrité des contenus de médias, RSF travaille à l’établissement d’une série de critères tiers appelés « indicateurs de confiance des médias » dans le but de proposer au public, aux publicitaires, investisseurs, donateurs et autorités des évaluations du statut de crédibilité des médias.

M. Deloire a souligné que la seule règle de ces indicateurs de fiabilité devait être « le respect des principes éthiques des journalistes et rien d’autres ». Cela pourrait permettre de garantir que les financements de médias soient accordés indépendamment des lignes éditoriales d’agences de presse spécifiques.

Cette session a été modérée par Georja Calvin-Smith de France 24 et peut être consultée ci-dessous :