Edith Heard : Si nous voulons protéger la vie, nous devons d’abord la comprendre

06/11/2020
03 - Good Health & Well Being

« Dans la recherche, la curiosité est fondamentale pour faire progresser la vie et la science et relever les grands défis auxquels nos sociétés sont confrontées, » estime la Professeure Heard, FRS*. Cette biologiste a fait des découvertes décisives sur les mécanismes épigénétiques qui régissent la lyonisation (par laquelle l’un des deux chromosomes X de la femme est inactivé), processus nécessaire à une bonne expression génique. Ses travaux pourraient notamment s’appliquer au traitement de maladies comme le cancer, qui perturbe les processus épigénétiques, ou des maladies auto-immunes davantage observées chez la femme. Elle fait profondément évoluer la science épigénétique dans son ensemble et trouve des connexions dans le monde scientifique qui permettent de découvrir de nouveaux champs de recherche interdépendants. Elle a reçu le L’Oréal-UNESCO pour les Femmes et la Science 2020 pour l’Europe en reconnaissance de ses découvertes fondamentales.

L’épigénétique veut comprendre les différentes manières dont le schéma directeur de la vie, le génome, peut être manipulé au cours du développement et comment cela conduit à des modifications stables et mémorisables de l’expression génique. J’espère que nos travaux sur la régulation épigénétique des gènes de chromosome X permettront d’autres avancées dans le domaine de la santé, en particulier pour que les femmes aient accès à des traitements plus performants à l’avenir.

Prof. Edith Heard, FRS

La Professeure Heard considère avoir réalisé ses recherches les plus significatives sur les changements génétiques et épigénétiques qui surviennent dans les cellules cancéreuses au cours des 20 ans qu’elle a passés à l’Institut Curie, à Paris, où elle a nourri ses travaux dans un cadre clinique. Elle y a notamment étudié dans quelle mesure les changements épigénétiques – observables dans toutes les cellules cancéreuses – ont une influence sur le développement de la maladie ou parviennent à désactiver des gènes capables d’éradiquer les tumeurs.

Directrice générale du Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL) à Heidelberg, en Allemagne, elle poursuit ses recherches tout en veillant à ce que l’EMBL utilise son envergure internationale pour promouvoir la recherche fondamentale et maîtriser les technologies qui aideront à répondre à des interrogations majeures, à « explorer la biologie à toutes les échelles, de l’atome à l’écosystème ». Ce travail pourrait notamment porter sur la façon dont le microbiome réagit aux médicaments, dont un embryon se développe à partir d’un ovule fécondé, ou dont une protéine virale peut être ciblée par un vaccin.

Ses ambitions à l’EMBL s’étendent cependant au-delà de l’être l’humain, à la santé de la planète : « Si nous voulons protéger la vie, nous devons d’abord la comprendre. L’origine moléculaire de la vie sur Terre est encore un grand mystère. Il est de notre devoir, en tant que scientifiques, de repousser les limites de la connaissance pour défendre la vie sous toutes ses formes et combattre la pollution, le changement climatique et la perte de biodiversité, afin d’engager la recherche dans une ère nouvelle. »

En effet, la Professeure Heard souhaite ardemment que la recherche européenne demeure un pôle d’excellence scientifique en renforçant notamment la coopération transfrontalière qui rend les avancées majeures possibles et attire les scientifiques de talent. À ses yeux, les chercheurs devraient s’investir davantage pour « combler le fossé entre science et société ». Le soutien qu’elle a reçu de toute l’Europe l’a encouragée dans son ambition de rassembler des scientifiques de différentes disciplines afin qu’ils s’attaquent ensemble aux problèmes mondiaux les plus importants. Déjà passionnée par les sciences quand elle était à l’école, Edith Heard n’a jamais imaginé que les femmes pouvaient rencontrer des obstacles, seulement la réussite professionnelle. Encouragée dans la voie scientifique par ses enseignantes et sa famille, elle a étudié les sciences naturelles à l’université de Cambridge, où elle a enfin réalisé que la biologie était sa véritable vocation : « Ce qui m’a inspirée, c’est le pouvoir de la génétique, l’élégance du développement, la beauté de l’évolution. »

Sa quête de réponses sur l’inactivation du chromosome X, fondée sur les découvertes pionnières de la généticienne britannique Mary Lyon en 1961, a déjà contribué à éclaircir le mystère. Son équipe a par exemple combiné des techniques d’imagerie comme l’hybridation fluorescente in situ et des techniques de génétique moléculaire pour suivre l’expression d’un chromosome dans une cellule individuelle tout au long de son développement. « Nous avons ensuite pu découvrir la façon dont le chromosome X se replie dans un espace en 3D et donc comment sa structure peut influencer son expression. »

Elle a également été la première à montrer que l’inactivation du chromosome X est un processus extrêmement dynamique pendant l’embryogénèse (au cours de laquelle l’embryon se forme et se développe) et qu’il implique de multiples modifications de la chromatine. La chromatine est une masse de matériel génétique contenue dans le noyau d’une cellule et composée d’ADN et de protéines. Quand les cellules se scindent, la chromatine se condense pour former des chromosomes. En 2012, l’équipe menée par la Professeure Heard a découvert un nouvel échelon d’organisation chromosomique, les Domaines topologiques d’association (TAD), sortes de pelotes autour desquelles vient s’enrouler le fil de l’ADN, qui jouent chacune un rôle différent dans la régulation de l’expression génique et le phénomène d’inactivation du chromosome X.

Bien que la Professeure Heard n’ait pas personnellement fait l’expérience de discriminations liées au genre, elle confie : « Je n’ai réalisé qu’il existait un plafond de verre qu’après l’avoir franchi, quand j’ai remarqué que j’étais un spécimen rare. J’ai vite compris que beaucoup de femmes devaient déployer davantage d’efforts, parler plus fort, se montrer plus calmes et identifier des alliés masculins. » Elle veut cependant croire que la science a le pouvoir de changer la perception sur le genre.

Avec humilité, elle s’inscrit dans la lignée de célèbres scientifiques, comme la physicienne et chimiste francopolonaise Marie Curie ou Mary Lyon, qui ont réussi grâce à leur conviction et à leur l’intelligence.

Femmes et hommes devraient être équitablement représentés à tous les niveaux. Une fois que nous aurons atteint une masse critique, il sera plus facile d’attirer davantage de femmes et cela créera un effet papillon. Le mentorat, les réseaux de soutien et l’identification de méthodes permettant de mieux équilibrer vie professionnelle et vie privée auront un rôle déterminant dans cette démarche. Plus que tout, les femmes devraient suivre leur cœur et entretenir sans cesse leur passion pour la science. Je rêve du jour où les gens ne remarqueront même plus combien d’hommes et de femmes il y a dans un laboratoire ou un institut, où la science sera ouverte à toutes et tous, sans distinction de genre, de nationalité ou de culture.

Prof. Edith Heard, FRS