Interview

Éliminer le racisme et les discriminations afin de créer « un monde nouveau fondé sur la tolérance, la paix et l'égalité »

12/10/2020

Photo: Aminata Touré, ancienne Première Ministre et actuelle Présidente du Conseil économique, social et environnemental du Sénégal. 

« Les inégalités, la discrimination et le racisme sont des défis mondiaux que nous devons combattre ensemble avec force. Les événements récents, notamment la pandémie de COVID-19 et la mobilisation mondiale qui a suivi la mort tragique de George Floyd, démontrent que même si nous avons fait des progrès, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir », déclare Aminata Touré, ancienne Première Ministre du Sénégal et actuelle Présidente du Conseil économique, social et environnemental du Sénégal. 

Ces événements révèlent non seulement les inégalités profondes qui persistent dans nos sociétés, dit Aminata Touré, mais aussi une forte volonté de changement.

« Le monde est toujours en proie à ce que j'appelle des « attitudes moyenâgeuses ». Il est difficile de croire que nous ayons aujourd’hui encore des modes de pensée tellement dépassés, qui jugent les individus sur leur apparence et leurs convictions, ruinant ainsi leur vie. Ces attitudes doivent évoluer au rythme des progrès réalisés par le reste de la société. »

Ces progrès sont manifestes dans les mouvements mondiaux qui parcourent la jeunesse, poursuit Aminata Touré, qui voudrait voir émerger un monde nouveau, dans lequel les comportements et les échanges humains seraient à la hauteur des progrès accomplis, par exemple, dans le domaine de la technologie – surtout en ce qui concerne la lutte contre le racisme. Les stéréotypes qui restent profondément ancrés partout dans le monde et qui contribuent à creuser les inégalités ne reflètent pas la situation dans laquelle nous devrions nous trouver en tant que communauté mondiale. Ces questions relèvent de la culture, explique Aminata Touré, et c’est pourquoi elles constituent un domaine d'intervention majeur pour l'UNESCO. 

L'égalité des races va de pair avec l’égalité des sexes

Outre les inégalités raciales, les inégalités entre les hommes et les femmes ont également été mises en évidence par la pandémie de COVID-19. Les dimensions sexospécifiques de la pandémie, notamment ses conséquences sur l'éducation des filles et la plus grande précarité des ménages gérés par des femmes, ne sont, selon Aminata Touré, que des manifestations des inégalités déjà existantes.

« Certes les droits des femmes sont des droits humains – mais nous devons agir sur ce point. Comme pour le racisme, nous devons éliminer les lois et les comportements obscurantistes qui empêchent les femmes d'avoir leur chance et de s’épanouir. Je sais qu’il existe une autre voie, une volonté de se débarrasser de ces attitudes passéistes et de créer un monde nouveau fondé sur la tolérance, la paix et l'égalité. »

L'éducation est un domaine d'action crucial pour la poursuite de cet objectif, car elle est un moyen essentiel de s’élever dans l'échelle sociale, et une question de vie ou de mort pour beaucoup, ajoute Aminata Touré. 

L'éducation est un outil de promotion de la tolérance et réduction des inégalités. J'ai souvent dit que l'éducation était la « clé de toutes les clés » pour l'égalité des genres : si vous voulez ouvrir des portes aux femmes, donnez-leur une éducation et elles s'occuperont du reste.

Aminata Touré

La pandémie de COVID-19 a eu des conséquences sur l'éducation de tous, et partout dans le monde ses répercussions se sont fait ressentir de manière disproportionnée selon le genre, la situation socioéconomique et l’appartenance ethnique. Il est essentiel de remédier aux disparités dans les systèmes éducatifs pour s'attaquer aux inégalités en général. Faire progresser l'éducation est également une caractéristique essentielle de ce qu'Aminata Touré appelle « le nouveau récit africain ».

Le nouveau récit africain : le rejet des stéréotypes

Selon Aminata Touré, l'une des étapes clés pour éliminer les stéréotypes du passé est de reconnaître les progrès considérables qui ont été accomplis en Afrique dans la lutte contre les inégalités, notamment dans les domaines de l'éducation et de la gouvernance.

« Il reste des progrès à faire. Nous devons éradiquer les pratiques discriminatoires comme les mutilations génitales féminines et le mariage des enfants. Mais nous pouvons constater que beaucoup de choses ont énormément progressé en Afrique. Au Sénégal, la croissance économique avant la pandémie était en hausse. Le Parlement sénégalais est composé à 48 % de femmes. L'année dernière, les filles ont été plus nombreuses que les garçons à se présenter à l'examen d'entrée à l'école primaire. C'est une révolution silencieuse. »

Ces avancées silencieuses devraient être mises en avant et connues du reste du monde, déclare Aminata Touré. Les progrès réalisés sont apparus pendant la pandémie de COVID-19, car les pays africains ont agi pour endiguer la propagation du virus et corriger les inégalités. 

« Il y a eu des aides financières, des aides alimentaires... Nous avons dû identifier rapidement les populations les plus vulnérables : les familles monoparentales, les régions isolées et les zones défavorisées. Et puis nous avons travaillé à la reprise économique. »

En fin de compte, les mesures positives prises et les progrès accomplis sont exemplaires d'un nouveau récit pour l'Afrique, déclare Aminata Touré. 

L'Afrique est en train de changer. C'est un monde différent, une mentalité différente. C'est un continent jeune ! Soixante-dix pour cent de la population a moins de 35 ans. Et une nouvelle génération de dirigeants africains a pris la mesure des défis auxquels nous sommes confrontés et travaillent à améliorer les choses.

Aminata Touré

Amener un changement social inclusif en s'appuyant sur la tolérance culturelle 

Les dirigeants du monde entier ont un rôle à jouer. Une coopération mondiale se traduisant par des actions concrètes est indispensable pour amener un vrai changement, déclare Aminata Touré. 

« Le multilatéralisme est important, mais il ne doit pas se limiter à des documents officiels et une volonté théorique – il doit parler aux gens sur le terrain et se traduire par des programmes qui leur changent la vie. »

Pour changer les vies, nous devons renverser les obstacles au changement social inclusif. Si le racisme et la discrimination sont des problèmes culturels, qui se sont construits au fil de l'Histoire, dit Aminata Touré, alors la tolérance culturelle doit être la réponse. L'éducation, la science et la culture ont toutes un rôle à jouer dans ce domaine, en apportant des réponses à un large spectre d'inégalités et en nous aidant à construire des sociétés pacifiques.

« Depuis toujours, l'UNESCO est connue pour sa position sur les questions d'éducation, de science et de culture. Au sein du système des Nations Unies, elle est la seule Organisation dotée d’un mandat spécifiquement axé sur la culture. L'UNESCO a la mission essentielle de mettre en place des actions et des programmes forts pour lutter contre le racisme et la discrimination. »

Aminata Touré est membre du Groupe de réflexion de haut niveau de la Directrice générale, une initiative qui s’inscrit dans le cadre de la Transformation stratégique de l'UNESCO et qui est destinée à anticiper et analyser les évolutions à l’échelle mondiales ainsi qu’à contribuer à l’enrichissement de la prochaine Stratégie à moyen terme de l'UNESCO.

 

*Les idées et opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement les opinions ou la position officielle de l'UNESCO.