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Entretiens d’Art-Lab #3 - Clowns Sans Frontières : Les ambassadeurs du droit à l'enfance

17/11/2020

L’objectif des « Entretiens d’Art-Lab » est de documenter le pouvoir transformateur de l’art auprès des populations vulnérables impliquées dans des créations artistiques.

Les « Entretiens » sont une série d’articles en ligne, dont les sujets ont été sélectionnés parmi un vaste ensemble de pratiques éthiques identifiées par la plateforme d’Art-Lab qui consiste « d’artivistes », c’est-à-dire d’artistes, de dirigeants d’institutions culturelles, d’intervenants culturels, de journalistes et de chercheurs, engagés pour soutenir celles et ceux dont les droits ont été violés.

Chaque mois paraitra un article sur une population défavorisée spécifique, souffrant d’exclusion (réfugiés, migrants, personnes vivant en zone de post-conflits, ainsi que les plus marginalisés).

Une liste de principes éthiques a été identifiée sur la base de chacun de ces « Entretiens », plaçant les groupes vulnérables au cœur des pratiques artistiques ; pour les aider à sortir du status quo et à faire résonner leurs revendications pour les droits et la dignité humaine. Ces principes seront disséminés dans le cadre d’Art-Lab afin de vulgariser au cœur de l’action humanitaire des principes essentiels impliquant ceux qui ont été laissés pour compte, en tant qu’acteurs à part entière de la réalisation des ODDs.

Clowns Sans Frontières :
Les ambassadeurs du droit à l'enfance

Du rire et du rêve pour les enfants en situation difficile : c'est l'objectif de l'organisation Clowns Without Borders (CWB), fondée en Espagne en 1993 et dont les 15 structures nationales agissent sur les cinq continents. Tour d'horizon de quelques projets initiés par Clowns Sans Frontières (CSF) France, qui montrent une véritable diversité culturelle en actions.

Offrir de la joie et de la poésie aux enfants en zones de crises humanitaires: une chimère ? C'est pourtant ce que parvient à faire Clowns Without Borders depuis sa fondation en 1993 par le clown catalan Torell Poltrona. 

Riche de 27 ans d'expérience et d'une quinzaine d'équipes dans différents pays, CWB fonde son action sur deux piliers : le droit à l'enfance, et la diversité culturelle.

« Nous avons pour référence la Convention internationale des droits de l'enfant et la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels », précise Emilie Georget, déléguée générale de Clowns Sans Frontières France jusqu'en septembre 2020. Nous rêvons d'intégrer le droit à l'enfance dans le droit international ! Notre plaidoyer insiste sur l'importance de l'émerveillement tout le long de la vie. Le rire est une bulle de répit, qui permet de rompre pour un moment avec les traumas et l'insécurité.» 

CSF intervient dans des situations précises : zones de guerre, enfants des rues, enfants incarcérés, camps de réfugiés. Le choix des lieux obéit à l'urgence, aux demandes des partenaires sociaux et d'ONG, et aussi à l'absence d'activité artistique.

Les projets durent en moyenne trois semaines, entre création sur place, tournée et ateliers. Cette courte durée est contrebalancée par la récurrence : dans des pays tels que Madagascar ou la Birmanie, l'organisation revient depuis plus d'une décennie !

L'organisation travaille quasi systématiquement avec des artistes locaux. « L'objectif de CSF est de partager nos outils avec eux, et de sensibiliser les ONG pour qu'elles fassent appel à l'action artistique. L'idéal serait que notre organisation se dissolve pour laisser le relais aux artistes sur place! » précise Emilie Georget.

Retrouver l'enfant en soi

L'Inde est un exemple de cette autonomisation des acteurs sur place.

Comédienne à Chennai dans le Sud de l'Inde, Arpana Gopinath s'est formée au clown avec Doriane Moretus et a participé à des tournées de CSF France dès 2011 auprès des enfants des rues et des bidonvilles, en zone rurale et urbaine.

« Le premier spectacle, en 2011, a été fondateur : on allait frapper aux portes du bidonville pour dire « Venez nous voir ! » raconte-t-elle. Nous n'avons pas de tradition de clown en Inde et cela m'a appris à m'adresser aux enfants. La relation passe par le langage gestuel plus que par la parole, et c'est magique. Parfois, les enfants ont un peu peur, puis on voit un sourire s'esquisser, et finalement ils éclatent de rire !  On transmet aussi une capacité de création : quand on revient année après année, les enfants ont grandi mais se souviennent de nous et rejouent les scènes ! »

La répétition de l'expérience l'a conduite à créer CWB India en 2017 avec deux autres comédiens. En 2018, l'équipe a participé à l'India Clown Festival initié par CWB Suède à Mumbai. 

Ceux qui viennent, ceux qui restent

Cette symbiose entre équipes locales et CSF se manifeste aussi au Sénégal.

En 2018, CSF y a lancé une mission de trois ans auprès des enfants talibés à la demande de l'Ambassade de France avec trois artistes français et trois artistes sénégalais : Modou Touré, l'équilibriste Mamaïdou Aïdara dit « Junior » et Patricia Gonis, marionnettiste et clown de l'association Djamara.

Acrobate, jongleur, clown, et formateur, Modou Touré était l'un de ces enfants « talibés » embrigadés dans de prétendues « écoles coraniques » qui les contraignent à la mendicité. À14 ans, il a découvert le cirque grâce à CWB Suède auprès de qui il s'est ensuite formé. Il a créé la première compagnie circassienne du Sénégal, SencirK', dont l'objet est d'offrir une réinsertion par le cirque aux enfants en souffrance sociale.

« Nous n'utilisions pas le mot « cirque » au Sénégal, mais beaucoup de ses éléments étaient présents dans nos traditions : la magie, l'acrobatie, les cracheurs de feu... On a créé un cirque spécifiquement africain en intégrant la danse et la musique traditionnelle », explique-t-il.  Entre circassiens sénégalais et français, la symbiose a fonctionné : « Dans son langage corporel, le clown est assez universel, commente Servane Guittier, l'une des circassiennes françaises. De plus, Modou, Junior et Patricia intégraient au spectacle des phrases en wolof, et les artistes français avaient fait l’effort d'apprendre au moins une chanson dans leur langue. Notre mauvaise articulation du wolof suscitait le rire ! Beaucoup d'enfants voyaient un spectacle pour la première fois, et se sont laissé porter. »

La complémentarité de CSF et des associations locales répond à un questionnement :  comment pérenniser ce travail ? D'où l'importance de former des acteurs culturels : une journée d'ateliers a ainsi réuni des acteurs culturels venus de tout le pays.  À Dakar, Sencirk' mène ce travail de cirque social à l'année, et Djamara a développé un projet de modèle de vie alternatif alliant exigence écologique et émancipation par l'art et la culture.

Travailler avec les  traditions

« Ancienne » de CSF France et membre de son conseil d'administration, Marik Wagner a initié la première mission organisée à Madagascar, où l'organisation intervient depuis 2000, en lien avec l'association Mad aids. 

CSF s'y est adressé à différents publics : enfants atteints de MST, enfants frappés par le tabou des enfants jumeaux, ou enfants en milieu carcéral.

Le tabou des enfants jumeaux met en relief la question des droits culturels. Dans une ethnie malgache, lorsqu’une femme accouche de jumeaux, ils lui sont retirés, pour être recueillis dans des centres d'accueil et ne sont pas acceptés dans la communauté. « Nous avions un principe essentiel, déclare Marik : ne porter aucun jugement sur ces parents. Nous avons mis en scène le thème du double de manière ludique : les inséparables, ou ceux qui cherchent leur complément. Les gens commentaient : "On dirait qu'on nous montre des jumeaux" alors que ce mot n'est jamais prononcé ! Un jour, un homme s'est fâché : "Vous venez nous critiquer", et une femme lui a répondu : "Vous n'avez pas tout vu ni tout compris, ces gens viennent nous montrer notre vie". 

À Madagascar, CSF a développé un outil original à partir du jeu traditionnel tantara pratiqué par tous les enfants de l'île, qui se racontent des histoires du quotidien avec de petits cailloux. CSF remplace les cailloux par des cartes dessinées, montrant des personnages, des émotions, des situations, à partir desquelles les enfants racontent collectivement une histoire, illustrée en direct puis interprétée par un comédien.

« Les personnages permettent à l'enfant de se dissocier de ce qu'il raconte : c'est le zébu qui est triste, plutôt que lui ! C'est à partir de leurs récits que le spectacle « Sétoiquisoizi » (C'est toi qui choisit !) s'est construit.» Pour transmettre cette pratique au plus près de la culture communautaire de l'île, CCSF a édité un livret illustré.

L'inscription dans la mémoire et le temps

L'action en Birmanie et en Thaïlande s'inscrit aussi dans le temps long, et a visé plusieurs types de populations.

Un projet récurrent s'est intéressé à la zone de conflits opposant l'ethnie Karen au pouvoir central birman, des deux côtés de la frontière séparant la Birmanie de la Thaïlande.

Guillaume Grisel, comédien issu des arts de la rue, a mené plusieurs projets auprès des réfugiés de cette guerre oubliée, rassemblés dans des camps immenses en Thaïlande.

« On a collecté des musiques, des manières de conter, des danses auprès de la communauté karen, raconte-t-il, pour en tirer un spectacle modeste, où l'on interprète les chansons karen et birmanes en apprenant des bribes de langue. On impose souvent de parler anglais, mais j'aime proposer l'inverse et mettre le Blanc en situation de ridicule ! Le spectacle, gratuit, est ouvert à toutes les communautés et ne prend aucun parti. Nous sommes dans un contexte de guerre, il s'agit de d'être conscients et de ne mettre en danger ni les gens qui viennent nous voir ni les acteurs intermédiaires. »

Dans ces camps, parfois face à 8000 personnes, l'accueil est chaleureux : « On est au cœur de notre métier ! L'image que j'en ai est celle d'un cirque arrivant dans un village dans les années cinquante et l'excitation que cela pouvait provoquer, malgré la dépression qui s'installe dans les camps.»  

Un constat revient, unanime : les sillons laissés dans la mémoire des enfants, qui rejouent les scènes des spectacles, et développent un esprit critique, jusqu'à dire : « c'est bien, mais l'année dernière c'était mieux »... Preuve que le rêve et le rire laissent leur traces dans les esprits et les cœurs, et peuvent tenter de d'y contrebalancer la misère du monde.  

Valérie de Saint-Do

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Les « Entretiens d’Art-Lab » sont produits dans le cadre d’Art-Lab pour les Droits de l’Homme et le Dialogue, au programme des sciences sociales et humaines. Cette initiative de l’UNESCO vise à intégrer les arts et la culture dans les programmes humanitaires et de développement. Art-Lab a pour objectif de souligner le rôle crucial des artistes dans la défense des droits humains et culturels, et coordonne actuellement analyse de documents répertoriant les politiques, les voix alternatives au discours culturel dominant, les pratiques éthiques et les chartes qui promeuvent les droits humains et l’inclusion des plus vulnérables à travers les arts.

Les conclusions et les recommandations issues de l’analyse de la littérature existante seront présentées le 10 Décembre 2020, en commémoration de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1948.

Dans le cadre de la « Décennie internationale du rapprochement des cultures » (2013-2022), Art-Lab contribue à l’effort international qui consiste à démontrer l’importance du dialogue interculturel dans le développement et la paix.

A travers un vaste programme de coordination, de recherche, de renforcement des capacités et de sensibilisation, Art-Lab souligne le rôle de l’UNESCO en tant qu’Agence cheffe de file pour la coopération interculturelle pour la paix.

Plus précisément, Art-Lab entend consolider un portfolio de pratiques éthiques ; produire des outils de formation destinés aux acteurs humanitaires et culturels ; sensibiliser les acteurs politiques ; former les opérateurs culturels et le personnel humanitaire ; développer sa Plateforme engagée dans la promotion des arts pour les droits et la dignité humaine, consistant en les Chaires UNESCO, les experts internationaux, les artistes engagés et les opérateurs du développements; et enfin, impliquer dans des initiatives artistiques près de 100 000 personnes qui vivent dans des contextes difficiles.