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Entretiens d’Art-Lab #5 - En Amérique latine, la force du regard de 11 femmes

15/01/2021

L’objectif des « Entretiens d’Art-Lab » est de documenter le pouvoir transformateur de l’art auprès des populations vulnérables impliquées dans des créations artistiques.

Les « Entretiens » sont une série d’articles en ligne, dont les sujets ont été sélectionnés parmi un vaste ensemble de pratiques éthiques identifiées par la plateforme d’Art-Lab qui consiste « d’artivistes », c’est-à-dire d’artistes, de dirigeants d’institutions culturelles, d’intervenants culturels, de journalistes et de chercheurs, engagés pour soutenir celles et ceux dont les droits ont été violés.

Chaque mois, un article paraît sur une population défavorisée spécifique, souffrant d’exclusion (réfugiés, migrants, personnes vivant en zone de post-conflits, ainsi que les plus marginalisés).

Une liste de principes éthiques a été identifiée sur la base de chacun de ces « Entretiens », plaçant les groupes vulnérables au cœur des pratiques artistiques ; pour les aider à sortir du status quo et à faire résonner leurs revendications pour les droits et la dignité humaine. Ces principes seront disséminés dans le cadre d’Art-Lab afin de vulgariser au cœur de l’action humanitaire des principes essentiels impliquant ceux qui ont été laissés pour compte, en tant qu’acteurs à part entière de la réalisation des ODDs.

La quatrième édition des Entretiens d'Art-Lab est consacrée à l'action du collectif Ruda.

Du Mexique au Chili, les photojournalistes du collectif Ruda veulent défendre le point de vue des femmes et travailler avec les communautés peu représentées.

Conquérir plus d’espace pour les femmes photojournalistes et leurs propres perspectives, tel est l’objectif de Ruda colectiva, qui rassemble des photographes de 11 pays d’Amérique latine. Le collectif est né en 2018 d’une rencontre entre l’Equatorienne Isadora Romero et la Paraguayenne Mayeli Villalba lors d’un festival au Paraguay. Elles ont alors partagé les mêmes constats, se souvient Isadora : la domination masculine dans les médias et le manque d’opportunités pour les femmes, que ce soit dans le photojournalisme ou dans la photographie d’art. Ainsi est venue l’idée de créer un collectif de photographes latino-américaines, pour se soutenir et rassembler plusieurs voix sur des histoires similaires, mais se démarquant « du point de vue d’un homme blanc venant de l’étranger » ou de l’instantané lié à une actualité immédiate.

Après avoir invité des consœurs de neuf autres pays de la région, elles ont commencé à imaginer comment construire d’autres types de récits. Depuis, elles ont croisé leurs regards sur trois sujets : les crises sociales de la fin 2019 en Équateur, au Chili, en Bolivie et en Colombie, et, dans les 11 pays, la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2020, puis la pandémie de Covid-19.

Ruda a aussi mené une enquête pour analyser la situation des femmes dans la photographie latino-américaine, d’où il ressort que 85% des personnes interrogées disent avoir souffert de discrimination de genre, que ce soit de la part de collègues ou au cours de leur travail de terrain. En unissant leurs forces, ces 11 photographes cherchent d’abord à œuvrer en faveur d’une équité entre hommes et femmes, pour elles et pour d’autres collègues, et ensuite à « comprendre les contextes politiques et sociaux de leurs pays pour avoir un regard social et travailler avec des communautés peu représentées », explique Isadora Romero. Identités, territoire, mouvements indigènes, féminisme, environnement, migrations sont quelques-uns des thèmes qui motivent déjà les photographes dans leur travail individuel.


First participation of the Afro bloc in the feminist march on 8 March 2020, Asunción, Paraguay © Mayeli Villaba/Ruda Colectiva

Les migrants en première ligne

Premier grand projet photographique collectif de Ruda, Esto no es una cadena (Ceci n’est pas une chaîne) a bénéficié d’une bourse du National Geographic pour évoquer la chaîne alimentaire pendant la pandémie de Covid-19 dans 11 pays. Du Mexique au Chili, de l’Équateur au Paraguay, trouver de quoi se nourrir chaque jour en période de confinement est devenu un véritable défi pour celles et ceux qui ont perdu travail et ressources. « Ce sont des micro histoires qui forment une histoire plus grande sur la fragilité de cette chaîne et d’autres difficultés, comme les migrations », précise Isadora Romero. L’originalité du collectif est « d’engager un dialogue entre les 11 histoires, ce qui permet de voir davantage de choses, de déceler des fragilités ou des particularités » dans l’une des régions du monde les plus touchées par le virus.

Le collectif a obtenu une autre bourse pour présenter ce projet sur un site internet dédié, dont la finalisation est prévue en décembre 2020. Une partie de ces reportages a été publiée dans National Geographic, El País et des journaux nationaux, mais la grande histoire formée par ces 11 histoires méritait bien un espace propre. Le site poursuit un objectif : « montrer le contraste entre la richesse agricole du continent d’un côté et, de l’autre, la pauvreté et le manque d’aliments pour beaucoup en temps de crise, les problèmes du système de distribution, de stockage ou de transport dans cette chaîne, qui font que ce n’est plus une chaîne pour de nombreuses personnes précaires », souligne la photographe et vidéaste équatorienne, qui en dénonce l’injustice.

Par exemple, Fabiola Ferrero est allée à la rencontre de Vénézuéliens réfugiés en Colombie. Comme Carlos, qui a un jour retrouvé sa femme enceinte de six mois, Maite, étendue sur le sol, inconsciente. Elle n’avait pas mangé depuis plusieurs jours. La grande majorité de ces réfugiés travaillent dans des activités informelles, ce qui les rend particulièrement vulnérables en période de confinement. Fabiola a distribué des carnets à un groupe de migrants, pour qu’ils puissent tenir un journal sur leur alimentation quotidienne. Elle en a photographié des pages pour les intégrer au reportage. Comme celles du carnet d’Alejandro, qui écrit : « Petit déjeuner : rien. Déjeuner : rien. Dîner : riz et patates. » En photographiant ces migrants, leurs logements, leur cuisine et leurs carnets, elle montre comment la faim tenaille ceux qui ont fui la plus grave crise économique d’Amérique latine dans l’espoir d’une vie meilleure et qui se retrouvent confrontés à la même situation de manque.

Dans le reportage consacré à l’Équateur, Isadora Romero se penche sur les conséquences du travail informel, qui concerne près de la moitié de la population active du pays. Cette fois pour évoquer un autre maillon de cette chaîne alimentaire : les livreurs de repas. Les images les montrent arrivant à destination, le casque sur la tête, le masque sur le visage, le sac de nourriture sur le dos, penchant le front pour se soumettre à une prise de température avant de pouvoir terminer leur livraison (ou pas). Avec l’épidémie, ces livreurs, déjà précaires, se retrouvent en première ligne en termes de risque de contagion. Ils n’ont pas le choix : c’est une question de survie que d’accepter de mauvaises conditions de travail, sans protection sociale, et un salaire minimal. Le reportage dénonce aussi la xénophobie dont sont victimes ces livreurs, des migrants vénézuéliens pour près de 70% d’entre eux.


Women waiting outside the Congress while the legalization of abortion is being discussed in Buenos Aires, Argentina 2019 © Angela Ponce/Ruda Colectiva

Réseaux alternatifs et durables

Au Paraguay, Mayeli Villalba, cofondatrice de Ruda, a posé son regard sur les petits jardins potagers citadins dont de nombreux habitants ont (re)découvert les vertus en temps de Covid. Au-delà des plants de manioc que les habitants de Ñemby regardent pousser, en périphérie d’Asunción, la capitale, elle n’oublie pas de rappeler que le Paraguay est l’un des pays les plus inégalitaires en ce qui concerne la distribution des terres cultivables. Bien que le sol soit extrêmement fertile, beaucoup de légumes sont importés et viennent à faire défaut lorsque les fournisseurs mondiaux n’approvisionnent plus, rompant ainsi un autre maillon de la chaîne alimentaire, explique Mayeli. Aujourd’hui, certaines personnes s’organisent pour un commerce juste et sain, du cultivateur au consommateur, sans passer par les intermédiaires, faisant naître des réseaux de consommation alternatifs et durables.

Le point commun de ces 11 histoires mises en avant dans Esto no es una cadena est bien celui des « inégalités que l’on a voulu ignorer et même cacher », explique le collectif, qui entend justement contribuer à faire bouger les lignes en les mettant en lumière et en plaidant pour donner la priorité au « bien commun sur les intérêts particuliers ».

Ruda Colectiva ne manque pas de projets, comme l’animation d’ateliers sur la manière de raconter une histoire ou de faire face à la discrimination pour des femmes photographes, comme cela a été fait au Guatemala. Le collectif souhaite aussi renouveler l’expérience de Esto no es una cadena et engager un nouveau dialogue visuel entre plusieurs pays, mais cette fois en le publiant et en le distribuant aux communautés qui n’ont pas accès aux journaux ou à internet. Dans un objectif participatif et inclusif.


Woman make-up with Afro features, Asunción, Paraguay 2020 © Mayeli Villaba/RUDA Colectiva

A propos de Ruda Colectiva

Les 11 membres du collectif Ruda Colectiva sont Isadora Romero (Équateur), Mayeli Villalba (Paraguay), Luján Agusti (Argentine), Koral Carballo (Mexique), Gabriela Portilho (Brésil), Wara Vargas (Bolivie), Fabiola Ferrero (Venezuela), Ximena Vasquez (Colombie), Angela Ponce (Pérou), Morena Joachin (Guatemala) et Paz Olivares Droguett (Chili).

Un article préparé par Laurence Rizet pour Art-Lab pour les droits de l’homme et le dialogue de l’UNESCO.

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Les « Entretiens d’Art-Lab » sont produits dans le cadre d’Art-Lab pour les Droits de l’Homme et le Dialogue, au programme des sciences sociales et humaines. Cette initiative de l’UNESCO vise à intégrer les arts et la culture dans les programmes humanitaires et de développement. Art-Lab a pour objectif de souligner le rôle crucial des artistes dans la défense des droits humains et culturels, et a coordonné l’analyse de documents multiformats répertoriant les politiques, les voix alternatives au discours culturel dominant, les pratiques éthiques et les chartes qui promeuvent les droits humains et l’inclusion des plus vulnérables à travers les arts.

Les recommandations issues de cette analyse ont été présentées le 10 Décembre 2020, à l’occasion de la commémoration de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1948.

Dans le cadre de la « Décennie internationale du rapprochement des cultures » (2013-2022), Art-Lab contribue à l’effort international qui consiste à démontrer l’importance du dialogue interculturel dans le développement et la paix.

A travers un vaste programme de coordination, de recherche, de renforcement des capacités et de sensibilisation, Art-Lab souligne le rôle de l’UNESCO en tant qu’Agence cheffe de file pour la coopération interculturelle pour la paix.

Plus précisément, Art-Lab entend consolider un portfolio de pratiques éthiques ; produire des outils de formation destinés aux acteurs humanitaires et culturels ; sensibiliser les acteurs politiques ; former les opérateurs culturels et le personnel humanitaire ; développer sa Plateforme engagée dans la promotion des arts pour les droits et la dignité humaine (constituée de Chaire UNESCO, experts internationaux, artistes engagés et opérateurs du développement); et enfin, impliquer dans des initiatives artistiques près de 100 000 personnes qui vivent dans des contextes difficiles.


© UNESCO