"Les étoiles s'alignent pour l'Océan": Q&A avec Loreley Picourt

12/12/2019
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14 - Life Below Water

Paris, 12 décembre - Lors de la Conférence des Parties  (COP 25 - Madrid), l’ensemble des participants ont eu la difficile tâche de se pencher sur l’état critique des océans. Un rapport de l'Organisation météorologique mondiale (OMM) alerte les dirigeants et les décideurs: l'Océan souffre d'un manque d'oxygène et d'une acidification croissante. L’heure est cruciale pour l'Océan au sein de ces négociations climatiques. Avec le soutien de notre partenaire, le Conseil Scientifique International, nous avons interviewé Loreley Picourt de la Plateforme Océan et Climat.

 

Qu'est-ce que la plateforme « Océan et Climat » et pourquoi a-t-elle été créée?

La Plateforme Océan et Climat a été créée en 2014 pour préparer la COP21 et ce qui allait devenir l'Accord de Paris. Au sein de la communauté océanique, nous savons que l'Océan est l'un des principaux régulateurs du climat, mais jusqu'en 2015, il n'était pas inclus dans les discussions sur le climat.

Quelques années après l'échec du protocole de Kyoto et l’Accord de Paris, il a été possible de constituer une coalition d'instituts scientifiques, de chercheurs, de fondations et le grand public afin d’échanger sur la possibilité de mobiliser les gouvernements et les chefs d'État. Cette impulsion a eu de nombreux résultats : l'Océan a été reconnu et perçu comme un écosystème crucial dans le préambule de l'Accord de Paris.
Suite à l’Accord de Paris, nous avons décidé de maintenir et d’alimenter la plateforme : aujourd'hui elle comprend un réseau international de 75 membres du secteur privé, d’instituts de recherche, aquariums, ONG autres entités nationales et internationales.

Désormais, notre objectif est que le lien Océan-Climat-Biodiversité soit reconnu comme un seul et même élément dans les différents régimes climatiques, de la Convention sur la diversité biologique (CDB) et au sein des négociations sur la haute mer. Les trois piliers de notre système environnemental ne peuvent être traités séparément.

La COP25 a été surnommée la «COP bleue». Qu'en attendez-vous?

La notion de «COP bleue» est une grande victoire pour la communauté Océan et Climat. Le Chili - qui assure la présidence de la COP - a toujours été un ardent défenseur de l'Océan et des liens qu’il nourrit avec le Climat. Le Chili fait partie des membres clés de l'Initiative « Because Ocean », une initiative née lors de la COP 21 et qui s’est transformée en une coalition de 396 États membres.

Il y plusieurs types de coopération entre les scientifiques et les États membres pour en faire vraiment une COP bleue; les étoiles s’alignent pour les océans ! Il existe toutefois d’autres qui entendent étudier l’espace marin et côtier : le Programme de travail de Nairobi ou encore le Programme d'Action Mondiale pour le Climat. De plus, la société civile n'a jamais été aussi mobilisée autour de la question de l'Océan - plus de 100 événements sur l'Océan sont organisés durant cette COP!

Vous avez récemment publié un certain nombre de recommandations, y compris sur l’usage de la science. Pourriez-vous m'en dire plus?

Les recommandations de la plateforme « Océan et Climat » sont disponibles en ligne. Elles abordent le lien Océan-Climat-Biodiversité et les mesures nécessaires à mettre en place si nous voulons atteindre les objectifs de l'Accord de Paris.

Pour commencer, il y a un point que nous devons réaffirmer: la meilleure des mesures pour la planète ou l'un de nos écosystèmes est que chaque pays augmente son ambition d'atteindre l'objectif de limiter le réchauffement à 1,5 ° C. Par ailleurs, les recommandations ont été formulées autour de quatre défis clés: l'atténuation, l'adaptation, la science et la finance durable. Ces quatre piliers peuvent nous aider à atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, non seulement pour le Climat mais aussi afin de répondre à l’Agenda 2030 et les objectifs de développement durable (ODD).

Comment ces recommandations ont-elles été développées?

Nous avons mené une consultation internationale multidisciplinaire, de 50 de nos membres ont travaillé sur de document pendant 8 mois. Obtenir un consensus n'a pas toujours été facile, car la plateforme comprend des membres travaillant dans le secteur du transport maritime ou sur les aires marines protégées (AMP), mais nous avons réussi à rassembler toutes ces personnes autour d'une même table.

Les recommandations s'appuient sur certaines des dernières données probantes qui ont été incluses dans le Rapport spécial du GIEC sur l'océan et la cryosphère. Comment y parvenir ?

L'une de nos recommandations est de créer des systèmes d'observation intégrés et des bases de données en libre accès pour développer un système d'observation des océans coordonné et durable, basé sur le Système Mondial d'Observation des Océans.

Lorsque nous parlons de sciences océaniques, il est important de noter que seulement 5% de l'océan a été exploré. En fait, nous connaissons mieux Mars que nous ne connaissons notre planète. Pendant longtemps, nous avons ignoré certains des problèmes liés à l'océan: vous ne pouvez pas toujours voir ce qui se passe.

L'une des principales priorités de la Décennie des océans sera de faire mieux comprendre que nous avons besoin d’investir dans la recherche pour mieux comprendre le fonctionnement de l'Océan - par exemple, comment l'Océan absorbe le CO2. Nombreuses sont les études incroyables faites, mais elles ne sont pas traduites en information pour les décideurs ou pour le grand public. Nous voulons que ces connaissances soient disponibles, nous plaidons donc pour que ces données soient en libre accès et dépassent l'intégration des données physiques et chimiques pour inclure des données biologiques et socio-économiques. Nous ne pouvons pas non plus exclure les études d'experts en sciences humaines. L'Océan a une valeur culturelle, historique et sociale, et ces éléments doivent être inclus dans les priorités internationales.

De quoi avons-nous besoin pour créer une plateforme ouverte des données?

Si nous voulons un système international de données ouvertes, nous devons travailler au niveau national, et ce type de question devrait se refléter dans les accords multilatéraux sur l'environnement. Le transfert de connaissances est extrêmement important pour le renforcement des capacités et devrait faire partie des négociations entre pays développés et en développement. Mais nous devons également ouvrir la porte à d'autres acteurs et inclure les innovateurs du secteur privé dans ces discussions.

La recherche scientifique consiste à partager les connaissances, et cela ne devrait pas avoir de prix. Nous travaillons avec beaucoup de scientifiques et ils sont prêts à échanger sur le sujet. C'est l'un des sujets que nous aborderons lors des négociations à la COP25 et au sein de l'organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA).

Dans la perspective de la Décennie des Océans, quelles sont vos principales priorités pour sensibiliser la communauté scientifique et qu'espérez-vous que la décennie apportera?

Nous avons publié il y a quelques semaines un rapport sur les moyens de renforcer le lien océan-climat avec la Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques qui détaille les priorités de la science et de la gouvernance. La Décennie a un rôle important à jouer dans la sensibilisation et le renforcement de la divulgation de la recherche océanique. J'espère également qu'elle obtiendra l'élan politique qu'elle mérite et permettra une augmentation du financement de la recherche océanique.

J'ai une formation politique et je pense que nous devons établir des liens entre les différents régimes internationaux. Nous avons un régime climatique, un régime de biodiversité et un régime d'énergie, mais en ce qui concerne l'Océan, cela reste très fragmenté - tout est réparti entre différents organes directeurs et mécanismes. La Décennie océanique peut aider à jeter des ponts entre les différents organes directeurs et subsidiaires.

Nous espérons également identifier des synergies entre le GIEC et l'IPBES afin d'avoir une analyse commune des impacts du changement climatique et d'autres facteurs de stress anthropiques sur l'Océan et autres écosystèmes. Le GIEC et l'IPBES ont annoncé qu'ils publieraient un rapport commun mi-2020 sur les synergies et les compromis entre la nécessité de protéger la biodiversité et celle de s'adapter au changement climatique.

Les directives post-2020 pour la biodiversité seront révisés l'année prochaine, et certaines des discussions portent sur les mécanismes de "Contribution Prévue Déterminée au niveau National" (CPMG/INDC) pour la biodiversité. Mais si nous arrivons réellement à ce point, nous devrons examiner les liens entre la biodiversité et le régime climatique. Par exemple, nous plaidons pour des solutions basées sur la nature qui pourraient être intégrées dans les stratégies climatiques afin de créer des synergies positives.

Quels sont les projets de la plateforme ?

En ce moment, nous nous mobilisons exclusivement autour de la COP25, nous voulons créer un élan politique et que nos recommandations soient mises en œuvre. Nous travaillerons avec le gouvernement français, avec lequel nous avons déjà de bonnes relations, et nous sommes prêts à travailler avec d’autres gouvernements afin de mieux comprendre à quoi ressemblerait une société plus respectueuse des océans et du climat. Nous travaillerons également sur la communication de données clés, en faisant la promotion de toutes les recommandations du rapport spécial du GIEC sur l'océan et la cryosphère afin de nous assurer qu'elles sont traduites en mesures concrètes au niveau local, régional et national.

 

Photo: Getty Images.
Cette article fait partie d'une série de portraits autour de la Décennie des Nations Unies des sciences océaniques pour le développement durable (également connue sous le nom de « Décennie des Océans»). La série est produite par le Conseil Scientifique International et la Commission Océanographique Intergouvernementale, elle comportera des interviews régulières, des articles d'opinion et d'autres contenus dans la perspective du lancement de la Décennie des Océans en janvier 2021.